Hizdahr m’apportera la paix. Il le doit.
Ce soir-là, ses cuisiniers lui rôtirent un cabri avec des dattes et des carottes, mais Daenerys ne put en manger qu’une seule bouchée. La perspective d’affronter Meereen une fois de plus l’épuisait. Le sommeil lui vint difficilement, même lorsque Daario revint, tellement ivre qu’il tenait à peine sur ses jambes. Sous ses couvertures, elle se tourna et se retourna, rêvant qu’Hizdahr l’embrassait… mais il avait les lèvres bleues et tuméfiées et, quand il s’enfonça en elle, sa virilité avait la froideur de la glace. Elle se redressa dans un désordre de cheveux et de draps. Son capitaine dormait auprès d’elle, pourtant elle était seule. Elle voulait le secouer, le réveiller, lui demander de la tenir, de la baiser, de l’aider à oublier, mais elle savait que, si elle le faisait, il se bornerait à sourire, à bâiller et à lui dire : « Ce n’était qu’un rêve, ma reine. Rendors-toi. »
Elle choisit d’enfiler une robe à capuchon et de sortir sur sa terrasse. Elle alla jusqu’au parapet et s’y tint, contemplant d’en haut la cité, comme elle l’avait fait cent fois déjà. Ce ne sera jamais ma cité. Je n’y serai jamais chez moi.
La pâle lueur rosée de l’aurore la surprit toujours sur sa terrasse, endormie sur l’herbe sous une fine couverture de rosée. « J’ai promis à Daario de tenir audience aujourd’hui, annonça Daenerys à ses caméristes quand elles la réveillèrent. Aidez-moi à trouver ma couronne. Oh, et des vêtements à me mettre, quelque chose de léger et de frais. »
Elle descendit une heure plus tard. « Que tous s’agenouillent devant Daenerys Typhon-Née, l’Imbrûlée, Reine de Meereen, Reine des Andals, des Rhoynars et des Premiers Hommes, Khaleesi de la Grande Mer d’Herbe, Briseuse des fers et Mère des Dragons », clama Missandei.
Reznak mo Reznak s’inclina avec un radieux sourire. « Votre Magnificence, vous embellissez chaque jour. Je crois que la perspective de ce mariage vous rend rayonnante. Ô, ma lumineuse reine ! »
Daenerys poussa un soupir. « Faites venir le premier pétitionnaire. »
Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas donné audience que la charge d’affaires était presque écrasante. Le fond de la salle était une dense masse de gens, et quelques altercations éclatèrent sur des questions de préséance. Inévitablement, ce fut Galazza Galare qui s’avança, la tête haute, le visage dissimulé derrière un voile vert scintillant. « Votre Splendeur, peut-être vaudrait-il mieux que nous parlions en privé.
— J’aimerais en avoir le temps, répondit Daenerys avec douceur. Je dois me marier demain. » Sa dernière rencontre avec la Grâce Verte ne s’était pas bien déroulée. « Que désirez-vous de moi ?
— Je voudrais vous parler de l’arrogance d’un certain capitaine de vos épées-louées. »
Elle ose dire cela dans une audience publique ? Daenerys sentit une bouffée de colère. Elle a du courage, je lui accorde ça, mais si elle croit que je vais tolérer une nouvelle leçon, elle ne pourrait pas se tromper davantage. « La trahison de Brun Ben Prünh nous a tous choqués, dit-elle, mais votre avertissement vient trop tard. Et à présent, je sais que vous voulez regagner votre temple afin d’y prier pour la paix. »
La Grâce Verte s’inclina. « Je prierai également pour vous. »
Un nouveau soufflet, nota Daenerys, la couleur lui montant au visage.
Suivit une fastidieuse procédure que la reine connaissait bien. Elle siégea sur ses coussins, en écoutant, balançant un pied avec impatience. Jhiqui lui apporta à midi un plateau de figues et de jambon. Il semblait ne pas y avoir de fin aux quémandeurs. Chaque fois qu’elle en renvoyait deux souriants, il en partait un avec des yeux rougis ou des grommellements.
Le couchant approchait quand Daario Naharis apparut avec ses nouveaux Corbeaux Tornade, les Ouestriens qui s’étaient ralliés à lui après avoir quitté les Erre-au-Vent. Daenerys se surprit à leur jeter des coups d’œil tandis qu’un requérant s’éternisait en discours. C’est mon peuple. Je suis leur reine légitime. Le groupe semblait peu reluisant, mais qu’attendre d’autre de mercenaires ? Le plus jeune ne devait pas avoir un an de plus qu’elle ; le plus âgé avait dû voir passer soixante fois la date de sa naissance. Quelques-uns arboraient des signes de richesse : des bandeaux en or sur le bras, des tuniques en soie, des baudriers cloutés d’argent. Du butin. Pour la plupart, leurs vêtements étaient de coupe banale, et témoignaient d’un usage soutenu.
Quand Daario les fit avancer, elle vit que l’un d’eux était une femme, grande, blonde, toute couverte de maille. « La belle Meris » l’appela son capitaine, bien que « belle » fût le dernier qualificatif qui serait venu à l’idée de Daenerys. Elle mesurait six pieds de haut et n’avait pas d’oreilles, son nez était fendu, ses deux joues portaient de profondes cicatrices et elle avait les yeux les plus froids que la reine ait vus. Quant au reste…
Hugues Sylvegué était mince et morose, long de jambes, long de visage, vêtu avec une élégance passée. Tyssier était court et musclé, avec des araignées tatouées sur son front, son torse et ses bras. Le rougeaud Orson Roche se prétendait chevalier, comme l’efflanqué Lucifer Long. Will des Forêts jeta à Daenerys un coup d’œil égrillard, alors même qu’il ployait le genou. Dick Chaume avait des yeux du bleu des myosotis, des cheveux d’une blancheur de filasse et un sourire troublant. Le visage de Jack le Rouquin était masqué derrière une buissonnante barbe orange, et un discours inintelligible. « Il s’est sectionné la moitié de la langue d’un coup de dents, à sa première bataille », lui expliqua Sylvegué.
Les Dorniens paraissaient différents. « N’en déplaise à Votre Grâce, annonça Daario, ces trois sont Vertes-tripes, Gerrold et Guernouille. »
Vertes-tripes était énorme, et chauve comme un caillou, avec des bras assez épais pour rivaliser même avec Belwas le Fort. Gerrold était un grand jeune homme svelte, aux mèches blondies par le soleil et aux yeux rieurs, bleu-vert. Ce sourire lui a gagné le cœur de plus d’une donzelle, je le gagerais. Sa cape était faite de laine douce et brune doublée de soie des sables, un vêtement de belle facture.
Guernouille, l’écuyer, était le plus jeune des trois, et le moins impressionnant, un jeune homme solennel et trapu, brun d’œil et de poil. Il avait le visage carré, un front haut, une mâchoire lourde et un nez large. Le chaume sur ses joues et son menton le faisait passer pour un gamin qui tente de laisser pousser sa première barbe. Daenerys n’avait pas la moindre idée de la raison pour laquelle on l’appelait Guernouille. Peut-être sait-il sauter plus loin que les autres.
« Vous pouvez vous relever, dit-elle. Daario me dit que vous nous venez de Dorne. Les Dorniens seront toujours bienvenus à ma cour. Lancehélion est demeurée loyale à mon père lorsque l’Usurpateur lui a volé son trône. Vous avez dû affronter bien des périls pour venir jusqu’à moi.
— Bien trop », répondit le séduisant Gerrold, aux cheveux blondis par le soleil. « Nous sommes partis six de Dorne, Votre Grâce.