— Mes condoléances pour vos pertes. » La reine se tourna vers son massif compagnon. « Vertes-tripes, voilà une curieuse sorte de nom.
— Une plaisanterie, Votre Grâce. Qui me vient des navires. J’ai eu le vert-mal durant tout le trajet depuis Volantis. Des haut-le-cœur et… enfin, je ne devrais pas dire. »
Daenerys pouffa. « Je pense pouvoir deviner, ser. C’est bien ser, n’est-ce pas ? Daario me dit que vous êtes chevalier.
— Ne vous déplaise, Votre Grâce, nous sommes tous les trois chevaliers. »
Daenerys jeta un coup d’œil vers Daario et nota un éclair de colère sur son visage. Il ne savait pas. « J’ai besoin de chevaliers », dit-elle.
Les soupçons de ser Barristan étaient éveillés. « On s’arroge aisément le rang de chevalier, si loin de Westeros. Êtes-vous prêts à soutenir cette vantardise à l’épée ou à la lance ?
— S’il le faut, répondit Gerrold, bien que je ne prétende pas qu’aucun de nous soit l’égal de Barristan le Hardi. Votre Grâce, j’implore votre pardon, mais nous nous sommes présentés à vous sous de faux noms.
— J’ai connu quelqu’un d’autre qui a agi ainsi un jour, déclara Daenerys. Un certain Arstan Barbe-Blanche. Allons, dites-moi vos noms véritables.
— Volontiers… Mais si nous pouvons implorer l’indulgence de la reine, y a-t-il un endroit avec moins d’yeux et d’oreilles ? »
Un entrelacs de petits jeux. « Comme vous voulez. Skahaz, fais évacuer ma cour. »
Le Crâne-ras rugit des ordres. Ses Bêtes d’airain firent le reste, guidant hors de la salle le reste des Ouestriens et les pétitionnaires du jour. Ses conseillers demeurèrent.
« À présent, décida Daenerys, vos noms. »
Le séduisant jeune Gerrold s’inclina : « Ser Gerris Boisleau, Votre Grâce. Mon épée vous appartient. »
Vertes-tripes croisa ses bras sur son torse. « Et ma masse d’armes. Je suis ser Archibald Ferboys.
— Et vous, ser ? demanda la reine au jeune Guernouille.
— N’en déplaise à Votre Grâce, puis-je d’abord offrir mon présent ?
— Si vous le souhaitez », répondit Daenerys avec curiosité.
Mais alors que Guernouille s’avançait, Daario vint s’interposer en tendant une main gantée. « Donne-moi ce présent. »
Avec un visage de marbre, le jeune homme trapu se pencha, délaça sa botte et retira un parchemin jauni d’un rabat caché à l’intérieur.
« Est-ce là votre présent ? Un bout d’écriture ? » Daario arracha le parchemin des mains du Dornien et le déroula, plissant les yeux pour scruter les sceaux et les paraphes. « Très joli, tout cet or et ces rubans, mais je ne sais pas lire vos pattes de mouche ouestriennes.
— Apportez-le à la reine, ordonna ser Barristan. Tout de suite. »
Daenerys sentit la colère monter dans la salle. « Je ne suis qu’une jeune fille, et il faut remettre leur présent aux jeunes filles, dit-elle sur un ton badin. Daario, je vous en prie, ne me taquinez pas. Donnez-le-moi. »
Le parchemin était rédigé en Langue Commune. La reine le déploya lentement, étudiant les sceaux et les paraphes. Quand elle vit le nom de ser Willem Darry, son cœur battit un peu plus vite. Elle le lut une fois complètement, puis une deuxième.
« Pouvons-nous savoir ce que cela dit, Votre Grâce ? demanda ser Barristan.
— C’est un pacte secret, répondit Daenerys, conclu à Braavos alors que j’étais encore petite fille. Ser Willem Darry a signé pour nous : l’homme qui nous a soustraits à Peyredragon, mon frère et moi, avant que les hommes de l’Usurpateur puissent nous prendre. Le prince Oberyn Martell a signé pour Dorne, avec le Seigneur de la Mer de Braavos pour témoin. » Elle tendit le parchemin à ser Barristan, afin qu’il pût le lire lui-même. « L’alliance doit se sceller par un mariage, y explique-t-on. En retour pour l’aide de Dorne afin de jeter à bas l’Usurpateur, mon frère Viserys devra prendre pour reine la fille du prince Doran, Arianne. »
Le vieil homme lut lentement le pacte. « Si Robert l’avait su, il aurait écrasé Lancehélion comme il a jadis écrasé Pyk et pris les têtes du prince Doran et de la Vipère Rouge… et très probablement celle de cette princesse de Dorne par la même occasion.
— Nul doute la raison pour laquelle le prince Doran a choisi de garder ce pacte secret, suggéra Daenerys. Si mon frère Viserys avait su qu’une princesse de Dorne l’attendait, il aurait fait la traversée vers Lancehélion dès qu’il aurait été en âge de se marier.
— Abattant par la même occasion la masse d’armes de Robert sur lui, et sur Dorne également, compléta Guernouille. Mon père se satisfaisait d’attendre le jour où le prince Viserys aurait trouvé son armée.
— Ton père ?
— Le prince Doran. » Il retomba un genou en terre. « Votre Grâce, j’ai l’honneur d’être Quentyn Martell, prince de Dorne et votre plus féal sujet. »
Daenerys éclata de rire.
Le prince dornien rougit, tandis que la cour de la reine et ses conseillers lui lançaient des regards intrigués. « Votre Splendeur ? dit Skahaz Crâne-ras en langue ghiscarie. Pourquoi riez-vous ?
— Ils l’appellent Guernouille, dit-elle, et nous venons tout juste de comprendre pourquoi. Dans les Sept Couronnes, les contes pour enfants parlent de grenouilles qui se changent en princes enchantés lorsqu’elles sont embrassées par l’élue de leur cœur. » Souriant aux chevaliers de Dorne, elle reprit en Langue Commune : « Dites-moi, prince Quentyn, êtes-vous enchanté ?
— Non, Votre Grâce.
— C’est bien ce que je craignais. » Ni enchanté ni enchanteur, hélas. Dommage que ce soit lui, le prince, et non celui aux larges épaules et aux cheveux blonds. « Cependant, vous êtes venu chercher un baiser. Vous avez l’intention de m’épouser. Est-ce bien là le principe ? Le cadeau que vous m’apportez est votre douce personne. Au lieu de Viserys et de votre sœur, vous et moi devons sceller ce pacte, si je veux Dorne.
— Mon père espérait que vous me trouveriez acceptable. »
Daario Naharis jeta un rire dédaigneux. « Je dis que tu es un chiot. À ses côtés, la reine a besoin d’un homme, pas d’un nourrisson qui braille. Tu n’es pas un mari digne d’une telle femme. Quand tu te lèches les lèvres, est-ce que tu y sens encore le goût du lait de ta mère ? »
Ser Gerris Boisleau se rembrunit à ces paroles. « Surveille ta langue, mercenaire. Tu parles à un prince de Dorne.
— Et à sa nourrice, j’imagine. » Daario frottait du pouce la poignée de son épée et souriait dangereusement.
Skahaz grimaça, comme lui seul savait le faire. « Pour Dorne, le petit pourrait convenir, mais Meereen a besoin d’un roi de sang ghiscari.
— Je connais ce Dorne, déclara Reznak mo Reznak. Dorne se résume à du sable et à des scorpions, et de sinistres montagnes rouges qui cuisent au soleil. »
Le prince Quentyn lui répondit : « Dorne représente cinquante mille piques et épées, jurées au service de notre reine.
— Cinquante mille ? se gaussa Daario. J’en compte trois.
— Cela suffit, intervint Daenerys. Le prince Quentyn a traversé la moitié du monde pour m’offrir ce présent, je ne veux pas le voir traité sans courtoisie. » Elle se tourna vers les Dorniens. « Si seulement vous étiez arrivés un an plus tôt. Je suis promise en mariage au noble Hizdahr zo Loraq.
— Il n’est pas encore trop tard… hasarda ser Gerris.
— C’est à moi d’en juger, assura Daenerys. Reznak, veille à ce que le prince et ses compagnons reçoivent des appartements appropriés à leur haute naissance, et que leurs désirs soient satisfaits.
— À vos ordres, Votre Splendeur. »