Quand ses pieds furent lavés, Hizdahr les sécha avec une serviette moelleuse, lui relaça les sandales et l’aida à se relever. Main dans la main, ils suivirent la Grâce Verte à l’intérieur du temple, où l’air était chargé d’encens et où les dieux de Ghis se dressaient, revêtus d’ombre dans leurs alcôves.
Quatre heures plus tard, ils émergeaient à nouveau, comme mari et femme, liés ensemble par le poignet et la cheville avec des chaînes d’or jaune.
Jon
La reine Selyse s’abattit sur Châteaunoir avec sa fille, le fou de cette dernière, ses servantes et ses dames de compagnie, et une escorte de chevaliers, d’épées liges et d’hommes d’armes, forte de cinquante éléments. Tous gens de la reine, Jon Snow le savait. Ils peuvent bien suivre Selyse, mais c’est Mélisandre qu’ils servent. La prêtresse rouge l’avait averti de leur arrivée presque un jour avant celle du corbeau de Fort-Levant porteur du même message.
Il accueillit la reine et son escorte devant l’écurie, accompagné par Satin, Bowen Marsh et une demi-douzaine de gardes en longues capes noires. Se présenter devant cette reine sans sa propre escorte aurait été impolitique, si la moitié de ce qu’on racontait sur elle était vrai. Elle aurait pu le prendre pour un garçon d’écurie et lui remettre les rênes de son cheval.
Les neiges s’étaient enfin déplacées vers le sud, leur laissant un répit. Il y avait même dans l’air un soupçon de douceur quand Jon Snow posa un genou en terre devant la reine sudière. « Votre Grâce. Châteaunoir vous souhaite la bienvenue, à vous et aux vôtres. »
La reine Selyse le toisa. « Je vous en remercie. Veuillez m’escorter jusqu’à votre lord Commandant.
— Mes frères m’ont choisi pour cet honneur. Je suis Jon Snow.
— Vous ? On vous disait jeune, mais… » La reine Selyse avait le visage pincé et pâle. Elle arborait une couronne d’or roux avec des pointes en forme de flammes, jumelle de celle que portait Stannis. « … Vous pouvez vous lever, lord Snow. Voici ma fille, Shôren.
— Princesse. » Jon inclina la tête. Shôren était une enfant au physique ingrat, encore enlaidie par la léprose qui avait laissé son cou et une partie de sa joue raide, grise et craquelée. « Mes frères et moi sommes à votre service », déclara-t-il à la jeune fille.
Shôren rougit. « Merci, messire.
— Je crois que vous connaissez mon parent, ser Axell Florent ? poursuivit la reine.
— Par corbeau, uniquement. » Et divers rapports. Les lettres qu’il avait reçues de Fort-Levant avaient eu beaucoup à dire sur Axell Florent, et peu qui fût bon. « Ser Axell.
— Lord Snow. » Homme massif, Florent avait la jambe courte et le torse épais. Un poil rêche couvrait ses joues et ses bajoues et pointait de ses oreilles et de ses narines.
« Mes loyaux chevaliers, poursuivit la reine Selyse. Ser Nabert, ser Benethon, ser Brus, ser Patrek, ser Dorden, ser Malegorn, ser Lambert, ser Perkin. » Chacun de ces dignes personnages s’inclina à son tour. Elle ne se donna pas la peine de présenter son fou, mais les clarines accrochées à son couvre-chef muni d’andouillers et le tatouage mi-parti sur ses joues rondes le rendaient difficile à négliger. Bariol. Les lettres de Cotter Pyke l’avaient également évoqué. Pyke affirmait qu’il était simple d’esprit.
Puis la reine désigna un autre curieux membre de son entourage : un grand flandrin étique dont la taille était encore accentuée par un invraisemblable chapeau comportant trois étages de feutre mauve. « Et voici l’honorable Tycho Nestoris, un émissaire de la Banque de Fer de Braavos, venu traiter avec Sa Grâce le roi Stannis. »
Le banquier retira son chapeau et exécuta une ample révérence. « Lord Commandant. Je vous remercie, vous et vos frères, de votre hospitalité. » Il parlait la Langue Commune de façon impeccable, avec juste un infime soupçon d’accent. Plus grand que Jon d’une demi-tête, le Braavien arborait une barbiche en ficelle qui jaillissait de son menton pour lui descendre pratiquement à la taille. Ses robes étaient d’un mauve sévère, bordé d’hermine. Un grand col raide encadrait son visage étroit. « J’espère que nous ne vous dérangerons pas trop.
— Point du tout, messire. Vous êtes tout à fait bienvenu. » Davantage que cette reine, à parler franc. Cotter Pyke avait envoyé un corbeau en avant-garde afin de les avertir de l’arrivée du banquier. Jon Snow n’avait guère pensé à autre chose depuis lors.
Jon se retourna vers la reine. « Les appartements royaux dans la tour du Roi ont été préparés pour Votre Grâce pour aussi longtemps qu’il vous plaira de rester avec nous. Voici notre lord Intendant, Bowen Marsh. Il trouvera des quartiers pour vos hommes.
— Que c’est aimable de nous faire de la place. » Certes, les mots de la reine étaient courtois, mais le ton laissait entendre : Ce n’est que votre devoir, et vous avez intérêt à ce que ces quartiers me plaisent. « Nous ne séjournerons pas longtemps avec vous. Quelques jours, tout au plus. Nous avons l’intention de poursuivre jusqu’à notre nouveau siège de Fort Nox dès que nous serons reposés. Le voyage depuis Fort-Levant a été épuisant.
— Comme vous voudrez, Votre Grâce, répondit Jon. Vous devez avoir froid et faim, j’en suis sûr. Un repas chaud vous attend dans notre salle commune.
— Fort bien. » La reine jeta un coup d’œil sur la cour. « Mais tout d’abord, nous souhaiterions nous entretenir avec la dame Mélisandre.
— Bien entendu, Votre Grâce. Elle a ses appartements dans la tour du Roi, également. Par ici, si vous voulez bien. » La reine Selyse hocha la tête, prit sa fille par la main et permit qu’il les guidât hors de l’écurie. Ser Axell, le banquier braavien et le reste de son groupe suivirent, comme autant de canetons bardés de laine et de fourrures.
« Votre Grâce, déclara Jon Snow, mes ouvriers ont fait tout leur possible pour préparer Fort Nox à vous recevoir… Une grande partie reste toutefois en ruine. C’est un vaste château, le plus grand sur le Mur, et nous n’avons réussi à en restaurer qu’une fraction. Vous auriez peut-être plus de confort à Fort-Levant. »
La reine Selyse renifla. « Nous en avons terminé avec Fort-Levant. Nous ne nous y sommes pas plu. Une reine doit être maîtresse sous son toit. Nous avons jugé que votre Cotter Pyke était un personnage vulgaire et désagréable, querelleur et ladre. »
Vous devriez entendre ce que Cotter dit de vous. « Je suis marri de l’entendre, mais je crains que Votre Grâce ne trouve les conditions à Fort Nox encore moins à son goût. Nous parlons d’une forteresse, et non d’un palais. Un lieu sinistre, et froid. Tandis que Fort-Levant…
— Fort-Levant n’est pas sûr. » La reine posa une main sur l’épaule de sa fille. « Voici l’héritière légitime du roi. Un jour, Shôren siégera sur le Trône de Fer et gouvernera les Sept Couronnes. On doit la protéger de tout, et c’est à Fort-Levant que se portera l’attaque. Ce Fort Nox est l’endroit que mon époux a élu pour siège, et c’est là que nous résiderons. Nous… oh ! »
Une ombre énorme émergea de derrière la carcasse de la tour du lord Commandant. La princesse Shôren poussa un hurlement et trois des chevaliers de la reine eurent de concert le souffle perceptiblement coupé. Un autre jura. « Que les Sept nous préservent », dit-il, oubliant tout à fait son nouveau dieu rouge sous l’empire du choc.