— Les dettes s’attachent au Trône de Fer, déclara Tycho, et c’est l’occupant de ce siège qui doit les payer. Puisque le jeune roi Tommen et ses conseillers manifestent tant de réticence, nous avons l’intention d’aborder le sujet avec le roi Stannis. S’il se révélait plus digne de notre confiance, nous aurions bien entendu grand plaisir à lui prêter toute l’aide dont il a besoin.
— Aide, criailla le corbeau. Aide, aide, aide. »
Jon avait subodoré une grande partie de tout ceci dès l’instant où il avait appris que la Banque de Fer dépêchait au Mur un émissaire. « Aux dernières nouvelles, Sa Grâce avançait sur Winterfell afin d’affronter lord Bolton et ses alliés. Vous pouvez l’y aller chercher si vous le désirez, mais cela comporte des risques. Vous pourriez vous retrouver mêlé à sa guerre. »
Tycho inclina son chef. « Nous qui servons la Banque de Fer affrontons la mort tout aussi souvent que vous qui servez le Trône de Fer. »
Est-ce donc là qui je sers ? Jon Snow n’en était plus très sûr. « Je peux vous fournir des chevaux, des provisions et des guides, tout le nécessaire pour vous conduire jusqu’à Motte. De là, vous devrez vous arranger vous-même pour rejoindre Stannis. » Et vous risquez bien de trouver sa tête au bout d’une pique. « Cela aura un prix.
— Prix, glapit le corbeau de Mormont. Prix, prix.
— Il y a toujours un prix, n’est-ce pas ? » Le Braavien eut un sourire. « Que demande la Garde ?
— Vos vaisseaux, pour commencer. Avec leurs équipages.
— Tous les trois ? Comment regagnerai-je Braavos ?
— Je n’aurai besoin d’eux que pour un seul voyage.
— Un voyage périlleux, j’imagine. Pour commencer, disiez-vous ?
— Nous avons également besoin d’un prêt. Assez d’or pour nous nourrir jusqu’au printemps. Pour acheter des vivres et louer les vaisseaux qui nous les apporteront.
— Au printemps ? » Tycho poussa un soupir. « Ce n’est pas possible, messire. »
Que lui avait donc dit Stannis ? Vous marchandez comme une vieillarde avec un cabillaud, lord Snow. Ned Stark vous aurait-il enfanté avec une poissonnière ? Peut-être, qui savait ?
Il fallut le plus gros d’une heure pour que l’impossible devînt possible, et une heure encore avant qu’ils s’accordassent sur les conditions. La carafe de vin chaud qu’avait apportée Satin les aida à régler les points les plus épineux. Le temps que Jon Snow signât le parchemin qu’avait établi le Braavien, tous deux étaient à demi ivres et fort mécontents. Jon jugeait que c’était bon signe.
Les trois navires braaviens porteraient la flotte de Fort-Levant à onze bâtiments, en comptant le baleinier ibbénien réquisitionné par Cotter Pyke sur l’ordre de Jon, une galère de commerce de Pentos enrôlée de même, et trois vaisseaux de guerre lysiens malmenés, vestiges de l’ancienne flotte de Sladhor Saan drossés vers le Nord par les tempêtes d’automne. Les trois navires de Saan avaient eu un sérieux besoin de radoub, mais l’ouvrage devait être désormais terminé.
Onze navires, ce n’était pas assez prudent, mais s’il attendait davantage, le peuple libre serait mort quand la flotte de secours arriverait à Durlieu. Prends la mer à présent, ou pas du tout. Savoir si la mère Taupe et son peuple seraient assez désespérés pour confier leur vie à la Garde de Nuit, en revanche…
Le jour avait décliné quand Tycho et lui quittèrent ses appartements. La neige avait commencé à tomber. « Notre répit aura été bref, dirait-on. » Jon serra plus étroitement sa cape contre lui.
« L’hiver est presque sur nous. Le jour où j’ai quitté Braavos, il y avait de la glace sur les canaux.
— Trois de mes hommes sont passés par Braavos, il n’y a pas longtemps, lui confia Jon. Un vieux mestre, un chanteur et un jeune intendant. Ils escortaient à Villevieille une jeune sauvageonne et son enfant. Je suppose que vous ne les auriez pas vus, par le plus grand des hasards ?
— Je crains que non, messire. Des Ouestriens traversent chaque jour Braavos, mais la plupart arrivent et partent du port du Chiffonnier. Les vaisseaux de la Banque de Fer s’amarrent au port Pourpre. Si vous le souhaitez, je peux me renseigner sur leur sort quand je rentrerai chez moi.
— Inutile. Ils devraient déjà être rendus sains et saufs à Villevieille.
— Espérons-le. Le détroit est périlleux à cette époque de l’année, et dernièrement de troublants rapports ont fait état de navires étranges, parmi les Degrés de Pierre.
— Sladhor Saan ?
— Le pirate lysien ? On raconte qu’il serait de retour dans ses parages habituels, c’est exact. Et la flotte de guerre de lord Redwyne se faufile également par le Bras Cassé. Pour rentrer chez elle, certainement. Mais ces hommes et leurs navires sont connus de nous. Non, ces autres voiles… venues de plus loin à l’est, peut-être… On entend de curieuses histoires de dragons.
— Si seulement nous en avions un ici. Un dragon pourrait un peu réchauffer la situation.
— Vous plaisantez, messire. Vous me pardonnerez de ne pas rire. À Braavos, nous descendons de ceux qui ont fui Valyria et le courroux de ses seigneurs dragons. Nous ne plaisantons pas sur le chapitre des dragons. »
Non, je suppose. « Toutes mes excuses, lord Tycho.
— Elles ne sont pas nécessaires, lord Commandant. Voilà que je m’aperçois que j’ai faim. Prêter d’aussi importantes quantités d’or ouvre l’appétit. Auriez-vous la bonté de m’indiquer le chemin de votre salle à manger ?
— Je vais vous y accompagner personnellement. » Jon tendit la main. « Par ici. »
Une fois sur place, ne pas rompre le pain avec le banquier aurait manqué de courtoisie, aussi Jon envoya-t-il Satin leur chercher un repas. La tentation de voir des nouveaux venus avait attiré pratiquement tous les hommes qui n’étaient pas de quart ou en train de dormir, et la cave était bondée et chaude.
La reine elle-même était absente, de même que sa fille. Sans doute en ce moment même s’installaient-elles dans la tour du Roi. Mais ser Brus et ser Malegorn étaient présents, régalant l’assemblée des frères de nouvelles de Fort-Levant et d’au-delà de la mer. Trois dames de la reine étaient assises en un groupe, servies par leurs demoiselles de compagnie et une douzaine d’admirateurs de la Garde de Nuit.
Plus près de la porte, la Main de la Reine s’attaquait à une paire de chapons, curant la viande sur les os et arrosant de bière chaque bouchée. Lorsqu’il aperçut Jon Snow, Axell Florent envoya promener son os, s’essuya la bouche du revers de la main et approcha d’un pas dégagé. Avec ses jambes arquées, son torse en barrique et ses oreilles proéminentes, il présentait un aspect comique, mais Jon se gardait bien de rire de lui. Cet oncle de la reine Selyse avait été parmi les premiers à la suivre et à accepter le dieu rouge de Mélisandre. S’il n’est pas un fratricide, il est ce qui en est le plus proche. Le frère d’Axell Florent avait été brûlé par Mélisandre, l’avait informé mestre Aemon. Pourtant, ser Axell avait fait tant et moins pour s’y opposer. Quelle sorte d’homme peut rester sans bouger, en regardant son propre frère brûler vif ?
« Nestoris, salua Axell, et le lord Commandant. Puis-je me joindre à vous ? » Il se posa sur le banc avant qu’ils aient pu répondre. « Lord Snow, si je puis vous poser la question… cette princesse sauvageonne dont Sa Grâce le roi Stannis nous a parlé dans ses lettres… où peut-elle bien se trouver, messire ? »