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— Si tu tiens à garder ton Théobald qui te fait la vie si douillette, n’épouse jamais cette fille ! Tu verrais disparaître ton fidèle valet-cuisinier dans un nuage de poussière… chuchota Morosini tandis qu’Hilary était partie « se repoudrer » dans un infâme cabinet « à la turque » dont les murs présentaient plus de taches suspectes et de graffitis que de miroirs…

— Je n’ai jamais eu envie de me marier !

— Ça pourrait venir ! Elle est très convaincante !

Quand on atteignit Sighishoara, la neige recouvrait le pays qui, avec ses forêts de sapins, ses vieux châteaux assoupis sur les contreforts des Karpates et ses petites fermes en bois isolées au bout de chemins aux profondes ornières ressemblait tellement à une carte postale de Noël qu’Hilary, enchantée, battit des mains comme une petite fille :

— On se croirait chez nous au temps jadis ! soupira-t-elle presque émue.

— J’espère, fit Aldo d’une voix caverneuse, que vous continuerez à vous y croire mais j’en doute !

Pourtant elle n’avait pas tout à fait tort. Si le côté anglais n’était pas évident, l’impression de remonter le temps était frappante dès que l’on eut tourné le dos à la ligne du chemin de fer. Perchée sur un éperon dominant la Tirnava Mare, Sighishoara et ses neuf tours de défense restituaient avec une étonnante exactitude une hautaine cité médiévale enfermée dans ses murailles et dédaignant les constructions sans âge de la ville basse agenouillée à ses pieds. Le charme fut plus puissant encore lorsque l’on eut franchi la porte fortifiée débouchant sur une placette abritée d’un grand arbre défeuillé : rues tortueuses, pentues, tapissées de gros pavés inégaux, bordées de maisons vénérables dont les grands toits montraient leurs tuiles brunes autour des cheminées, là où la neige ne s’accrochait pas encore, passages sombres qui, la nuit, devaient être inquiétants, portes basses et profondes, escaliers couverts en bois noirci par le temps menant au point culminant de la cité : une église gothique au clocher à bulbe discret étendant sa protection sur un cimetière où les tombes se cachaient sous un fouillis de végétation noircie…

— Ça a l’air assez grand, marmotta Vidal-Pellicorne, et on n’a pas beaucoup de renseignements. Tu crois qu’on va trouver la personne avec qui nous devrions traiter ?

— D’abord, se loger ! Un hôtel a toujours été le meilleur centre de renseignements…

Celui qu’on leur avait indiqué à la gare portait le nom allemand de « Zum Goldene Krone » qui les soulagea grandement en leur faisant découvrir que, dans cette partie du pays, on parlait cette langue au moins autant que le roumain que ni l’un ni l’autre ne connaissait. En effet au cours des siècles, les Saxons s’étaient fortement implantés en Transylvanie qu’ils partageaient avec les Valaques et les Hongrois. Circonstance qui allait aplanir pour les deux amis les plus grosses difficultés de communications.

L’hôtel se situait dans la partie haute de la ville et offrait un certain confort en ce sens qu’il possédait nombre de poêles en faïence et des doubles fenêtres. C’était une belle maison ancienne, datant du XVIe siècle environ, mais qui aurait eu besoin de quelques travaux. Otto Schaffner, le patron, y régnait sur une dizaine de chambres et une grande salle prolongeant la cuisine, lourdement voûtée, où l’odeur de bière se mêlait à celle du tabac refroidi. Massif, rougeaud, bâti comme un ours, il commandait à deux garçons qui lui ressemblaient en plus petit, à une vieille cuisinière qui, elle, ressemblait à n’importe quelle sorcière de conte fantastique et à un quarteron de filles qu’à leurs jupons bariolés, leur teint bistré et leurs yeux de feu on devinait appartenir à l’une ou l’autre de ces tribus tziganes dont, en arrivant, on avait remarqué les campements et les feux de cuisine aux abords de la ville. Elles étaient belles, ces filles, fières et arrogantes même. Pas du tout le style servantes d’auberge et Morosini, ayant croisé au passage une œillade inviteuse, se demanda un moment si cette maison était seulement un hôtel ou un lieu fort peu convenable pour une jeune lady fraîchement émoulue du British Muséum. Ayant remarqué son froncement de sourcil, Otto Schaffner, impressionné au demeurant par son titre princier, alla au-devant de ses questions :

— Ne craignez rien. Altesse, mon auberge est une maison sérieuse. Ces filles sont des tziganes mais elles ne s’occupent pas des chambres et sont là uniquement pour servir. J’en emploie tous les hivers quand les tribus se réfugient près de la ville pour attendre le printemps. Elles attirent la clientèle parce qu’elles sont belles à regarder et savent chanter et danser.

— Qui s’occupe des chambres ?

— Mes deux garçons ! Avec eux vous n’avez pas à craindre les vols. J’espère que vous vous plairez chez nous…

C’est une question qu’il aurait fallu poser à Hilary. Lorsque l’on descendit pour le dîner et que son regard bleu se posa sur la salle où moutonnaient des dos d’hommes, vêtus de cuir brodé de couleurs vives ou de peau laineuse retournée entre lesquels voltigeaient des filles en oripeaux bariolés portant des chopes ou des pots au milieu d’un vacarme de voix et de rires soutenus par deux violons frénétiques, elle eut un mouvement de recul qu’Adalbert retint gentiment :

— Eh non, ce n’est pas l’enfer. C’est simplement un endroit où les hommes viennent, après le travail, se détendre et s’amuser. Et il paraît qu’on y mange bien…

C’était vrai. La cuisinière d’Otto qui était valaque ne s’obnubilait pas sur la choucroute saxonne et savait préparer d’excellents plats roumains. On dégusta une roborative soupe aux abattis de dinde, suivie d’un poulet à la broche avec des « mititei », petites saucisses de bœuf tendre assaisonnées d’ail et d’herbes aromatiques, le tout accompagné de l’inévitable « mamaliga », plat de semoule cuite à l’eau jusqu’au durcissement avec du beurre et du fromage. On termina par un millefeuilles à la purée de pommes, arrosé d’un bon vin rouge de Cotnari, après quoi le patron tint à leur offrir la « tsuica », une eau-de-vie de prune que l’on boit dans des carafes miniatures à longs cols dont on met l’extrémité dans la bouche. À la suite de tout cela, le regard bleu d’Hilary avait perdu beaucoup de sa sévérité et gagné une expression vague mais débonnaire. Elle applaudit même les musiciens qui vinrent exécuter près d’elle une « doïna », l’une de ces obsédantes cantilènes roumaines qu’on ne retrouve dans aucun autre folklore… Après quoi elle consentit à ce qu’on la raccompagne jusqu’à sa chambre où le poêle entretenait une douce chaleur mais, une fois la jeune fille rentrée chez elle, Aldo et Adalbert redescendirent. Le moment leur paraissait venu de poser quelques questions à Schaffner. Une fois de plus, le vieux truc du livre en préparation allait servir. Ce fut Adalbert qui attaqua :

— Je suis historien, dit-il, et nous préparons, le prince et moi, un ouvrage sur les grandes figures de l’histoire roumaine…

— Vous allez parler de notre roi Ferdinand que Dieu nous garde ?

— Dans un autre livre peut-être, fit Adalbert pour ne pas décevoir le bonhomme, et nous comptons lui dédier celui-là…

— Auquel il s’intéresse d’ailleurs ! affirma Morosini avec aplomb, certain que personne ne viendrait le démentir.

— Pour l’instant nous rien sommes qu’au XVe siècle et nous recherchons un grand personnage qui est, je crois, né ici : le voïvode Vlad Drakul…

— Bien sûr qu’il est né ici ! s’exclama Otto dont la figure prit une expression béate. Je vous montrerai demain sa maison natale qui n’est pas loin. Un sacré bonhomme, le Tepech ! Faisait pas bon être de ses ennemis et même quelquefois de ses amis mais il était brave comme un lion et il a chassé les Turcs. Chez les tziganes, ajouta-t-il avec un coup d’œil à Miarka, l’une des filles qui entendant le nom s’était arrêtée près d’eux, on a pour lui une sorte de vénération…