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— Même les femmes ? Dieu sait pourtant qu’elles ont eu à souffrir de lui ! On évoque des femmes enceintes éventrées pour leur arracher l’enfant ou d’autres qui se disaient enceintes dans l’espoir de l’attendrir et qu’il éventrait également pour leur prouver qu’elles avaient tort…

— Les nôtres n’ont jamais eu à s’en plaindre, coupa la tzigane parce que la seule femme qu’il ait jamais aimée était l’une d’entre nous…

L’œil noir de Miarka flambait. Morosini lui offrit en retour un sourire plein de nonchalante ironie :

— Personne ne dit le contraire. La légende veut qu’il ait eu de cette tzigane une fille qui n’a jamais quitté ce pays et qui, à son tour, aurait donné le jour à une autre fille avec la collaboration d’un des tiens et ainsi de suite… Comme si c’était vraisemblable ? ajouta-t-il avec un haussement d’épaules.

Le poing de la jeune femme s’abattit sur la table si violemment que la vaisselle sauta :

— Ce n’est pas une légende mais la seule vérité. Les filles de Vlad et des hommes du vent se sont succédé dans ce pays. Jamais d’autres enfants ! Toujours une fille, une seule, qui le temps venu s’offrait au tzigane de son choix… Leurs noces avaient lieu sous les étoiles dans la nuit indiquée par les devineresses et la femme expulsait son fruit devant les tribus assemblées…

— … Comme une reine du temps jadis ! Si l’on en croit ton histoire, il devrait y en avoir encore une de nos jours ?

— Mais il y en a une ! Seulement…

Brusquement, la fille se tut, cracha par terre et alla reprendre le plateau qu’elle avait posé sur une table libre avant de s’éloigner vers la cuisine.

— Que veut-elle dire ? fit Aldo qui la suivait des yeux.

— Oh !… que les temps changent, exhala Otto. La dernière n’a pas suivi la tradition. Elle n’est plus toute jeune à cette heure et elle n’a jamais eu d’enfant. Avec elle, la chaîne est cassée. D’ailleurs, elle n’habite plus ici…

Les deux amis échangèrent un coup d’œil mais ce fut Adalbert qui demanda d’une voix neutre :

— Où donc alors ?

— Pas très loin. Elle s’est trouvé un vieux château dans les premiers contreforts de la montagne. Elle y vit avec deux valets hongrois, forts comme des Turcs, et des chiens féroces qui tiennent les curieux à l’écart. Même les tziganes qui n’ont peur de rien n’osent pas approcher. Ils se sont contentés de la maudire et d’attendre qu’elle meure.

— Pourquoi donc ?

— Pour s’emparer du cadavre et lui planter un pieu dans la poitrine. Ils disent qu’elle s’est détournée d’eux parce qu’elle a commercé avec le Diable et qu’elle est devenue un vampire. Des voyageurs qui seraient allés là-bas rien seraient jamais revenus…

— Vous y croyez, vous ?

— À quoi ? Aux vampires ? Tout le monde y croit plus ou moins en Transylvanie. Pour Ilona – c’est comme ça qu’elle s’appelle comme ses mères et grand-mères – j’ignore ce qu’il y a de vrai. Les tziganes ont beaucoup d’imagination, vous savez, mais là, je me demande parfois s’ils n’ont pas un peu raison. On dit, chez nous, qu’il n’y a pas de fumée sans feu…

— On le dit chez nous aussi. Et… c’est loin, cette charmante demeure ?

— Environ vingt kilomètres en remontant le cours de la Tirnava Mare… mais ne me dites pas que vous avez l’intention d’y aller voir ?

— Il faudrait bien pourtant, fit Aldo. Je vous rappelle que nous écrivons un livre et cette histoire serait passionnante pour les lecteurs. Quelle conclusion pour celle de Vlad l’Empaleur !

Schaffner alla chercher la bouteille de tsuica et remplit généreusement les « toiu », les minuscules carafes que les trois autres s’empressèrent de vider.

— Je vous en donnerai un flacon si vous allez là-bas parce que vous en aurez besoin. Mais vous feriez mieux de laisser la dame ici. Ilona a toujours détesté les femmes… même sa mère, je crois bien !

— C’est bien notre intention.

— Il faudra aussi… Otto hésita, toussota, la mine un peu gênée, puis se décida à achever : me régler votre dépense jusqu’ici. Quand vous reviendrez nous repartirons sur de nouveaux frais…

— Il a eu le bon goût de ne pas ajouter « si vous revenez », commenta Adalbert un peu plus tard tandis que tous deux remontaient dans leurs chambres, mais il n’a pas l’air d’y croire beaucoup, à notre retour. Tu crois qu’on devrait prendre sa mise en garde au sérieux ?

— Il faut toujours prendre une mise en garde au sérieux, quelle qu’elle soit. Ce que je me demande, moi, c’est si cette Ilona a lu ton fameux bouquin ou vu un film de vampires au cinéma ? Tout y est : les chiens féroces qui remplacent les loups, les valets à tout faire, le vieux château. Tout ça me paraît surtout destiné à écarter les âmes simples mais curieuses.

— Autrement dit, elle doit avoir toujours les émeraudes et elle les fait garder en conséquence ?…

— C’est ce que pensait Salomé et je crois Salomé. Notre hôte, lui, n’a pas l’air au courant…

— Parce qu’il n’en a pas parlé ? Ce ne sont pas des choses que l’on confie à des étrangers. La convoitise fait assez facilement oublier la peur. Alors que faisons-nous ?

— On y va, bien sûr, et dès demain ! Mais cette fois, il faut convaincre Hilary de rester ici.

C’était plus facile à dire qu’à faire. Quand on descendit le lendemain matin pour le petit déjeuner, miss Dawson, l’esprit et l’œil clairs, refusa une fois de plus de rester en arrière avec l’obstination d’une petite fille à qui l’on veut arracher son Nounours préféré :

— Je ne quitterai pas Adalbert et Adalbert ne me quittera pas, affirma-t-elle. Où il ira, j’irai !

Aldo sentit la moutarde lui monter au nez :

— Quel âge avez-vous ? demanda-t-il brutalement. Trois ans ? Quatre ans ?

— Vingt-trois ! fit-elle en rougissant mais si vous étiez un gentleman, monsieur le prince, vous devriez apprendre que ce n’est pas une question que l’on pose à une dame.

— Je voulais seulement préciser un point : si vous avez vingt-trois ans, comment avez-vous fait pour les vivre sans Adalbert ?

— Je n’affrontais pas les mêmes problèmes.

— Écoutez : nous devons rendre visite à une châtelaine des environs qui déteste les femmes et qui, en outre, est peut-être une folle dangereuse. Vous allez nous compliquer l’existence.

— Mais je ne vous empêche pas d’y aller tout seul ! fit-elle avec aigreur. Après tout, vous aussi vous pouvez sortir sans lui…

— Hilary, protesta Adalbert, je dois y aller aussi : cela fait partie de mon travail. Soyez un peu raisonnable !

— Non. Pas en ce qui vous concerne. Vous m’êtes… très cher, ajouta-t-elle en rougissant de plus belle.

À cet instant, la porte de la salle s’ouvrit pour livrer passage à un curieux cortège : un pope vêtu d’une robe noire et d’une étole dorée, armé d’un encensoir, entra, suivi de trois petits garçons qui semblaient jouer les enfants de chœur. Sans regarder personne, il fit le tour de la pièce en balançant son encensoir et en psalmodiant quelque chose d’inaudible, passa dans la cuisine où la vieille femme s’agenouilla pour lui baiser la main, de là gagna une autre salle qui devait se trouver sur l’arrière, revint sur ses pas, adressa un bon sourire et quelques coups d’encensoir aux trois personnages qui s’étaient levés instinctivement, rejoignit la porte où Otto à son tour lui baisa la main et sortit suivi de l’aubergiste. On entendit l’escalier craquer sous ses souliers et ceux de son escorte… Une forte odeur d’encens emplissait à présent la vaste pièce et fit éternuer Hilary qui prit la chose fort mal.

— Qu’est-ce que cette comédie ridicule ? s’écria-t-elle mais ce fut Schaffner qui lui apporta la réponse un peu plus tard sur un ton rogue démontrant clairement qu’il n’appréciait pas la protestation :

— Il faut bien, de temps en temps, faire bénir les maisons… que diable ! C’est une coutume à laquelle nous tenons ici !