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— Admettons qu’on fournisse à McGinty la corde pour se pendre, lui et le vieil O’Kane. Et après ? Le parti aura beau essayer de ne pas s’impliquer, les unionistes quitteront l’Assemblée. Même les modérés se tailleront en courant. Stormont aboutira à une impasse. On ne peut pas recommencer deux ans de négociations, après tant d’efforts et de manœuvres politiques, tant d’argent dépensé… Tout ça pour revenir à la case départ ? Non. C’est le mot d’ordre qui vient d’en haut. Le processus engagé à Stormont doit continuer, quel que soit le prix à payer. Moi aussi, comme beaucoup d’autres, j’adorerais voir plonger McGinty, mais ça n’arrivera pas. Alors, tu fais ce qu’on te demande, point final. »

Campbell appuya le front contre l’écorce rugueuse d’un tronc d’arbre.

« Très bien », dit-il avant de raccrocher.

Il retourna vers la clairière en boitillant. Ses pensées se bousculaient dans son esprit. Bon, ce n’était pas ce qu’il aurait fait de pire dans sa vie… Au moment où apparut la tache rouge de la camionnette entre les branches, il entendit Coyle appeler d’une voix faible.

« Davy ! Davy ! »

Il se mit à courir, traînant la jambe, les côtes embrasées. En débouchant dans la clairière, il aperçut Coyle à terre, une main sur son visage couturé. La portière côté passager était ouverte.

« Cette salope m’a frappé », dit Coyle en se relevant.

Campbell chercha une tête blonde entre les arbres. Là… Un peu plus loin. Elle n’avançait pas vite, avec l’enfant dans ses bras. Il tira de sa ceinture le pistolet que McGinty lui avait donné et s’élança. Coyle le suivit en haletant.

Malgré sa jambe raide et le feu qui lui déchirait le flanc, Campbell gagnait du terrain. Il entendait la respiration paniquée de Marie. Visant un mètre au-dessus de sa tête, il tira. Elle se jeta au sol tandis que le bruit de la déflagration roulait dans la forêt.

Campbell ralentit l’allure. Il réprima un cri de douleur en s’adossant à un arbre, une main plaquée contre ses côtes, braquant l’arme sur la femme couchée à ses pieds. Elle serrait l’enfant contre sa poitrine et le regardait avec des yeux désespérés.

« Je vous en prie, ne prenez pas Ellen, dit-elle. Laissez-la partir. »

Campbell s’écarta de l’arbre et tomba accroupi à ses côtés. Outre la douleur qui le faisait grimacer, il sentait un bloc de glace lui peser au fond du ventre. « Vous recommencez, et je la tue sous vos yeux.

— Je vous en prie…

— Pigé ? » Il appuya le canon de l’arme contre les cheveux blonds de la fillette. « Sinon, vous devrez la regarder mourir. »

L’enfant se pressa contre sa mère, comme s’il était possible de rentrer en elle pour échapper au pistolet.

Couverte par le frémissement du vent dans les arbres, la voix de Marie était à peine audible, mais ses yeux criaient sa haine. « Ne la touchez pas.

— Remontez dans la camionnette. » Campbell releva la tête et croisa le regard abasourdi de Coyle. « Allez, viens. »

Le groupe retourna au véhicule en silence. Une fois la femme et l’enfant installées à l’intérieur, Coyle ferma la portière.

« Tu l’aurais fait ? » demanda-t-il à Campbell.

Celui-ci regagnait déjà le côté du conducteur.

Coyle le rattrapa et le tira par la manche. « Tu l’aurais fait ? »

Campbell le dévisagea sans ciller. « On y va », dit-il.

40

Le faisceau des phares illumina la Jaguar. Dans l’habitacle aux vitres couvertes de buée, Toner serrait sa main enflée contre lui. « Le voilà », dit-il.

À travers la condensation, Fegan distingua vaguement une Volkswagen Passat. Un homme en descendit, grand et de forte carrure. Il s’approcha de la Jaguar en boitillant. Anderson. Fegan s’aplatit à l’arrière et écouta la respiration oppressée de Toner. Lorsque la portière côté passager s’ouvrit, une bouffée d’air rafraîchit son front humide de sueur. La Jaguar s’abaissa sous le poids du flic qui s’asseyait à l’avant.

« Bon sang, qu’est-ce qui t’arrive ? » demanda Anderson.

Toner ne répondit pas. Il gémissait de terreur.

« Tu as vraiment une sale tronche. Qu’est-ce que tu t’es fait à la main ? Et tu t’es pissé dessus ?

— Je… Je… Je…

— Enfin, Patsy. Qu’est-ce qui se passe ? J’ai planté ma femme au restau, elle va me faire une de ces scènes. Alors, grouille-toi de me … »

Fegan se redressa en brandissant le Walther.

« Putain ! » Anderson plongea la main dans sa poche et en sortit un petit revolver. Fegan s’y attendait : les flics portaient toujours une arme sur eux pour assurer leur protection personnelle. Au moment où Anderson pivotait sur son siège, il lui attrapa le poignet et orienta le tir vers la lunette arrière.

Toner se recroquevilla sur lui-même, la tête enfouie dans ses bras.

Anderson luttait pour reprendre le contrôle de son arme. Le coup partit, assourdissant dans l’espace confiné de la voiture, et Fegan sentit la balle lui frôler l’oreille.

Comme un ressort actionné par le bruit, Toner ouvrit sa portière et s’éjecta. Fegan entendit le cri qu’il poussa en tombant, puis des pas qui se lançaient dans une course précipitée. Détachant son regard un bref instant du visage du policier, il le vit disparaître entre les bâtiments à l’abandon.

Fegan pointa le Walther sur Anderson, mais le policier continuait à résister. Une deuxième détonation souffla une volée de verre brisé à l’arrière de la voiture. Fegan pesait sur le bras d’Anderson, arc-bouté des deux talons contre la portière, utilisant le dossier du siège comme levier. Il serra les dents. L’effort lui faisait monter le sang à la tête. Enfin, il sentit le déclic de l’épaule qui se disloquait. Le revolver tomba sur le plancher, et Anderson hurla jusqu’au moment où sa voix se brisa.

« Ne bouge plus », ordonna Fegan, les idées de nouveau claires.

Anderson se tordait en tous sens et donnait du pied dans le tableau de bord.

« Ne bouge plus, je te dis. »

Après avoir étouffé un dernier cri, le policier tourna la tête pour regarder Fegan. « Qu’est-ce que tu veux ?

— Toi. »

Anderson hurla de nouveau quand Fegan le relâcha. Son bras retomba, inerte, entre les deux sièges. Il battit des jambes, son visage passa du rouge au violet. Puis il se tut et respira plus calmement. « Je suis désolé… pour le passage à tabac. C’est Patsy qui m’a dit de le faire… Sur l’ordre de… McGinty. »

Dehors, le policier de la RUC se pencha sur le pare-brise et scruta l’intérieur de la voiture. Dans ses yeux brillait une joie sauvage. Le visage grimaçant d’Anderson luisait de sueur à la lumière du plafonnier. Le RUC verrait tout, comme son fils.

« Tu te rappelles le gars de la RUC que tu as donné ?

— Oh, non. C’est pas vrai…

— Tu te rappelles ? »

Anderson secoua la tête. « Je… Je… Lequel ?

— C’est ça. » Fegan sourit. « Tu en as vendu beaucoup, hein ? Combien on te payait ? »

Anderson ouvrit la bouche, la referma. À nouveau, il secoua la tête. La sueur lui coulait dans les yeux.

Fegan envoya un coup de pied dans son bras qui pendait toujours entre les sièges. Quand Anderson eut fini de hurler, il répéta : « Combien ?

— Ça dépendait… de qui c’était.

— Combien pour un gardien de la paix ? Un simple agent de police. Combien ça valait ?

— Je ne sais pas… deux ou trois mille… Arrête, je t’en prie…

— Fais un effort. Tu te souviens, en 1982 ? Ce devait être début février. Il avait neigé. Je l’ai tué devant son gosse. »