« Ça suffit maintenant ! J’en ai marre de ces conneries. Vous risquez d’y passer, vous et votre môme, si vous ne vous tenez pas tranquille. Alors, bouclez-la. »
Coyle, assis contre l’autre portière, le saisit par le poignet. « T’énerve pas, Davy. »
Il baissa les yeux sous le regard meurtrier de Campbell et lâcha prise. Les larmes inondèrent les joues de Marie, tandis que la fillette enfouissait son visage contre le sein de sa mère.
Campbell laissa filer les cheveux de la jeune femme entre ses doigts. « Si vous voulez vous en sortir, taisez-vous et faites ce qu’on vous dit. »
Une voiture passa en sens inverse. Les phares se reflétaient dans les yeux de Marie. Il la dévisagea, durement, pris d’une violente répulsion. Non, pourtant, il ne la détestait pas. Il ne la connaissait même pas. Mais son cœur était plein de haine. Envers qui ?
La réponse s’imposa à lui avec une telle évidence qu’il fut obligé de détourner le regard. Fixant la route, il passa la première et repartit dans la côte.
Le terrain se stabilisait à l’approche de la ferme. De part et d’autre d’une cour en ciment où se creusaient de larges flaques, la grange et la maison se faisaient face, sur un carré complété d’un côté par des écuries et fermé par une rangée de cages en fer vides. L’air de la nuit s’emplissait d’odeurs que l’on percevait par strates successives ; au fond, un relent de déjections canines, par-dessus lequel flottaient les vapeurs diffuses des produits chimiques. À quoi s’ajoutaient les effluves métalliques du sang et de la peur, l’ensemble se combinant en un mélange acide que Campbell sentait remonter dans sa gorge.
Six hommes attendaient à l’abri de la pluie, sur le seuil de la grange. McGinty. Son chauffeur, Declan Quigley. Deux autres que Campbell ne connaissait pas. Mais le grand ainsi que son robuste acolyte ne pouvaient être que Bull O’Kane et son fils. Le cœur de Campbell battit plus vite dans sa poitrine à la vue de cette silhouette massive. Marie s’était figée. Savait-elle qui se tenait ainsi dans la lumière des phares, une main en visière pour s’abriter les yeux ? Le moteur s’arrêta dans un toussotement. Campbell ouvrit la portière et descendit de la camionnette.
Les hommes sortirent sous la pluie, O’Kane en tête. « Davy Campbell ? demanda-t-il.
— C’est exact. »
O’Kane s’avança, main tendue. « J’ai entendu parler de toi. »
Sous la pression de ses doigts épais et rugueux, Campbell réprima une grimace.
« Oui, reprit O’Kane avec un sourire de biais. Je sais tout. »
Le ventre de Campbell se serra. « Enchanté, monsieur O’Kane.
— Appelle-moi Bull. » Il lâcha la main de Campbell et s’approcha de la camionnette, côté passager, sans prêter attention à Coyle debout près de la portière ouverte. « Viens, ma jolie. N’aie pas peur. »
Serrant Ellen contre elle, Marie se laissa glisser sur la banquette et descendit. Elle ne se déroba pas lorsque O’Kane l’empoigna par le bras. McGinty fit un pas en avant. Le regard de glace qu’elle échangea avec lui n’échappa pas à Campbell.
O’Kane voulut prendre la fillette à sa mère. « Et toi, qui es-tu ? »
Marie ne lâchait pas sa fille.
« Comment t’appelles-tu ? »
La petite avait beau se cramponner au pull de sa mère, O’Kane la saisit de force.
« Elle s’appelle Ellen. » La voix de Marie se brisa.
« Tu es mignonne tout plein », dit O’Kane en pinçant la joue d’Ellen. La fillette tendit les bras vers sa mère, mais déjà O’Kane s’éloignait.
« Tu aimes les petits toutous ? »
Ellen se frotta les yeux d’un air maussade.
O’Kane partit en direction des écuries en la tenant fermement. « Hein, dis-moi ? Tu aimes les petits toutous ? »
Ellen fit oui de la tête. Depuis les écuries parvenaient des gémissements et le bruit de pattes grattant le sol. Campbell avala péniblement sa salive.
« Regarde, je vais te montrer un joli toutou. » O’Kane ouvrit la partie supérieure de la porte d’un box. Un grognement sourd monta de la stalle.
Campbell se tourna vers Marie. Elle tremblait et se plaquait les mains sur la bouche, luttant pour ne pas montrer à sa fille qu’elle avait peur. Campbell éprouva quelque chose qui ressemblait à du respect. Brusquement, sans qu’il pût se l’expliquer, il eut envie de la toucher. Non, c’était absurde.
Les autres — Coyle, McGinty, le chauffeur, le fils de O’Kane, les deux hommes que Campbell ne connaissait pas —, tous fixaient la porte de la stalle.
McGinty s’avança. « Bull », dit-il.
O’Kane se tourna vers lui. « Ils sont doux comme des agneaux. Fais-moi confiance. C’est moi qui les dresse. »
Une odeur de fauve émanait des écuries. Des pattes s’accrochèrent à la partie inférieure de la porte, puis apparut une tête souillée de boue et marquée par de vilaines blessures. De la mâchoire du chien pendait une langue baveuse qui luisait vaguement dans la pénombre. La bête ferma à demi les paupières sous la main calleuse de O’Kane qui lui grattait le cou.
« Là, tu vois ? C’est un gentil toutou. Tu veux le caresser ? »
Ellen fit non de la tête en essuyant les larmes sur ses joues.
« N’aie pas peur. Il est très gentil. »
La petite considéra le chien d’un œil craintif et renifla, le nez dans sa manche.
« Allez… Il ne mord pas. »
Il se pencha pour approcher Ellen qui tendait sa petite main vers le font hargneux de l’animal. Voyant les doigts de sa fille léchés par le molosse, Marie ferma les yeux de toutes ses forces. Coyle lui posa une main rassurante sur l’épaule.
« Il est gentil, hein ? » dit O’Kane qui serrait l’enfant dans ses bras sans cesser de caresser le chien. Il se tourna vers Marie en souriant comme un bon père de famille. « Tu seras sage, hein, ma jolie ? »
Pétrifiée, Marie ne répondit pas.
« Oh oui. » De sa main libre, O’Kane repoussa la tête du chien et ferma le vantail. Il fit sauter Ellen dans ses bras en revenant vers Marie. « Toi et ta maman, vous allez être bien obéissantes, hein ? »
Qu’on en finisse, songea Campbell. La sonnerie stridente d’un téléphone lui harponna le cœur.
McGinty plongea la main dans la poche de son blouson. « Allô ? »
Il se liquéfia sous les yeux de Campbell, puis s’éloigna de quelques pas en se bouchant une oreille pour mieux entendre son portable.
« Calme-toi, Patsy. Qu’est-ce qui se passe ? »
Assis dans un vieux fauteuil au coin de la pièce, Campbell se mordait la lèvre en observant McGinty et O’Kane qui faisaient les cent pas. O’Kane, le vieux soudard, contre McGinty, l’habile politicien. Dix ans d’écart, seulement, et pourtant tous deux semblaient appartenir à des générations radicalement différentes.
« Ça change tout, dit McGinty.
— Absolument pas », rétorqua O’Kane.
La lumière crue fournie par le générateur éclairait le papier peint qui se décollait, gorgé d’humidité. Downey se tenait au fond du salon, bras croisés sur sa maigre poitrine. Quigley, le chauffeur, était assis à une extrémité du canapé, jambes croisées, avec à ses côtés le fils de O’Kane, tandis que Coyle, tassé contre le mur, jetait des regards noirs à Campbell. Dans une chambre à l’étage, Malloy surveillait Marie et Ellen. La pluie balayait les fenêtres. Sur le toit, autour de la maison, partout l’eau ruisselait. Campbell sentait monter à son nez une odeur de renfermé et de nid de souris.