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« Tu ne comprends pas, Bull ? » McGinty s’immobilisa, bras écartés. « Si on apprend ça, je suis foutu. Le cadavre d’un flic dans la voiture de mon avocat ! Le parti me retirera son soutien, je n’aurai plus l’appui des politiques. De toute façon, les unionistes ne resteront pas dans le processus, et ils mettront tous les arguments de leur côté. Bon sang, pense à Stormont. Et Londres qui va mettre la pression. Et Dublin, et Washington… »

Il a raison, pensa Campbell. Le monde — et surtout l’Amérique — ne voyait plus les terroristes comme des « combattants de la liberté ».

O’Kane ricana. « On s’est débrouillés pendant des années sans les politiques. Qu’ils aillent se faire foutre.

— Enfin, Bull. On est au vingt et unième siècle. Les années quatre-vingt sont terminées. L’avenir, maintenant, c’est le processus de paix. Toi et moi, on va devoir faire des concessions, autant aux unionistes qu’aux Anglais. On est tous les deux des boulets qu’ils dégageront un jour ou l’autre.

— Mon cul ! dit O’Kane en fouettant l’air de son énorme main. Personne ne nous a jamais mis à genoux. Les Anglais ont essayé pendant trente ans, ils n’y sont pas arrivés. Je ne vais pas m’aplatir, juste parce que toi et tes petits copains en costard, vous avez peur de perdre le pognon qui vous tombe tout cuit dans la bouche.

— Tu te trompes. » McGinty posa les mains sur ses hanches. Campbell remarqua que sa jambe tremblait.

« Tu t’es laissé embobiner, Paul. C’est facile pour vous autres, à Belfast, il vous suffit de tendre la main pour rafler l’argent des investissements européens, les subventions et tout le reste. Vous oubliez qu’ici, dans la cambrousse, les gens continuent à turbiner pour pas un rond. »

Campbell voyait que McGinty luttait pour garder son calme. « En dix ans de manœuvres politiques, on a obtenu plus que vous en trente ans de guerre. »

O’Kane hocha la tête d’un air faussement admiratif. « Ça oui. Vous avez réussi. » Il fit mine d’ôter une poussière sur le col de la veste de McGinty. « Vous vous en êtes mis plein les poches. De quoi se payer de beaux costumes. Une grosse limousine, une baraque à Donegal avec vue sur la mer. Sûr que vous pouvez être contents. »

Le visage de McGinty s’empourpra. « Et toi donc ! On a toujours servi tes intérêts. Tous les coups juteux que mes contacts t’ont refilés, tu as oublié ? Les terrains et les biens immobiliers que les juristes du parti t’ont permis d’acheter sans que ton nom n’apparaisse nulle part ? Et le démantèlement des installations militaires dans le South Armagh, qu’on a négocié pour que tu puisses tranquillement faire tourner tes raffineries ? Ça aussi, tu le dois au parti. »

Campbell serra les poings en réaction à la tension qui montait dans la pièce.

O’Kane vint se planter devant McGinty. « Alors maintenant, tu te prends pour le chef. C’est ça ? »

Malgré sa haute taille, McGinty dut lever les yeux pour soutenir le regard de Bull. Il déglutit, la bouche sèche, et se passa la langue sur les lèvres. « Absolument pas. Mais bon sang, réfléchis un peu, Bull. Il n’y a qu’une seule solution.

— Ah oui ? Laquelle ?

— Donner Fegan aux flics. Patsy Toner témoignera, l’affaire sera renvoyée devant la justice. Il apparaîtra qu’on coopère avec la police. Les unionistes ne trouveront rien à redire. Ils ne pourront pas menacer de se retirer, et on nous fichera la paix.

— Il racontera qu’il a buté McKenna et Caffola. Toutes les craques que tu as inventées te reviendront en pleine poire. »

Pas seulement ça, pensa Campbell. Il parlera aussi des deux UFF qui n’ont jamais représenté une menace pour McGinty. Les battements de son cœur s’accélérèrent.

« Tant pis, je ne peux rien y changer maintenant. De toute façon, le meurtre du flic fera tellement de bruit, ça passera à la trappe. Quand on saura qu’Anderson nous rencardait avant le cessez-le-feu, c’est sur lui que se portera l’attention, pas sur nous. »

O’Kane ne bougeait pas, bloquant sa respiration. Campbell compta cinq secondes. Puis le vieux se détourna. « Non.

— Comment ça, non ? dit McGinty, au comble de l’agacement.

— Si on laisse Fegan s’en tirer à moindres frais, c’est un aveu de faiblesse. De ma part aussi. C’est un traître. On le punit comme il le mérite, pour l’exemple, comme on l’a toujours fait. » Brusquement, le Bull tonna, un doigt en l’air. « Il a tué mon cousin, bordel. Si je ne lui règle pas son compte, tous les autres merdeux s’imagineront qu’ils peuvent me sauter sur le poil. »

McGinty le rejoignit à l’autre bout de la pièce. « Mais enfin, Bull, réfléchis. Pense à ce que ça va nous coûter.

— Non.

— Écoute-moi. Imagine la suite… Supposons que les unionistes se retirent ; que tout se casse la gueule à Stormont. Tu n’auras aucun ami au gouvernement pour graisser des pattes quand ça t’arrange. Tu en pâtiras autant que moi.

— J’ai dit non, Paul. C’est tout. »

McGinty posa une main sur l’épaule massive de O’Kane. « Arrête de toujours vivre dans le passé ! Tes histoires de voyous à la noix, c’est fini maintenant. Laisse tomber les vieilles méthodes, Bull, sinon tu vas me coûter… »

Campbell n’avait pas encore sursauté en entendant la gifle que McGinty était déjà étalé de tout son long, la lèvre fendue. Coyle ouvrit de grands yeux. Quigley voulut se lever, mais O’Kane l’arrêta d’un doigt menaçant.

« Bouge pas, connard. »

Le chauffeur se rassit.

Campbell réfléchissait à toute vitesse. Quigley était trop faible. Coyle, trop bête. Ne restait que lui pour soutenir McGinty dans cette bicoque perdue en pleine nature. Mais on ne pouvait pas laisser Fegan en vie. Parce qu’il savait ce qui s’était passé avec Francie Delaney et les deux UFF.

Campbell se leva. « Mr. O’Kane a raison », dit-il.

McGinty étanchait le sang qui coulait de sa lèvre dans un mouchoir. « Quoi ?

— Fegan est trop dangereux. Il faut l’éliminer. »

O’Kane lui asséna une claque dans le dos. « Bien vu, mon gars. »

McGinty se releva, l’œil fixé sur Campbell. « D’accord, Bull. C’est toi qui décides.

— Parfait. » O’Kane frappa dans ses mains en grimaçant un sourire. « Allez, ramenez-moi la p’tite dame et sa gosse maintenant. »

44

Fegan eut à peine le temps d’entrevoir l’éclair bleu des yeux de Mrs. Taylor au moment où elle refermait les volets. Il leva la main pour la saluer, mais déjà, elle avait disparu. Le chien aboya à l’intérieur. L’hôtel aussi était plongé dans l’obscurité.

Laissant la voiture sur le parking, il s’approcha de la porte du bâtiment. La poignée résista. Verrouillée. Il fit quelques pas en tournant sur lui-même, décontenancé. La lune brillait sans doute, là-haut, mais aucun rayon ne filtrait à travers les nuages. Au-delà de la baie qui se dessinait le long du tracé orangé des lampadaires, la mer se perdait dans les ténèbres. Seuls l’air salé et le bruit des vagues en indiquaient la présence.

Fegan se sentit inondé d’une sueur glacée. Ses jambes ne le soutenaient plus. Par deux fois, pris de tremblements, il avait dû s’arrêter en route. Il déglutissait péniblement, tant sa langue desséchée lui collait au palais.

Le chien se calmait, les aboiements cessèrent peu à peu. Et puis plus rien, à part le murmure de l’eau sur le sable. Fegan martela la porte, rompant le silence. Il se recula et leva les yeux vers les fenêtres de l’étage.