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« C’est Gerry, dit-elle.

— Oui, ma chérie, répondit sa mère d’une voix calme et posée. Reste tranquille. »

Mais Ellen, à force de se tortiller, échappa à l’étreinte de sa mère et courut vers Fegan. « Tu es venu nous chercher ? » demanda-t-elle en grimpant sur ses genoux. Elle ne pesait rien du tout.

« Oui, répondit Fegan.

— Maman a peur.

— Je sais. Mais elle n’a aucune raison de s’inquiéter. Toi non plus. Tout va bien se passer, je te le promets.

— Quand est-ce qu’on pourra rentrer à la maison ? »

Fegan lui prit doucement le visage entre ses mains. « Bientôt. Allez, retourne avec ta mère. »

Quittant les genoux de Fegan, la fillette rejoignit sa mère. Marie s’accroupit pour la serrer dans ses bras. Fegan lui sourit. Elle répondit par un petit hochement de tête et baissa les yeux.

O’Kane vint se mettre entre eux, bloquant la vue de Fegan. « Tu ne m’as pas répondu, Gerry. Je veux savoir pourquoi tu as fait tout ça. Raconte-moi. »

Fegan contempla sa face rougeaude. « Parce que j’étais obligé.

— Tu étais obligé ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

— C’était le seul moyen.

— Le seul moyen pour quoi ?

— Pour qu’ils me laissent tranquille.

— Qui ? »

Fegan fixa le plancher.

« Pour que qui te laisse tranquille ? » O’Kane passa un doigt sous le menton de Fegan pour le contraindre à relever la tête et à le regarder dans les yeux. « Qui t’a obligé, Gerry ? Les Anglais ? Qui d’autre ? Quelqu’un qu’on connaît, peut-être ? Tu peux me l’avouer maintenant. C’est fini.

— Non. » Fegan sentit son sang se glacer. Les ombres qui dansaient dans sa vision périphérique se positionnèrent entre McGinty et Campbell. Leurs vagues contours prenaient forme et se précisaient. Fegan tenta en vain de les repousser. Des yeux brûlants se posaient sur lui.

« Parle, insista O’Kane en saisissant le menton de Fegan dans son énorme main. Dis-le-moi.

— Eux. » Fegan désigna la femme avec son bébé et le boucher, qui mimaient l’exécution de McGinty. Il montra ensuite les deux UFF, debout derrière Campbell. « Et eux. »

McGinty suspendit son geste au moment où il s’apprêtait à tirer sur sa cigarette. Ses yeux glissèrent tour à tour de O’Kane à Fegan.

O’Kane se tourna vers lui. « Paul ? C’est Paul qui te l’a demandé ? »

McGinty laissa retomber sa main. « Bon sang, Bull. Il est complètement fou. Il délire. »

O’Kane revint à Fegan. « Paul McGinty et Davy Campbell t’ont obligé à faire ça ?

— Non, répondit Fegan. Pas eux.

— Alors, c’est qui que tu montres, bordel ?

— Eux. » Fegan pointa le doigt sur chacun des Suiveurs. « Les gens que j’ai tués. »

48

Campbell flottait au-dessus des hommes rassemblés dans la pièce. On aurait dit un ballet d’ombres et de lumières, avec leurs voix qui évoquaient un lointain souvenir. Il se voyait lui-même, étendu sur le canapé. C’était là, dans ce corps, que résidait la douleur. Une douleur qui avait failli le briser, l’absorber tout entier, mais qui demeurait maintenant prisonnière, immobile, loin de lui.

Un froid étrange et douceâtre l’envahissait, comme s’il s’était noyé dans de l’eau sucrée. Sa conscience dérivait, libre, dégagée de toute entrave. Il y avait eu la souffrance, un feu intense et dévorant. Puis une joie puissante comme un raz-de-marée, l’euphorie qui s’était répandue en lui tandis qu’on versait un liquide frais et apaisant dans son nez, au fond de sa gorge.

Et maintenant, ça.

Mais avant que son esprit ne se détache de son corps, une pensée fulgurante s’était imposée lui. Rassemblant toute son énergie, il fouilla parmi les fragments effilochés de lui-même. Qu’est-ce que c’était ?

En bas s’éleva une voix chargée de colère. Le bruit d’un homme qui en frappait un autre, les pleurs d’un enfant.

Ah, oui.

À présent, il se rappelait : un secret qu’il était le seul à connaître. Comme une lourde pierre, aux arêtes coupantes, attachée à sa cheville et qui l’attendait.

49

« Fais taire ta gosse, dit O’Kane en frottant sa paume échauffée, sinon c’est moi qui m’en charge. »

Marie serra Ellen dans ses bras et la berça en lui caressant les cheveux. O’Kane grimaça tandis que la petite pleurnichait toujours contre sa mère. Il aimait bien les enfants, mais pas quand ils braillaient. Les siens — sept au total — s’en seraient pris une bonne s’ils avaient chialé comme ça. Il revint à Fegan qui gisait à terre.

« Relève-toi. »

Fegan se rassit sur la chaise.

« Donc, tu as fait tout ça uniquement parce que des gens dans ta tête te l’ordonnaient ? »

Fegan gardait les yeux rivés au plancher. O’Kane l’attrapa par les cheveux et le renversa en arrière pour plonger dans son regard. Un tel gâchis, à cause de la folie d’un homme ! La colère lui retournait le ventre. Il regarda Marie et son enfant, puis de nouveau Fegan.

« Réponds-moi, ou je leur tranche la gorge.

— Oui.

— Bon Dieu de merde. » O’Kane lâcha Fegan. Il brassait dans son esprit ce qu’il venait d’entendre, cherchant un sens. Mais bien sûr, il n’y en avait pas. Il observa le visage indéchiffrable de Fegan. « Et pourquoi maintenant, après tant d’années ? Qu’est-ce qui a tout déclenché ?

— Sa mère.

— La mère de qui ?

— Du garçon. Le garçon que j’ai tué pour McKenna. Elle est venue me parler dans le cimetière. Elle savait qui j’étais, ce que j’avais fait. Elle m’a demandé où il était enterré. »

O’Kane échangea un coup d’œil avec McGinty. « Et tu lui as dit ? »

Fegan répondit par l’affirmative.

« Voilà pourquoi les flics fouillent les tourbières du côté de Dungannon, conclut O’Kane. Mais quel bien espérais-tu qu’il en ressortirait ?

— Je croyais qu’il me laisserait tranquille, répondit Fegan. Ça n’a pas suffi. Il voulait davantage. Il a exigé que je tue Michael.

— Bon sang. » Face à une telle démence, O’Kane était dépassé.

« La mère ne m’a pas dit que ça, reprit Fegan.

— Quoi encore ? »

Fegan leva les yeux vers O’Kane. Une peur soudaine s’alluma dans son regard. Il ne craignait pas Bull ni aucun des membres présents dans la pièce. Ce qu’il voyait, au loin, le terrifiait.

« Tout le monde paye, déclara-t-il. Tôt ou tard, chacun doit régler ses dettes. Voilà ce qu’elle m’a dit. »

O’Kane secoua la tête d’un air incrédule. « Alors, tout ce bordel, c’est à cause d’une bonne femme qui t’a parlé dans un cimetière ? » Il se tourna vers Marie. « Et toi, tu l’as aidé. »

Penchée sur sa fille, Marie se redressa. « Quoi ?

— Il a tué mon cousin, mais tu l’aides. »

Marie fit non de la tête. « Il m’a juré que ce n’était pas lui.

— Le meurtrier de ton oncle, bon sang ! »

Immobile, Marie regardait Fegan. « Il m’a juré sur la vie de ma fille que ce n’était pas lui. »

O’Kane les observait. Il comprit que quelque chose se brisait entre ces deux-là.

« Gerry. Vous avez juré sur l’âme de ma fille. »

Fegan ferma les yeux. « Je suis désolé. »

Posant la joue contre les cheveux de son enfant, Marie se mit à pleurer. Un sourire mauvais monta aux lèvres de O’Kane. Il s’approcha de Fegan et se pencha vers lui, appuyé des deux mains sur ses genoux.