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« J’ai l’impression que vous n’avez pas été très honnêtes, ni l’un ni l’autre. Elle ne t’a pas tout raconté, hein ? » Il glissa un coup d’œil à Marie. « Hein ? Elle t’a parlé de sa petite histoire avec notre ami, McGinty ?

— Taisez-vous, dit Marie.

— Il n’y a pas beaucoup de gens qui sont au courant, continua O’Kane en surveillant la réaction de Fegan. Vois-tu, ta copine Marie McKenna était très proche de Paul autrefois. Très proche. S’il n’avait pas été marié, ils n’auraient pas été obligés de garder leur liaison secrète. »

Il se tourna vers Marie. « Ça a duré combien de temps ?

— Arrêtez, dit-elle.

— Deux ou trois ans, non ? Mais elle en a eu marre d’attendre qu’il quitte sa femme et elle a rompu. Après, elle s’est mise avec le flic, juste pour se venger. Qu’est-ce que tu dis de ça, Gerry ? »

Hormis par un infime tressaillement de sa joue droite, le visage de Fegan ne trahissait aucune émotion. « Elle n’a rien à voir avec ce qui se passe ici. Relâchez-la. »

O’Kane se redressa et porta une main à ses reins en grimaçant de douleur. « Il me semble que ça dépend de toi, non ? Si tu fais ce qu’on te dit, bien sagement, elle pourra rentrer chez elle avec la petite. Tu es partant ? »

Fegan regarda Marie, puis O’Kane. Il hocha la tête. « Oui.

— Parfait. » O’Kane consulta sa montre. « Bon, on va mettre un peu d’ordre dans tout ça. »

Il alla ouvrir la porte de la cuisine, fit signe à Coyle d’entrer et désigna Campbell : « Lui, tu l’embarques dans la grange. Pádraig, aide-le. »

Il se tourna ensuite vers Downey. « Emmène Gerry aussi. S’il tente quoi que ce soit, tu sais ce que tu as à faire. »

La carabine de Downey pointée sur sa tête, Fegan se leva. Il était grand, mais pas autant que O’Kane.

« Souviens-toi, Gerry. Si tu fais ce qu’on te dit, elle rentre chez elle. Sinon… Enfin, tu connais la suite. »

Fegan acquiesça et marcha vers la sortie. Pendant que Coyle et Pádraig soulevaient le corps inerte de Campbell et peinaient à passer la porte, il se tourna vers Marie.

« Je suis désolé, dit-il. Pour tout. »

Downey le força à avancer du bout de sa carabine.

« Attendez », lança Marie en se levant pour le rattraper, mais Quigley la retint par le bras.

« Tu ne peux rien pour lui », dit O’Kane.

Les larmes montèrent aux yeux de Marie. « S’il vous plaît, ne lui faites pas de mal.

— Pourquoi tu te préoccupes de son sort ? » O’Kane s’approcha. « C’est un malade. Il est dangereux. Il a tué ton oncle. »

Marie pleurait doucement en serrant sa fille dans ses bras. « Mais il ne mérite pas de mourir. »

O’Kane soupira. « Parce qu’il y en a qui le méritent ? »

Il la saisit par les avant-bras. Elle était forte, mais pas assez, et malgré sa résistance farouche, il n’eut aucun mal à lui arracher l’enfant qu’il remit à Quigley. La petite regardait sa mère, le visage rougi par les pleurs.

Le morceau de coton taché de sang traînait par terre, près du canapé. O’Kane le ramassa. Il prit la bouteille sur le rebord de la fenêtre, l’ouvrit et versa le liquide. Une odeur entêtante emplit la pièce.

Marie recula dans le coin. « Non.

— N’aie pas peur, dit O’Kane en s’approchant lentement. Ça ne fera pas mal. »

Elle se débattit quelques secondes à peine, essaya de le griffer, de l’atteindre par des coups de pied dans les tibias. Lorsqu’elle pensa à lui envoyer son genou dans l’entrejambe, elle était déjà trop faible. Puis elle ne bougea plus. O’Kane la coucha sur le plancher et, accroupi, s’adressa à la fillette qui hurlait.

« Ne t’inquiète pas, ma jolie. Regarde. Elle dort, c’est tout. »

Les cris de l’enfant lui agaçaient les oreilles. Il brandit le coton. « Tu veux faire un petit dodo, toi aussi ? Quand tu te réveilleras, tu pourras retourner dans ta maison. »

Tremblante, la petite se tut. McGinty vint la prendre dans les bras de Quigley. « Ça suffit. »

O’Kane se releva et domina McGinty de toute sa hauteur. Les deux hommes se défièrent du regard. Enfin, O’Kane hocha la tête. « Très bien. Emmène-les en haut, tu n’as qu’à les surveiller. »

Il caressa les cheveux blonds de la fillette, si doux contre sa paume rugueuse. « Tu seras bien sage, hein ? Oncle Paul va s’occuper de toi pendant un petit moment. »

McGinty recula d’un pas. « Et Fegan ? demanda-t-il avant d’emmener la petite.

— Ne te bile pas pour lui, c’est mon affaire. Mais attends-moi. On doit discuter un peu, après. »

O’Kane déporta son regard en direction de la cuisine. « Kevin ? »

Malloy entra, pistolet au poing.

« Veille à ce que nos invités ne bougent pas d’ici. » O’Kane partit vers la porte. « Je n’en ai pas pour longtemps. »

50

L’espace d’un instant, Campbell fut ramené de force à son corps. La douleur était là, qui l’attendait. Il hurla intérieurement, incapable d’aspirer l’air nécessaire à émettre un son. Puis il se trouva libre à nouveau, planant au-dessus des vagues silhouettes qui le portaient sous la pluie. Même là-haut, on n’échappait pas à la puanteur infiltrée dans chaque parcelle d’obscurité.

Le cortège traversa un océan de grisaille au fond duquel flamboyait un soleil. La grange, illuminée à leur intention. Campbell reconnaissait l’endroit. C’était là que les chiens se battaient pour leur vie.

Les chiens.

Dans les volutes diffuses de sa conscience, il les imagina. Les chiens. Bavant sur son corps. Il allait mourir bientôt, il le savait, et les chiens auraient raison de lui.

Non. Pas comme ça. Pas ici.

Réveille-toi. Malgré la douleur qui te guette en bas, malgré l’atroce souffrance, réveille-toi.

51

Dehors, Fegan aperçut les premières lueurs de l’aube qui se levait par-delà le toit des écuries. Coyle et Pádraig, portant Campbell, pénétrèrent dans la gueule béante de la grange. L’Écossais gémit lorsqu’ils le déposèrent sur le premier gradin, au bord de l’arène. Downey pressait le canon de la carabine contre le dos de Fegan.

Derrière venaient cinq silhouettes qui se précisaient dans le jour naissant.

O’Kane alla chercher un rouleau de plastique dans un coin obscur du bâtiment. Aidé de Pádraig, il le déroula sur la terre souillée de sang et d’excréments. Fegan avait envie de vomir, tellement l’odeur pestilentielle le prenait à la gorge. Il ne voulait pas mourir ici.

« Je suis désolé », dit-il aux Suiveurs. Penchés sur Campbell, les deux UFF relevèrent la tête. La femme et le boucher se tenaient près de Fegan. « J’ai essayé, mais je n’ai pas réussi. Je suis désolé. »

O’Kane se tourna vers lui. « Tu parles à tes amis, Gerry ? Ceux que tu vois dans ta tête ? »

Fegan acquiesça.

O’Kane lui fit signe d’approcher. « Viens donc ici, mon garçon. »

Fegan descendit dans l’arène. Downey le poussait par-derrière. « Vous relâcherez Marie et Ellen ? demanda-t-il.

— Je te l’ai dit, répondit O’Kane. Tu as oublié ? Bon sang, regarde ce que tu es devenu. Le grand Gerry Fegan. Tu te rappelles la dernière fois qu’on s’est vus. C’était quand ? Il y a vingt-cinq ans ?