— Vingt-sept, corrigea Fegan. J’avais dix-huit ans. »
O’Kane s’adressa aux autres. « À cet âge-là, il avait déjà une sacrée réputation. C’est le seul qui ait jamais levé la main sur moi et qui s’en soit sorti vivant. Ça, c’était la première fois. La deuxième fois, ce doit être… En 1980, quelque chose par là. On ne plaisantait pas, à l’époque. Ce jour-là, on devait s’occuper d’une balance… Une fille de Middletown qui baisait avec un Anglais. Elle a essayé de s’enfuir en prenant un bateau à Belfast, mais les gars de McGinty l’ont coincée sur les quais. McGinty et Gerry me l’ont amenée. Pas vrai, Gerry ? »
Fegan se souvenait. « Oui. »
« Bref… McGinty lui a fourré le pistolet dans la main. “À toi, Gerry, il a dit. Bienvenue au club.” » O’Kane désigna Campbell. « Descendez-le. »
Pádraig aida Coyle à porter Campbell dans l’arène. Quand ils l’étendirent sur le plastique, l’Écossais gémit en grimaçant de douleur, sans reprendre connaissance. Coyle sortit le pistolet qu’il portait à sa ceinture et lui appliqua le canon contre la tête.
« Qu’est-ce que tu fous ? demanda O’Kane.
— Je veux le buter.
— D’accord, mais quand je te le dirai. Pas avant. »
Pendant que Coyle rangeait son arme en soupirant d’impatience, Pádraig alla se poster à côté de son père.
O’Kane poursuivit son récit. « Gerry a pris le pistolet, mais il ne bougeait pas, il se contentait de nous regarder. McGinty lui a demandé ce qui n’allait pas, et il a répondu : “Non, je ne peux pas. Je ne peux pas.”
— C’était une toute jeune fille, dit Fegan. Elle avait mon âge. Elle avait peur. Et elle était enceinte. »
O’Kane s’approcha. « Elle était enceinte, oui, d’un salopard d’Anglais. Et alors ? Une balance, on n’hésite pas. Mais tu as flanché. J’ai dû prendre ta place. »
Fegan revoyait la fille, la terreur dans ses yeux qui suppliaient. Des larmes brûlantes lui coulèrent sur les joues. « Je n’ai pas pu l’aider. Je ne pouvais rien faire.
— Non, tu n’as même pas eu les couilles de regarder. Tu t’es enfui. Tu as été lâche. C’était une balance, la pire vermine qui existe sur cette terre. Quelqu’un qui trahit les siens. Comme toi, Gerry. Et il n’y a pas de pitié pour les balances. »
Il essuya les larmes sur les joues de Fegan. « Pas de pitié, Gerry. Ni à l’époque. Ni maintenant. »
La femme prit la main de Fegan. Son étreinte était douce et froide. Il se tourna vers elle. Elle lui sourit avec des yeux tristes, berçant le bébé qui dormait au creux de son bras.
« Je suis désolé », dit-il.
Elle hocha la tête.
O’Kane recula d’un pas. « C’est l’heure, Gerry. »
Fegan sentit le double canon de la carabine derrière sa tête.
Il ferma les yeux. La main de la femme lui glissa entre les doigts.
52
Ne t’endors pas.
Campbell rassembla ce qui subsistait de sa volonté en lambeaux pour accomplir une dernière action. Une mission suprême : attraper le couteau fixé à sa cheville par du ruban adhésif, ouvrir la lame, et se lever. C’était simple. S’il réussissait, il resterait peut-être en vie.
Mais la douleur ne le lâchait pas.
Couché sur le plastique, après la décharge qui avait secoué son esprit hébété, il errait entre le coma et une vague conscience. Seule la souffrance l’empêchait de glisser à nouveau dans le brouillard. Il savait que tout mouvement ranimerait le feu dans ses côtes et que la douleur serait insupportable. Mais il lui faudrait l’endurer. S’il criait, il ne survivrait pas.
Son cerveau lui semblait sur le point d’éclater. Devant ses yeux dansaient des formes qu’il ne parvenait pas à cerner. Combien étaient-ils ? Il n’aurait pu répondre. Sa vision ne s’étendait pas aussi loin. Celui-là, pourtant, qui allait et venait à un mètre de son visage… Coyle.
Sans bouger la tête, Campbell suivit du regard les mollets de Coyle, remonta le long de ses cuisses, jusqu’à sa taille. Un pistolet, petit, mais ça irait.
Qu’en ferait-il ?
Réfléchis.
Réfléchis.
Le noir.
Qui étaient ces hommes tout autour, dont les doigts le visaient à la tête ?
Encore le noir. Non, reviens.
Il inspira et garda l’air en lui pendant que la douleur explosait, soufflant le brouillard. C’était maintenant ou jamais. La douleur, on s’en foutait. Il serra les dents.
Vas-y.
53
Au moment où le cri désespéré s’élevait sous les poutres de la grange, Fegan ne sentit plus le canon de la carabine contre sa tête. Il ouvrit les yeux. D’une main, Campbell appliquait un couteau sur la gorge de Coyle, de l’autre, il tenait un petit pistolet. Tous deux vacillaient ensemble, entraînés par Campbell au bord de la chute. Son regard trouble, égaré, ressemblait à celui d’un homme ivre. Coyle ouvrait la bouche, muet de stupeur. Ce n’était pas lui qui avait crié.
Campbell visait des cibles inexistantes, ou bien des ombres, parfois des corps. « N’approchez pas. »
Downey s’écarta de Fegan et braqua la carabine sur les deux hommes qui oscillaient l’un contre l’autre.
O’Kane leva les mains. « Ne fais pas de bêtises, Davy. »
Campbell pointa son arme en direction de la voix, mais ses yeux paraissaient aveugles. « Reculez-vous, sinon je lui tranche la gorge. »
Pádraig s’approcha sur un côté. « Dégage », dit Campbell en pivotant.
O’Kane fit un pas en avant. « Arrête, Davy. Tu n’es pas en état de lutter. Ça ne fera qu’aggraver les choses. »
Campbell menaçait alternativement O’Kane et son fils. « Un seul geste, et je vous descends.
— Mais non, Davy. Tu tiens à peine debout.
— Reculez-vous. »
Pádraig s’approcha encore sur la gauche de Campbell. L’Écossais tira. Une, deux, trois fois. La première balle se perdit, mais la deuxième atteignit Pádraig à l’épaule, la troisième lui transperça la gorge. Il demeura pétrifié. Le sang qui ruisselait le long de son torse s’écoulait sur le plastique.
« P’pa », gargouilla Pádraig. Il fit deux pas en arrière et tomba assis devant le premier gradin.
Fegan observait O’Kane. Le vieil homme restait de marbre, malgré ses yeux rouges. « Je te donnerai aux chiens, Davy. Et je les regarderai te bouffer les entrailles.
— Ne bougez pas », dit Campbell.
Pádraig se coucha sur la terre. Il respirait avec difficulté. Les mots qu’il essaya de prononcer ne franchissaient pas sa gorge.
« Passe-moi la carabine, Tommy », dit O’Kane en se rapprochant de Downey. Puis il épaula le fusil en le dirigeant sur Campbell.
Coyle se tortillait comme un ver. « Non ! Ne tirez pas ! »
Campbell cligna des yeux, secoua la tête pour essayer d’y voir plus clair et lui appuya le pistolet contre la tempe. « Je vais le tuer ! »
O’Kane arma la carabine. « J’en ai rien à foutre ! »
La détonation résonna dans la grange comme un coup de tonnerre. Le temps s’arrêta. Coyle, la poitrine explosée, partit en arrière avec Campbell, tandis que l’Écossais répondait par une balle qui siffla aux oreilles de Fegan.
Downey glissa la main dans la poche intérieure de son blouson. Campbell tira encore une fois. O’Kane recula d’un pas et lâcha une deuxième salve. Fegan vit un soleil rouge s’étaler sur le ventre de Campbell. Il s’aplatit sur le plastique en même temps que l’Écossais qui déchargeait toutes ses cartouches.