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— J’ai déjà des jongleurs…, lâcha Luca.

Les six cailloux en devinrent huit, puis dix, puis douze…

— Tu n’es pas trop mauvais…

Ayant commencé par un seul cercle, Thom le dédoubla en plein vol.

— Oui, tu pourrais me rendre service…

— Je sais aussi avaler du feu, dit Thom en lâchant les cailloux, et le lancer de couteaux n’a pas de secrets pour moi. (Il montra ses paumes vides, puis tira un caillou de derrière l’oreille de Luca.) Et j’ai d’autres talents…

— Pour toi, ce sera parfait, mais les autres ?

Luca se rembrunit, comme s’il s’en voulait d’avoir montré un certain enthousiasme face aux performances de Thom.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Elayne en désignant les deux poteaux que Nynaeve avait remarqués la veille.

À présent, une plate-forme était fixée en haut de chacun, et un filin très tendu les reliait.

— L’appareil de Sedrin, répondit Luca. Sedrin le funambule, le crétin qui faisait l’acrobate à trente pieds du sol !

— Je peux marcher sur ce fil, assura Elayne.

La voyant retirer son bonnet et partir d’un pas décidé, Thom voulut la retenir, mais elle le dissuada d’un sourire.

En revanche, Luca lui barra le chemin.

— Dis donc, Morelin, ou quel que soit ton nom, vas-tu m’écouter ? Si ton front est trop joli pour être marqué au fer, ton cou me paraît aussi trop beau pour se briser comme une brindille. Sedrin était un sacré expert, et ses funérailles ne sont pas terminées depuis une heure… C’est pour ça qu’il n’y a personne dehors. C’est vrai, il a trop bu, hier, après qu’on nous eut chassés de Sienda, mais je l’ai vu faire son numéro ivre mort… Bon, tu n’auras pas besoin de nettoyer les cages. Tu viendras dans ma roulotte, et nous dirons que tu es ma petite amie. Pour du beurre, bien entendu.

D’après le sourire qu’il arborait, ce gaillard espérait que ça ne le resterait pas longtemps, pour du beurre.

Elayne le gratifia d’un regard qui aurait pu faire geler le soleil.

— Merci de ta proposition, maître Luca, mais si tu veux bien t’écarter…

Le patron de la ménagerie fut obligé d’obtempérer, sinon, Elayne l’aurait volontiers piétiné.

Juilin froissa entre ses pognes son ridicule chapeau, puis il le vissa sur son crâne en regardant Elayne, un peu gênée par sa jupe, gravir l’échelle de corde qui donnait accès à la plate-forme du plateau le plus proche.

Nynaeve comprit ce que la Fille-Héritière entendait faire. Les deux hommes auraient dû également saisir – Thom, en tout cas. Pourtant, il semblait toujours prêt à bondir pour rattraper la jeune femme si elle tombait.

Luca approcha des poteaux, comme si la même idée venait de lui traverser la tête.

Un moment, Elayne resta sur la plate-forme – avec quelqu’un dessus, celle-ci semblait beaucoup plus petite –, lissant ses vêtements. Puis elle releva sa jupe, comme si elle allait traverser une flaque de boue, et s’engagea sur le filin.

On eût dit qu’elle avançait dans une avenue ! Et en un sens, c’était le cas. Même si elle ne voyait pas l’aura du saidar, Nynaeve savait pertinemment que la Fille-Héritière avait tissé un passage entre les deux poteaux – un flux d’Air, pour l’occasion aussi dur que de la pierre.

Sans crier gare, Elayne posa les mains sur le filin et exécuta deux roues complètes à la suite, sa jupe se déployant comme la corolle d’une fleur et dévoilant ses jambes heureusement gainées de bas. Un instant, alors qu’elle se rétablissait, l’ourlet de sa jupe sembla frôler une surface plane, juste avant qu’elle le soulève de nouveau.

— Maître Sedrin faisait-il ça ? demanda Elayne à Luca.

— Oui, et même mieux ! (Luca baissa le ton.) Mais il n’avait pas des jambes pareilles.

— Je ne suis pas la seule à avoir ce talent, dit Elayne. Juilin et…

Nynaeve secoua frénétiquement la tête. Tissage d’Air ou pas, elle avait le vertige, en plus de souffrir du mal de mer.

— Juilin et moi, nous sommes excellents en équipe. Juilin, rejoins-moi !

Le pisteur de voleurs semblait avoir plutôt envie de nettoyer les cages – celles des lions, avec les fauves à l’intérieur. Pourtant, il ferma les yeux, récita une prière muette, puis entreprit de gravir l’échelle avec l’enthousiasme d’un condamné qui monte sur l’échafaud. Arrivé en haut, il regarda Elayne, puis le filin, hésita un instant et se lança, avançant très vite, les bras tendus et sans cesser de prier.

La Fille-Héritière s’écarta à demi de la plate-forme d’en face pour lui laisser de la place, puis elle l’aida à retourner sur le plancher des vaches en descendant la seconde échelle.

Quand elle vint reprendre le bonnet qu’elle avait confié à Nynaeve, Thom sourit fièrement à la jeune femme. Ruisselant de sueur, Juilin avait l’air de sortir du bain.

— C’était excellent, fit Luca en se grattant le menton. Pas aussi bon que Sedrin, mais très bon quand même. J’ai aimé ton aisance, Morelin, alors que Juilin – c’est bien ton nom, mon gars ? – faisait semblant d’être mort de peur. Votre numéro devrait faire fureur.

Juilin fit un sourire assassin au bonimenteur de foire.

Jouant de sa cape, Luca se tourna vers Nynaeve :

— Et toi, chère Nana ? Quel talent caché as-tu ? L’acrobatie ? Avaler des sabres ?

— Moi, je distribue l’argent, répondit l’ancienne Sage-Dame en tapotant son sac. Ou entendrais-tu me proposer une place dans ta roulotte ?

Glacé par le sourire de prédatrice de Nana, Luca cessa de faire le joli cœur et recula d’un pas.

Attirés par les cris, des gens sortirent des roulottes et se massèrent autour des nouveaux venus tandis que Luca faisait les présentations.

Les hommes de peine, comme les appelait Luca, indiquant ainsi qu’ils n’avaient aucun talent artistique, se révélèrent peu communicatifs et assez négligés de leur personne, peut-être parce qu’ils touchaient des gages de misère. Relativement au nombre de véhicules, ils étaient assez peu nombreux. Tout simplement parce que chacun mettait la main à la pâte, y compris quand il s’agissait de conduire les chariots et les roulottes. Dans une ménagerie itinérante, même comme celle-là, l’argent ne coulait jamais à flots.

Petra, l’homme fort, était le type le plus impressionnant que Nynaeve eût jamais vu. Pas en hauteur, mais en largeur, et son gilet de cuir laissait voir des bras presque aussi gros que des troncs d’arbre. Il était l’époux de Clarine, la dresseuse de chiens au teint mat et aux formes rondelettes. À côté de lui, elle paraissait presque frêle, bien entendu.

La montreuse d’ours, Latelle, était une brune aux yeux sombres qui semblait toujours sur le point de ricaner. Aludra, une mince jeune femme, était censée être une Illuminatrice – et au fond, pourquoi pas ? Si elle ne portait pas ses cheveux tressés à la mode du Tarabon – rien d’étonnant, vu l’hostilité envers ce pays qui régnait en Amadicia – elle avait le bon accent, et qui pouvait dire ce qu’il était advenu de la Guilde des Illuminateurs ? Car leur salle capitulaire, à Tanchico, avait certainement dû fermer ses portes…

Prétendant être tous des frères nommés Chavana, les acrobates s’avéraient cependant très différents les uns des autres – n’étaient la petite taille et la minceur athlétique. De Taeric aux yeux verts, ses pommettes hautes et son nez crochu typiques du Saldaea, à Barit, plus noir de peau que Juilin, il arborait sur les mains des tatouages du Peuple de la Mer (sans porter pour autant des boucles d’oreilles ou un anneau dans le nez), presque tous les types physiques connus étaient représentés.

À l’exception de Latelle, tous les artistes accueillirent chaleureusement leurs nouveaux collègues. Plus de numéros signifiait davantage de spectateurs, et donc une augmentation des recettes. Bari et Kin, les deux jongleurs – d’authentiques frères, eux –, s’engagèrent dans une grande conversation avec Thom dès qu’ils eurent découvert qu’il ne travaillait pas de la même façon qu’eux. Solidarité ou non, la compétition reprenait toujours ses droits…