Dans tout ce petit monde, Nynaeve fut tout de suite intéressée par la femme aux cheveux clairs qui s’occupait des chevaux-sangliers. Nommée Cerandin, elle se tenait à l’écart et n’ouvrait presque pas la bouche. Selon Luca, elle venait de Shara, comme les animaux. Mais sa façon de parler très particulière, pour les quelques mots qu’elle lâcha, donna une tout autre idée à l’ancienne Sage-Dame.
Il fallut un peu de temps pour trouver une place à la roulotte des nouveaux venus. Malgré la mauvaise volonté qu’y mirent les hommes de peine, Thom et Juilin furent ravis de recevoir un peu d’aide pour l’attelage. Pendant ce temps, Elayne et Nynaeve reçurent une série d’invitations. Petra et Clarine les convièrent à venir boire une infusion, une fois qu’elles seraient installées, et les Chavana, comme Kin et Bari, les invitèrent à dîner. Tout ça sous le regard mauvais de Latelle, bien entendu.
Les deux femmes déclinèrent ces propositions avec grâce. Surtout Elayne, faut-il avouer. Toujours furieuse d’avoir regardé Galad avec des yeux de merlan frit, Nynaeve n’avait guère envie de se montrer courtoise avec quiconque – et surtout pas des hommes.
Alors que Nynaeve s’était éloignée, Luca vint présenter sa propre invitation à Elayne. Il repartit en se frottant la joue, et sur son passage, Thom fit quelques tours de passe-passe avec ses couteaux, histoire de bien mettre les points sur les « i ».
Laissant la Fille-Héritière ranger ses affaires dans la roulotte – les y jeter en marmonnant entre ses dents, plutôt –, Nynaeve gagna l’endroit où étaient entravés les chevaux-sangliers. À voir comme ça, ils semblaient inoffensifs, mais le souvenir du trou, dans la façade d’une auberge, incita l’ancienne Sage-Dame à se méfier, d’autant plus que la corde qui les retenait ne semblait pas si solide que ça.
Cerandin était en train de bouchonner le plus grand mâle avec son aiguillon terminé par un crochet.
— Quel est leur véritable nom ? demanda Nynaeve.
Non sans hésiter, elle caressa le long nez – ou museau – du mâle, dont les défenses de neuf pieds de long étaient au minimum aussi grosses que ses jambes – celles des femelles n’ayant pas grand-chose à leur envier.
Le monstre flanqua un gentil coup de museau dans la jupe de Nynaeve, qui recula d’instinct.
— Ce sont des s’redit, répondit Cerandin. Mais maître Luca préférait un nom plus évocateur.
Cet accent traînant était effectivement reconnaissable entre mille !
— Il y en a beaucoup au Seanchan ?
Cerandin cessa un instant de gratter la peau du mâle.
— Le Seanchan ? Où est-ce ? Les s’redit viennent de Shara, comme moi. Et je n’ai jamais entendu…
— Je veux bien croire que tu connais Shara, même si j’en doute. En revanche, tu es une Seanchanienne, j’en mets ma main au feu. Après avoir participé à l’invasion de la pointe de Toman, tu as été laissée en arrière à Falme, je parie.
— C’est une certitude, dit Elayne en approchant. À Falme, nous avons entendu ton accent, Cerandin. Ne t’en fais pas, nous ne te voulons pas de mal.
Une affirmation que Nynaeve n’aurait pas reprise à son compte, car elle gardait de très mauvais souvenirs des Seanchaniens. Pourtant…
Une Seanchanienne t’a aidée quand tu étais en mauvaise posture. Tous ne sont pas mauvais. Juste l’écrasante majorité.
Cerandin soupira et tituba un peu, comme si un poids dont elle n’avait plus conscience venait de se lever de ses épaules.
— J’ai rencontré très peu de gens qui savaient ne serait-ce qu’une once de vérité sur le Retour ou sur les événements de Falme. J’ai entendu des centaines d’histoires, toutes plus fausses les unes que les autres. Et ça ne me gênait pas… J’ai bien été laissée en arrière, comme beaucoup de s’redit. Mais je n’ai pu rassembler que ces trois-là. J’ignore ce qui est arrivé aux autres. Le mâle se nomme Mer, la femelle Sanit et la petite Nerin. Mais elle n’est pas à Sanit.
— C’était ça, ton travail ? demanda Elayne. Dresser des s’redit ?
— Ou étais-tu une sul’dam ? demanda Nynaeve avant que Cerandin ait pu répondre.
— Non, pas une sul’dam… On m’a mise à l’épreuve, comme toutes les filles, mais je n’étais bonne à rien avec un a’dam. J’ai été fière qu’on me choisisse pour travailler avec les s’redit. Ce sont des animaux magnifiques. Mais vous en savez long sur nous. Je n’avais jamais rencontré des gens informés au sujet des sul’dam et des damane.
Cerandin ne semblait pas le moins du monde effrayée. Peut-être parce qu’elle avait épuisé ses réserves de peur, depuis qu’on l’avait abandonnée en terre étrangère. Ou parce qu’elle mentait sur toute la ligne.
Au sujet des femmes capables de canaliser, les Seanchaniens n’étaient pas mieux que les Amadiciens, voire encore pires. Ils n’exilaient ni ne tuaient ces femmes, préférant les capturer et les utiliser. Par l’intermédiaire d’un artefact nommé un a’dam – Nynaeve aurait parié que c’était une sorte de ter’angreal – la sul’dam était en mesure de contrôler la damane (celle qui canalisait le Pouvoir), la forçant à faire tout ce qu’elle voulait, y compris lui servir d’arme. Au fond, même si on la traitait un peu mieux, une damane avait un statut très comparable à celui d’une bête de somme. Et toutes les filles en mesure de manier le Pouvoir, y compris celles qui n’avaient qu’une étincelle de don, étaient ainsi réduites en esclavage. En quête de « cobayes », les Seanchaniens avaient écumé la pointe de Toman avec dix fois plus d’efficacité que la Tour Blanche.
La simple mention des sul’dam, des damane et des a’dam retournait l’estomac de Nynaeve.
— Nous ne savons pas grand-chose, dit-elle à Cerandin, mais nous sommes avides d’apprendre.
Rand avait repoussé les Seanchaniens, mais ça ne voulait pas dire qu’ils ne reviendraient jamais. Par rapport aux autres menaces, celle-ci pouvait paraître mineure. Mais avoir une épine dans le pied ne garantissait en rien qu’une égratignure de ronce sur le bras ne finirait pas par s’infecter.
— Tu serais bien inspirée de répondre franchement à nos questions.
— Je te promets qu’il ne t’arrivera rien, ajouta Elayne. S’il le faut, je te protégerai.
La Seanchanienne regarda ses deux interlocutrices. Puis, sans crier gare, elle se jeta aux pieds de la Fille-Héritière.
— Tu es une haute dame de ce continent, exactement comme tu l’as dit à Luca. Pardonne-moi d’en avoir pris conscience si tard. Bien entendu, je me soumets à toi.
Sur ces mots, Cerandin baisa le sol, devant le bout des chaussures d’Elayne – dont les yeux manquèrent jaillir de leurs orbites.
Nynaeve aurait parié qu’elle avait l’air au moins aussi stupéfaite que sa compagne.
— Debout ! siffla-t-elle en regardant autour d’elle pour voir si on les observait.
Ce maudit Luca et cette fichue Latelle n’avaient pas perdu une miette de la scène. C’était regrettable, mais qu’y faire ?
— Debout, bon sang !
La Seanchanienne ne broncha pas.
— Lève-toi, Cerandin, dit Elayne. Chez nous, personne n’exige qu’on se comporte ainsi, même devant une tête couronnée.
Alors que la femme se redressait, elle ajouta :
— En échange de tes informations, je t’apprendrai à te comporter comme il convient.