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Cerandin s’inclina bien bas.

— Oui, haute dame… Comme tu voudras. Je suis ton humble servante.

Nynaeve soupira à pierre fendre. Le voyage jusqu’au Ghealdan promettait d’être pénible !

18

Une chienne apprivoisée

Le pli méprisant de sa bouche en cœur dissimulé dans les profondeurs de son bonnet aux flancs arrondis, Liandrin chevauchait dans les rues étroites d’Amador. Furieuse d’avoir dû renoncer à ses multiples tresses, elle pestait intérieurement contre la mode ridicule de cet absurde pays. Le bonnet et la tenue d’équitation jaune orangé, ça passait encore, s’il n’y avait pas eu des nœuds en velours comme décoration. Cela dit, la coiffe cachait ses yeux marron, et c’était un bien. Combinés à des cheveux blonds aux reflets de miel, ils auraient claironné qu’elle était originaire du Tarabon, une caractéristique qui n’avait pas bonne presse en Amadicia, ces derniers temps. Plus important encore, le bonnet dissimulait son visage sans âge d’Aes Sedai – et ça, c’était encore moins bien vu, ici !

Impossible à identifier, Liandrin pouvait accabler de son mépris les Fils de la Lumière qui devaient constituer un bon cinquième des passants. Les soldats réguliers – un autre cinquième de la foule, au minimum – n’auraient pas été plus obligeants, s’ils avaient su. Bien entendu, ni les uns ni les autres n’auraient l’idée de sonder les profondeurs de la coiffe. Les Aes Sedai étant interdites dans ce pays, pourquoi leur aurait-on fait la chasse ?

Malgré toutes ces assurances, Liandrin se mit à respirer un peu mieux quand elle franchit le portail en fer forgé de la maison de Jorin Arene. Encore un déplacement inutile dans l’espoir d’avoir des nouvelles de la Tour Blanche. Depuis qu’elle avait appris qu’Elaida croyait diriger les Aes Sedai, après la destitution et l’évasion de Siuan Sanche, Liandrin n’avait plus rien entendu de neuf.

Cette maudite Siuan s’en était sortie ! Mais elle ne valait plus rien, désormais. Une serpillière sans utilité, voilà tout…

Derrière le mur de pierre grise, le jardin se révéla plein de haies jaunissantes à cause du manque d’eau mais soigneusement taillées en carré ou en rond, à l’exception de celle qui représentait un cheval cabré. Il y en avait une seule de ce genre, bien entendu. Si les marchands comme Arene aimaient imiter les véritables élites, ils restaient dans la limite du raisonnable, de peur qu’on les accuse d’avoir des ambitions excessives.

Des balcons raffinés décoraient la grande maison de bois au toit de tuile rouge, et une belle colonnade venait y ajouter du style. Mais à l’inverse du manoir seigneurial qu’elle s’efforçait d’imiter, la demeure reposait sur des fondations de pierre à peine hautes de dix pieds. Tout bien pesé, une contrefaçon assez ridicule, pour qui s’y connaissait en architecture.

Le domestique aux cheveux gris qui se précipita pour tenir l’étrier de Liandrin tandis qu’elle mettait pied à terre – un type sec et nerveux – portait une livrée intégralement noire. Quelque couleur que choisisse un marchand, pour sa valetaille, elle était nécessairement déjà prise par un vrai noble. Et même le négociant le plus riche n’avait pas intérêt à s’attirer les foudres d’un seigneur, fût-il le plus mineur qu’on pût imaginer. Dans les rues, on avait baptisé le noir « livrée de marchand », et on disait ça avec une moue méprisante.

Liandrin abominait la tenue noire du larbin au moins autant que cette maison et son propriétaire. Un jour, contrairement à Arene, elle aurait un vrai manoir. Des manoirs, même ! Et pourquoi pas des palais ? On les lui avait promis, ainsi que la puissance qui allait avec.

Tout en retirant ses gants d’équitation, Liandrin gravit la ridicule rampe qui conduisait à la porte sculptée de feuilles de vigne. Les manoirs fortifiés des vrais seigneurs étant munis d’une rampe semblable, un marchand imbu de lui-même ne pouvait bien évidemment pas se contenter d’un escalier !

Dans l’entrée aussi pompeuse que le reste de la maison – pire encore que les colonnes et les balcons, il fallait voir le grotesque plafond en fausse mosaïque censé représenter un ciel étoilé ! – une servante également en noir prit les gants et la coiffe de Liandrin.

— Je prendrai mon bain dans une heure, ma fille. Cette fois, j’espère qu’il sera à la bonne température.

Blanche comme un linge, la servante détala après avoir balbutié les flatteries habituelles et promis que tout serait parfait.

Sur ces entrefaites, Amellia Arene, l’épouse de Jorin, sortit d’une des pièces en compagnie d’un gros type arborant un tablier blanc immaculé. Liandrin eut du mal à dissimuler son mépris. Cette parvenue ne se contentait pas de parler avec le maître queux, elle le faisait sortir de sa cuisine pour discuter du menu. À croire qu’elle traitait ce larbin comme… eh bien, comme un ami !

Dès qu’il vit Liandrin, soit avant que maîtresse Arene la remarque, le gros Evon sursauta puis détourna immédiatement les yeux. Détestant que les hommes la regardent, la sœur avait été très claire sur ce sujet dès son arrivée dans la maison. Les yeux d’Evon avaient tendance à se poser là où il ne fallait pas, mais ce défaut lui était vite passé. Au début, il avait tenté de le nier. Au début, seulement… Sans attendre que sa maîtresse lui donne congé, il détala vers sa cuisine.

L’épouse grisonnante du marchand était à l’origine une femme revêche. Ces derniers temps, très nerveuse, elle se passait sans cesse la langue sur les lèvres et lissait en permanence le devant de sa robe de soie verte qui n’en avait nul besoin.

— Ma dame, il y a quelqu’un à l’étage avec vos amies.

Le premier jour, cette misérable avait cru pouvoir appeler Liandrin par son prénom et elle s’était permis de la tutoyer !

— Elles sont dans le salon de devant… La personne vient de Tar Valon, je crois.

Se demandant de qui il s’agissait, Liandrin se dirigea vers l’escalier le plus proche – dans cette entrée, il y en avait à profusion, histoire de mimer l’opulence. Pour des raisons de sécurité, elle connaissait très peu de membres de l’Ajah Noir. Moins on en savait, moins on pouvait en dire, pas vrai ? Au sein de la Tour Blanche, elle était au courant de la véritable identité des douze femmes qui l’avaient accompagnée – et pas une de plus. Deux de ses complices étaient mortes, et elle savait très bien sur qui faire porter le blâme : Egwene al’Vere, Nynaeve al’Meara et Elayne Trakand. Tout s’était si mal passé, à Tanchico, qu’on aurait pu croire que ces minables Acceptées y étaient. Sauf qu’il s’agissait d’idiotes qui, par deux fois, s’étaient précipitées tête baissée dans les pièges qu’elle leur avait tendus. Elles s’en étaient sorties, certes, mais par hasard ! Et si elles avaient été à Tanchico, nul doute qu’elles seraient tombées entre ses mains, quoi que Jeaine ait prétendu avoir vu. Lors de leur prochaine rencontre, elles ne s’en tireraient pas, c’était couru d’avance. Ordre ou pas ordre, Liandrin avait bien l’intention d’en finir avec elles.

— Ma dame, balbutia Amellia, c’est au sujet de mon mari… L’une d’entre vous daignerait-elle l’aider ? Il ne pensait pas à mal, et il a retenu sa leçon.

Une main sur la rampe sculptée, Liandrin jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

— Il n’aurait pas dû croire que le serment prêté au Grand Seigneur pouvait être oublié à sa convenance.

— Il a compris, ma dame ! Par pitié ! Même par cette chaleur, il est au lit, à grelotter sous une pile de couvertures. Il gémit dès qu’on le touche et sa voix n’est plus qu’un murmure.

Liandrin fit mine de réfléchir, puis elle hocha la tête.

— Je dirai à Chesmal de voir ce qu’elle peut faire… Mais je ne puis rien promettre, bien entendu.

La femme se répandit en remerciements que Liandrin ne se donna pas la peine d’écouter. Dans cette affaire, Temaile s’était laissé emporter. Ayant appartenu à l’Ajah Gris avant de se convertir au Noir, elle prenait garde à répartir équitablement la douleur, lorsqu’elle remplissait sa mission de diplomate. Adorant répandre la souffrance, elle avait fait des merveilles dans ses fonctions. Selon Chesmal, le marchand, dans quelques mois, serait de nouveau capable de s’acquitter de quelques tâches simples, à condition qu’on n’élève pas la voix près de lui. Depuis des générations, les sœurs jaunes n’avaient pas eu de membre aussi doué que Chesmal, donc, son diagnostic devait être bon.