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Quand elle entra dans le salon de devant, Liandrin ne put cacher sa surprise. Neuf de ses dix sœurs noires se tenaient sur le périmètre de la pièce, contre les lambris sculptés et peints des murs. Pourtant, il y avait profusion de sièges rembourrés sur le tapis à franges dorées.

La dixième sœur, Temaile Kinderode, était en train de tendre une délicate tasse de porcelaine à une robuste et plaisante femme aux cheveux noirs vêtue d’une robe couleur bronze à la coupe très inhabituelle. Assise comme une reine, la visiteuse parut familière à Liandrin. Pourtant, ce n’était pas une Aes Sedai. Clamant haut et fort qu’elle approchait de la maturité, son visage n’avait absolument rien de « sans âge ».

L’atmosphère étrange incita Liandrin à la prudence. L’apparence fragile de Temaile, avec ses grands yeux bleus d’enfant qui lui auraient fait donner la Lumière sans confession, était dangereusement trompeuse. Pour l’heure, de l’inquiétude voilait son regard et la tasse tremblait sur sa soucoupe.

Toutes les femmes présentes paraissaient tendues, à part la visiteuse. Dans une de ces indécentes tenues domani qu’elle portait volontiers à l’intérieur, Jeaine Caide à la peau cuivrée avait les yeux brillants de larmes. Originaire de l’Ajah Vert, elle adorait s’exhiber devant les hommes – comme toutes les sœurs de cet Ajah, mais encore plus passionnément, semblait-il.

Rianna Andomeran, une ancienne sœur blanche, connue pour être une tueuse glaciale, lissait nerveusement la mèche claire qui striait sa chevelure brune, juste au-dessus de son oreille gauche. Pour l’instant, son arrogance n’était plus qu’un souvenir.

— Que s’est-il passé ici ? demanda Liandrin. Qui êtes-vous et que… ?

Soudain, le souvenir lui revint. Il s’agissait d’une servante de Tanchico – un Suppôt des Ténèbres – qui avait tendance à se prendre pour ce qu’elle n’était pas.

— Gyldin ! s’écria Liandrin.

Cette fille les avait suivies – comment, il faudrait le déterminer plus tard – et elle tentait à l’évidence de se faire passer pour une messagère de l’Ajah Noir apportant de terribles nouvelles.

— Cette fois, ma fille, tu es allée trop loin !

Liandrin voulut s’unir au saidar, mais une aura enveloppa soudain la servante, et la sœur noire percuta un obstacle invisible qui lui interdisait d’accéder à la Source Authentique, aussi visible pour elle que la lumière du soleil, mais hors de sa portée.

— Arrête de gober les mouches, Liandrin ! dit la servante. Tu as l’air d’un poisson mort. Je ne suis pas Gyldin, mais Moghedien. Temaile, il n’y a pas assez de miel dans cette infusion.

Haletante, la mince femme au profil de renard courut reprendre la tasse.

C’était logique, songea Liandrin. Qui d’autre aurait pu terroriser ainsi ses compagnes ? Balayant la pièce du regard, la sœur noire mesura l’étendue des dégâts.

Malgré l’habituelle tache d’encre sur son nez, Eldrith Jhondar au visage bien rond n’avait plus l’air du tout dans les nuages – elle acquiesçait même vigoureusement à tout ce que disait Moghedien. Et les autres paraissaient tout aussi bouleversées. Mais pourquoi une des Rejetés – un nom proscrit, mais ça n’empêchait pas les sœurs noires de l’utiliser entre elles – s’était-elle fait passer pour une domestique ? Car enfin, cette femme avait tout ce dont rêvait Liandrin. Une incroyable connaissance du Pouvoir, bien sûr, mais aussi une fabuleuse puissance séculière sur les gens et sur le monde. Sans parler de l’immortalité ! Car sa vie ne finirait jamais…

Liandrin et ses complices avaient souvent évoqué de possibles dissensions entre les Rejetés. Des ordres contradictoires avaient éveillé leur attention, ainsi que des consignes données à des Suppôts des Ténèbres et ne correspondant pas à celles qu’elles recevaient. Au fond, Moghedien se cachait peut-être de ses semblables.

Liandrin déploya de son mieux sa jupe-culotte d’équitation et se fendit d’une révérence.

— Sois la bienvenue, Grande Maîtresse. Avec les Élus à notre tête, nous vaincrons sûrement bien avant le Jour du Retour de notre Grand Seigneur.

— Joliment dit, lâcha Moghedien en acceptant la tasse que lui tendait Temaile. Oui, c’est bien mieux ainsi…

Temaile parut soulagée et pleine de gratitude, comme une enfant prise en faute. Qu’avait donc fait Moghedien aux sœurs noires ?

Soudain, une idée très désagréable traversa l’esprit de Liandrin. À Tanchico, elle avait traité une Élue comme une domestique…

— Grande Maîtresse, là-bas, j’ignorais que tu…

— Je sais bien que tu l’ignorais ! coupa Moghedien, agacée. À quoi bon passer mon temps dans l’ombre, si c’était de notoriété publique ? (Elle eut un sourire qui ne se communiqua pas à ses yeux.) Tu t’inquiètes d’avoir envoyé Gyldin se faire battre comme plâtre par le cuisinier ?

Le front soudain ruisselant de sueur, Liandrin se pétrifia.

— Tu crois que j’aurais permis ça ? Il te faisait son rapport, certes, mais moi, j’altérais ses souvenirs. En réalité, il avait beaucoup de compassion pour Gyldin, si mal traitée par sa maîtresse. (Moghedien eut un sourire sincèrement amusé.) Il me donnait une portion des desserts qu’il confectionnait pour vous. S’il était encore de ce monde, ça ne me fâcherait pas beaucoup…

Comprenant qu’elle ne mourrait pas aujourd’hui, Liandrin soupira de soulagement.

— Grande Maîtresse, il est inutile de me couper de la Source. Je sers le Grand Seigneur, comme toi, et j’ai prêté mes serments de Suppôt des Ténèbres avant même d’intégrer la Tour Blanche. Le jour où j’ai découvert que je pouvais canaliser le Pouvoir, je me suis mise en quête de l’Ajah Noir.

— Ainsi, tu serais la seule, dans cette meute indisciplinée, à n’avoir pas besoin d’apprendre qui est sa maîtresse ? Voilà qui m’étonne de toi. (L’aura de Moghedien se dissipa.) J’ai des missions à vous distribuer. À toutes, je précise. Oubliez ce que vous étiez en train de faire. Comme vous l’avez prouvé à Tanchico, vous ne valez rien – une dérisoire bande d’abruties ! Mais si c’est moi qui manie le fouet du dresseur, vous chasserez peut-être un peu plus efficacement.

— Nous attendons des ordres de la Tour Blanche, Grande Maîtresse, dit Liandrin.

Une meute indisciplinée ! Des abruties ! À Tanchico, elles avaient failli trouver ce qu’elles cherchaient, juste avant que la ville soit dévastée par des émeutes. Opposées à des Aes Sedai qui avaient fait intrusion au beau milieu de leur plan, elles avaient échappé de peu à la mort. Mais si Moghedien avait daigné se dévoiler – ou au moins leur donner un coup de pouce – elles auraient triomphé. En clair, la Rejetée était directement responsable de leur échec.

Liandrin tenta d’atteindre la Source Authentique. Non pour s’unir au saidar, mais pour s’assurer que le tissage qui l’en isolait n’avait pas été noué, permettant à Moghedien de le maintenir sans avoir besoin de canaliser. À son grand soulagement, il n’en était rien. Le bouclier avait bel et bien disparu.

— De lourdes responsabilités pèsent sur nos épaules, Grande Maîtresse, et il nous reste de grandes tâches à accomplir. À coup sûr, on nous ordonnera de continuer…

Moghedien coupa sèchement la parole à Liandrin.