— Tes complices et toi servez celui des Élus qui vous tient en son pouvoir, voilà tout ! La femme qui vous envoie des ordres depuis la Tour Blanche les reçoit de l’un de nous, et je te fiche mon billet qu’elle rampe à plat ventre devant son supérieur ou sa supérieure. Tu m’obéiras, Liandrin, n’en doute pas un instant.
Ainsi, Moghedien ignorait l’identité de la sœur qui dirigeait l’Ajah Noir. Une fascinante révélation ! La Rejetée n’était pas omnisciente. Jusque-là, Liandrin imaginait que les « Élus » étaient bien au-dessus des humains ordinaires – des créatures omnipotentes, en quelque sorte. Moghedien tentait-elle vraiment de se cacher des autres Rejetés ? Dans ce cas, la leur livrer vaudrait sûrement à la sœur noire une belle récompense. Qui sait, elle pourrait même devenir une Élue ?
À l’instar de beaucoup de sœurs, Liandrin avait un « truc » bien à elle, appris durant son enfance. Et elle n’était pas coupée de la Source Authentique.
— Grande Maîtresse, nous servons le Grand Seigneur, comme toi. Et on nous a promis la puissance et la vie éternelle, le jour où notre maître reviendra.
— Tu te prends pour mon égale, petite sœur ? demanda Moghedien avec un rictus dégoûté. Es-tu allée dans la Fosse de la Perdition afin de consacrer ton âme au Grand Seigneur ? As-tu savouré le goût délicieux de la victoire à Paaran Disen ? Et senti celui des cendres lors de la défaite de l’Asar Don ? Tu n’es qu’un pauvre chiot mal entraîné, pas la maîtresse de la meute, et tu iras où je t’indiquerai d’aller jusqu’à ce que je décide de te confier une position moins humiliante. Tes complices se croyaient également plus fortes qu’elles le sont en réalité. Veux-tu mettre ta puissance à l’épreuve contre la mienne ?
— Bien entendu que non, Grande Maîtresse…
Sûrement pas quand Moghedien était prévenue et prête à se défendre !
— Mais je…
— Tu y songeras tôt ou tard, alors, je préfère que tout soit bien clair dès le début. Pourquoi crois-tu que tes compagnes ont l’air si guillerettes ? Figure-toi que je leur ai donné aujourd’hui une leçon dont je sais que tu auras besoin un jour ou l’autre. Alors autant en finir tout de suite. Essaie de m’attaquer !
Se passant nerveusement la langue sur les lèvres, Liandrin balaya du regard les femmes qui se plaquaient toujours contre les murs lambrissés. Seule Asne Zeramene osa faire un peu plus que battre des paupières, puisqu’elle alla jusqu’à secouer très légèrement la tête. Avec ses yeux inclinés, ses pommettes hautes et son nez imposant, Asne aurait pu difficilement nier qu’elle venait du Saldaea, et elle avait hérité de toute la témérité des natifs de son pays. Si elle déconseillait à Liandrin de tenter l’aventure, de l’angoisse passant dans ses yeux sombres, il valait sans doute mieux caresser Moghedien dans le sens du poil et oublier toute épreuve de force. Cela dit, Liandrin disposait de son atout secret…
Elle tomba à genoux, la tête baissée, puis leva vers la Rejetée un regard voilé par la peur – une angoisse pas entièrement réelle, mais pas totalement imaginaire non plus.
Se calant dans son fauteuil, Moghedien entreprit de siroter son infusion.
— Grande Maîtresse, si je me suis montrée présomptueuse, je te prie de me pardonner. Je ne suis qu’un vermisseau qui grouille à tes pieds, et j’en ai conscience. Comme un chien fidèle, je t’implore d’avoir pitié de moi !
Moghedien baissa les yeux sur sa tasse. Alors qu’elle n’avait pas encore terminé sa phrase, Liandrin s’unit à la Source et canalisa le Pouvoir, cherchant la faille dans la façade de confiance de la Rejetée – la faiblesse dont souffraient toutes les murailles, qu’elles fussent de pierre ou non.
À l’instant où la sœur noire allait frapper, l’aura du saidar enveloppa Moghedien. Aussitôt, la douleur étreignit Liandrin comme un étau. Elle se recroquevilla sur le tapis, tentant de hurler, mais une souffrance comme elle n’en avait jamais connu la rendit muette. Certaine que les yeux allaient lui sortir de la tête et que sa peau éclaterait sur sa chair, se délitant en fines lanières, la sœur noire eut le sentiment de se débattre pendant une éternité. Quand son calvaire cessa d’un coup, elle ne put rien faire d’autre que rester étendue en position fœtale, pleurant comme une enfant.
— Tu commences à comprendre ? demanda Moghedien.
Elle rendit la tasse à Temaile et souffla :
— Très bonne, cette infusion… Mais la prochaine fois, fais-la un peu plus forte. (Temaile blêmit comme si elle allait s’évanouir.) Liandrin, tu n’es pas assez rapide, pas assez forte et surtout, pas assez formée. Ce pitoyable truc que tu as essayé contre moi, veux-tu voir ce que c’est, en réalité ?
La Rejetée canalisa le Pouvoir.
Regardant l’Élue avec adoration, Liandrin rampa sur le tapis et parvint à psalmodier à travers ses sanglots :
— Pardonne-moi, Grande Maîtresse !
Pour la sœur noire, Moghedien apparaissait désormais telle une étoile dans les cieux – non, mieux, une comète, plus admirable que tous les rois et toutes les reines.
— Pardonne-moi ! s’écria Liandrin en embrassant l’ourlet de la robe de Moghedien. Je ne suis qu’une chienne, une misérable limace !
Honteuse, la sœur noire songea qu’elle avait dit les mêmes choses un peu plus tôt, mais sans y croire. Alors que c’était une vérité révélée. Oui, devant cette femme, tout devenait limpide.
— Permets-moi de te servir, Grande Maîtresse, je t’en supplie.
— Je ne suis pas Graendal, lâcha Moghedien en repoussant la « limace » du bout d’un pied délicatement chaussé de velours.
Soudain, toute adoration disparut de l’esprit de Liandrin. Mais le souvenir de sa soumission demeura, la poussant à regarder la Rejetée avec des yeux écarquillés de terreur.
— Tu es convaincue, Liandrin ?
— Oui, Grande Maîtresse…
C’était la stricte vérité. La sœur noire était convaincue de ne plus jamais retenter une attaque avant d’être sûre de triompher. Son « truc » n’était que le pâle reflet de celui de Moghedien. Mais tout pouvait s’apprendre…
— Nous verrons si tu dis vrai… Selon moi, tu fais partie de celles qui auront besoin d’une deuxième leçon. Prie pour que je me trompe, parce que la deuxième est bien plus douloureuse que la première. À présent, va prendre place avec les autres. Bientôt, tu découvriras que j’ai réquisitionné une partie des artefacts que tu gardais dans ta chambre, mais tu peux conserver les quelques babioles qui restent. Ne suis-je pas bienveillante ?
— La Grande Maîtresse est un parangon de bienveillance, parvint à dire Liandrin malgré les sanglots qu’elle ne réussissait pas à étouffer.
Se relevant sur des jambes mal assurées, elle alla se placer à côté d’Asne – s’appuyer aux lambris apportait un certain soulagement, il fallait l’avouer. Puis elle vit que Moghedien tissait des flux d’Air qui vinrent la bâillonner et lui obstruer les oreilles. Instruite par l’expérience, elle ne tenta pas de résister et ne s’autorisa même pas à songer au saidar. Qui connaissait les pouvoirs réels d’une Rejetée ? Moghedien était peut-être en mesure de lire ses pensées. À cette idée, elle fut tentée de s’enfuir à toutes jambes. Mais c’était ridicule. Si Moghedien avait pu lire ses pensées, elle l’aurait tuée – ou en tout cas, elle n’aurait pas cessé si vite de la torturer.
Tremblant de tous ses membres, Liandrin se félicita de la présence du bâillon d’Air – au moins, il empêchait ses dents de claquer.
Moghedien répéta son tissage sur toutes les sœurs, sauf Rianna, à laquelle elle fit signe de venir s’agenouiller devant elle. Puis elle la congédia, et dès qu’elle fut sortie, libéra Marillin Gemalphin et la fit également venir devant elle.
De sa position, Liandrin voyait le visage de la Rejetée et celui des femmes qui défilaient l’une après l’autre à ses pieds. Même si elle n’entendait rien, la sœur noire devina que chacune de ses complices recevait des ordres précis.