Une trop belle occasion pour que Rand la rate. Remerciant mentalement Moiraine de ses leçons – selon elle, il était plus facile de faire un croc-en-jambe à un idiot que de l’assommer –, Rand serra la main mollassonne de Torean, tapa sur l’épaule de Gueyam, retourna à Hearne un sourire assez chaleureux pour qu’on les croie amis de longue date et hocha la tête à l’intention d’Aracome en lui lançant un regard apparemment lourd de signification. En revanche, il ignora superbement Simaan et Maraconn, leur accordant à peine un regard aussi glacial qu’un étang en plein hiver.
Pour un début, c’était amplement suffisant, songea Rand en voyant les diverses réactions de ses victimes. Toute leur vie, ces Hauts Seigneurs avaient joué au Grand Jeu, et séjourner parmi des Cairhieniens – susceptibles d’interpréter à l’infini un froncement de sourcils ou un toussotement – avait encore exacerbé leur sensibilité. Chaque homme avec lequel Rand s’était montré amical savait qu’il n’avait aucune raison pour ça, mais ça ne l’empêcherait pas de se demander s’il y avait anguille sous roche avec les quatre autres. Les deux laissés-pour-compte, Simaan et Maraconn, semblaient les plus inquiets. Pourtant, les cinq autres les regardaient de travers, se demandant si le désintérêt de Rand ne cachait pas en réalité un intérêt très particulier. À moins qu’il ait voulu les manipuler pour qu’ils le pensent ?
In petto, Rand songea que Moiraine aurait été fière de lui, tout comme Thom Merrilin. Même si aucun de ces sept Hauts Seigneurs ne complotait contre lui en ce moment – activement, en tout cas, et tant pis si Mat aurait parié le contraire – des hommes dans leur position étaient parfaitement placés pour saboter ses plans, et ils étaient fichus de le faire par habitude, s’ils ne se trouvaient pas de meilleures raisons. Enfin, ils auraient été fichus de le faire, car il les avait assez déstabilisés pour qu’ils pensent à autre chose. S’il les gardait dans l’expectative, ils seraient trop occupés à s’espionner les uns les autres – et à s’inquiéter que les autres les espionnent – pour songer à lui mettre des bâtons dans les roues. Pour une fois, ils allaient peut-être lui obéir au lieu de trouver mille raisons de faire les choses à leur façon et non à la sienne. Enfin, ça, c’était peut-être trop demander.
La satisfaction de Rand s’évapora lorsqu’il vit le sourire sardonique d’Asmodean et le regard perplexe d’Aviendha, peut-être encore pire. Présente dans la Pierre de Tear, elle savait qui étaient ces hommes et pourquoi il les avait envoyés au Cairhien.
Je fais ce que je dois faire, pensa Rand, agacé d’avoir l’impression de se justifier à ses propres yeux.
— Entrons, dit-il d’un ton plus sec qu’il l’aurait voulu.
Les sept Hauts Seigneurs sursautèrent comme s’ils se rappelaient soudain qui était leur invité.
Ils auraient bien aimé se masser autour de lui tandis qu’il gravissait les marches, mais à part Meilan, pour montrer le chemin, les Promises ne laissèrent personne pénétrer dans le cercle qu’elles formèrent autour du Car’a’carn. Les Teariens durent donc se contenter de passer derrière avec Asmodean et les divers nobliaux.
Aviendha sur un flanc et Sulin sur l’autre, Rand avança avec Enaila, Somara et Lamelle comme arrière-garde – si près de lui qu’elle aurait pu lui toucher le dos en tendant à demi le bras. Quand le jeune homme la foudroya du regard, Aviendha prit un air innocent, comme si elle n’avait rien à voir avec tout ça. Rand faillit la croire, tant elle semblait sincère.
Dans les couloirs, la petite colonne ne croisa personne à part des serviteurs en livrée sombre qui se plièrent en deux pour saluer dignement le Dragon Réincarné. Mais quand il entra dans le Grand Hall du Soleil, Rand découvrit que la noblesse cairhienienne n’avait pas été totalement expulsée du palais.
— Le Dragon Réincarné ! annonça un homme aux cheveux blancs posté dans l’encadrement des portes dorées ornées du Soleil Levant du Cairhien.
La veste rouge du héraut, brodée d’étoiles à six pointes bleues – après son séjour au Cairhien, il flottait un peu dedans –, indiquait qu’il s’agissait d’un serviteur de haut grade de la maison Meilan.
— Bienvenue au seigneur Dragon Rand al’Thor ! Gloire au seigneur Dragon !
Un cri collectif emplit la salle jusqu’à sa voûte située à quelque cinquante pieds de haut.
— Bienvenue au seigneur Dragon Rand al’Thor ! Gloire au seigneur Dragon ! Que la Lumière brille sur lui !
Le silence qui suivit parut deux fois plus dense que celui qui avait précédé.
Entre de grandes colonnes de marbre blanc veiné de larges bandes bleues – à force d’être sombres, elles en paraissaient noires – Rand vit bien plus de seigneurs et de dames de Tear qu’il s’y attendait. En veste aux manches bouffantes rayées et en chapeau de velours pointu pour les hommes et en robe colorée et ornée de dentelle pour les femmes – sans oublier une sorte de bonnet brodé ou incrusté de perles ou de gemmes –, tous ces nobles arboraient bien entendu leurs plus beaux atours.
Les Cairhieniens relégués au second rang portaient des tenues sombres, n’étaient les rayures colorées qui rehaussaient la poitrine des robes ou des vestes longues. Plus ils arboraient de bandes colorées, et plus un Cairhienien ou une Cairhienienne occupaient un rang élevé dans leur maison. Pourtant, des nobles des deux sexes qui pouvaient se vanter d’en avoir du cou à la taille, et même parfois plus bas, se tenaient derrière des nobliaux teariens qui devaient pour leur part se contenter de broderies jaunes en guise de fil d’or et de laine au lieu de soie. Beaucoup de Cairhieniens – et tous les plus jeunes – avaient rasé et poudré le devant de leur crâne.
Si les Teariens paraissaient hésitants, voire mal à l’aise, les Cairhieniens ressemblaient à des statues sculptées dans des blocs de glace. Sans avoir aucun moyen de vérifier, Rand paria que les acclamations étaient majoritairement montées des premiers rangs.
— Ici, beaucoup de gens souhaitent vous servir, souffla Meilan tandis que le petit groupe traversait le sol de dalles bleues décoré d’une mosaïque représentant le Soleil Levant.
Sur le passage de Rand, les révérences ondulaient comme une onde moutonnante.
Le jeune homme émit un grognement indistinct. Le servir, vraiment ? Tous ces nobliaux teariens, il n’avait pas besoin de Moiraine pour le savoir, espéraient gagner du galon en s’adjugeant des domaines cairhieniens. Meilan et les six autres avaient déjà dû procéder à une répartition préalable de ce butin – sous réserve d’acceptation du Dragon Réincarné, probablement.
Au fond du Grand Hall, le Trône du Soleil se dressait au centre d’une estrade de marbre bleu. Dans ce cas comme dans bien d’autres, les Cairhieniens avaient fait montre de retenue – pour un trône, en tout cas. Bien entendu, le siège scintillait de dorures et était tendu de soie jaune, mais il restait cependant très simple, si on exceptait l’exubérant Soleil Levant conçu pour surplomber la tête de son occupant.
Et cet occupant, comprit Rand longtemps avant d’être au pied des neuf marches de l’estrade, c’était censé être lui.
Aviendha gravit l’escalier avec lui. Étant son trouvère – ou plutôt, son barde royal –, Asmodean eut également le droit de l’accompagner. En revanche, Sulin disposa les Promises autour de l’estrade, leurs lances nonchalamment tenues à l’horizontale dissuadant Meilan et les autres d’approcher davantage. Bien entendu, les sept Hauts Seigneurs ne dissimulèrent pas leur frustration.