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— Elle n’aurait pas compris quand même…

Se réinstallant sur ses coussins, Natael reprit la harpe et entama un morceau aux tonalités… retorses, c’était le seul mot qui venait à l’esprit.

— Qui pourrait soupçonner la vérité ? Je ne parviens même pas à l’assimiler complètement.

Une remarque teintée d’amertume ? Pas vraiment, pour autant que Rand pût le dire.

Quant à la vérité, il avait du mal à l’assimiler lui-même, alors qu’il avait tout fait pour qu’elle advienne.

Car Jasin Natael avait un autre nom. Asmodean !

Quand il jouait de la harpe, Asmodean semblait ne pas avoir le moindre point commun avec les terribles Rejetés. Pas trop laid à regarder, il devait avoir un succès certain avec les femmes. Souvent, Rand s’étonnait que le mal n’ait laissé aucun vestige sur ce visage…

Un des Rejetés ! Et au lieu de tout faire pour le tuer, Rand dissimulait son identité à tout le monde, y compris Moiraine. Parce qu’il avait besoin d’un professeur.

Si ce qui valait pour les femmes appelées des Naturelles par les Aes Sedai était aussi vrai pour les hommes, Rand n’avait qu’une chance sur quatre de survivre s’il essayait tout seul d’apprendre à utiliser le Pouvoir. Et c’était sans compter les risques de sombrer dans la folie. Avec un professeur, ses chances s’amélioraient. Mais il fallait que ce soit un homme. Comme Moiraine et d’autres Aes Sedai le lui avaient dit, un oiseau ne pouvait pas apprendre le vol à un poisson. Pareillement, un poisson ne réussirait jamais à enseigner la nage à un oiseau. Bien entendu, le professeur de Rand devait être quelqu’un d’expérimenté – un expert en la matière, en quelque sorte. La Tour Blanche apaisant tous les hommes capables de canaliser qu’elle capturait – et il y en avait de moins en moins d’année en année –, le jeune homme n’avait pas eu un très grand choix.

Un homme venant de découvrir son don en aurait su aussi peu que lui. Un faux Dragon doté du Pouvoir, à condition d’en trouver un encore en liberté, n’aurait sûrement pas renoncé à ses rêves de gloire pour un concurrent – un autre imposteur, à ses yeux… Rand avait donc dû s’attacher les services d’un Rejeté, ni plus ni moins.

Alors que le jeune homme s’asseyait en face de lui, Asmodean joua quelques notes éparses. Se souvenir que le Rejeté n’avait pas changé, du moins en profondeur, était un exercice salutaire. Depuis qu’il avait voué son âme au Ténébreux, « Natael » était resté exactement le même. Après sa capture, il avait agi sous la contrainte, pas parce qu’il était revenu vers la Lumière.

— Tu n’as jamais songé à t’enfuir, Natael ?

Rand se montrait très prudent sur le prénom. Un seul « Asmodean » mal inspiré, et Moiraine serait sûre qu’il était passé dans le camp des Ténèbres. Peut-être pas seulement Moiraine, d’ailleurs… Et ça risquait d’être une sentence de mort pour lui comme pour le Rejeté.

Les mains de Natael se pétrifièrent sur les cordes.

— M’enfuir ? S’ils me croisaient, Demandred, Rahvin ou n’importe lequel des autres m’abattraient à vue. Et encore, si j’avais de la chance, parce qu’ils pourraient me réserver un pire sort. Lanfear m’épargnerait peut-être, mais tu comprendras que je préfère ne pas prendre le risque d’essayer. Semirhage, elle, pourrait forcer un rocher à l’implorer de lui donner le coup de grâce. Quant au Grand Seigneur…

— Le Ténébreux, coupa Rand, le tuyau de sa pipe au coin de la bouche.

Seuls les Suppôts des Ténèbres et les Rejetés appelaient leur maître « Grand Seigneur des Ténèbres »… Pour tous les autres, il était le Ténébreux – ou une infinité de déclinaisons sur ce thème, selon les peuples.

Asmodean acquiesça.

— Le Ténébreux, oui… Quand il se libérera… (Le Rejeté, impassible jusque-là, blêmit d’un seul coup.) Eh bien, plutôt que de subir la punition qu’il réserve aux traîtres, je préférerais aller me rendre à Semirhage, c’est tout dire.

— Dans ce cas, il vaut mieux que tu restes ici pour me former.

Asmodean se mit à jouer une musique d’une tristesse accablante.

— La Marche de la Mort, dit-il, le mouvement final du Cycle des Grandes Passions, composé quelque trois cents ans avant la guerre du Pouvoir par…

— Ce n’est pas de cours de musique que j’ai besoin, coupa Rand. Tu n’es pas un très bon maître.

— Crois-tu ? Au contraire, je trouve que je ne m’en tire pas mal, compte tenu des circonstances. Tu peux saisir le saidin chaque fois que tu le désires, et tu sais distinguer les différents flux. Tu peux ériger un bouclier protecteur et le Pouvoir fait ce que tu attends qu’il fasse. (Asmodean cessa de jouer et fronça les sourcils sans regarder Rand.) Tu crois que Lanfear veut que je t’apprenne tout ? Si c’était son intention, elle aurait trouvé un moyen de rester à proximité afin de pouvoir nous fournir un lien. Elle veut que tu vives, Lews Therin, mais cette fois, elle entend bien être plus forte que toi.

— Ne m’appelle pas comme ça ! cria Rand.

Mais Asmodean ne parut pas l’entendre.

— Si vous avez tout planifié ensemble – ma capture, je veux dire…

Rand sentit une soudaine tension chez Asmodean, comme s’il tentait d’éprouver le bouclier que Lanfear avait tissé autour de lui. Une femme capable de canaliser voyait une aura autour d’une autre femme qui s’unissait au saidar et elle sentait clairement qu’elle contrôlait le Pouvoir. Face à Asmodean, Rand ne voyait jamais rien et il captait fort peu de choses.

— Si vous avez ourdi ce projet ensemble, eh bien, tu t’es laissé berner et pas sur un seul plan ! Je t’ai dit que je ne suis pas un très bon professeur, surtout en l’absence de lien. Vous avez monté ce coup ensemble, pas vrai ?

Natael jeta à Rand son fameux regard de côté, plus intense que d’habitude.

— De quoi te souviens-tu ? Du temps où tu étais Lews Therin, je veux dire. Lanfear prétend que tu as tout oublié, mais elle pourrait mentir au Grand… au Ténébreux lui-même.

— Cette fois, elle a dit la vérité.

S’installant plus confortablement, Rand fit léviter jusqu’à lui une des coupes que les chefs n’avaient pas touchées. Même si bref, le contact avec le saidin fut à la fois un moment d’extase et une ignoble torture. Comme d’habitude, malgré la souillure, il s’en sépara à regret.

Rand refusait d’évoquer Lews Therin. Et il en avait assez qu’on pense qu’il était cet homme ! Le fourneau de sa pipe étant trop chaud, après qu’il eut tant tiré dessus, il fit de grands gestes en la tenant par le tuyau.

— Puisqu’un lien peut nous aider, pourquoi ne pas y recourir ?

Asmodean regarda son interlocuteur comme s’il venait de lui demander pourquoi ils ne mangeaient pas des rochers.

— J’oublie toujours à quel point tu es ignare… Nous ne pouvons pas, tout simplement ! Pour établir un lien, il nous faut une femme. Tu pourrais demander à Moiraine, ou à cette fille, Egwene… Une des deux devrait pouvoir imaginer la méthode… Si tu te fiches qu’elles découvrent qui je suis, bien entendu.

— Ne me mens pas, Natael ! rugit Rand.

Longtemps avant de rencontrer le Rejeté, il avait appris que la façon de canaliser d’un homme était différente de celle d’une femme – autant qu’un mâle était différent d’une femelle, en quelque sorte. Cela dit, il ne prenait jamais pour argent comptant ce que lui racontait Natael.

— J’ai entendu Egwene et d’autres personnes parler d’Aes Sedai qui unissent leurs pouvoirs. Si c’est possible pour elles, pourquoi pas pour nous ?

— Parce que, un point c’est tout ! répondit Asmodean, exaspéré. Si tu veux savoir la raison, demande à un philosophe. Autant se demander pourquoi les chiens ne savent pas voler. Dans le vaste dessein de la Trame, c’est peut-être une compensation, parce que les hommes sont plus forts. Du coup, pas de lien pour nous sans les femmes, alors qu’elles n’ont pas besoin de nous. Enfin, tant qu’elles ne sont pas plus de treize – une piètre consolation. Au-delà, il leur faut des hommes pour agrandir le cercle.