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— Natael, s’il n’y a pas d’espoir, aucune chance de s’en tirer, que fais-tu encore dans ce monde ?

Sans regarder Rand, Asmodean se massa l’arête du nez.

— Un jour, j’ai vu un homme accroché au bord d’une falaise. La pierre s’effritait entre ses doigts, et en guise de prise à sa portée, il n’y avait qu’un buisson maigrichon dont les racines tenaient par miracle à la paroi rocheuse. Sa seule chance de remonter hors du gouffre. Bien entendu, il l’a saisie… (Le Rejeté eut un rire sans joie.) Il ne pouvait pas ignorer que le buisson ne résisterait pas à son poids.

— Tu l’as sauvé ? demanda Rand.

Asmodean ne répondit pas. Alors qu’il se dirigeait vers la sortie, Rand entendit retentir dans son dos les premières notes de la Marche de la Mort.

Dès qu’il eut franchi le rideau de perles, les cinq Promises de la Lance qui attendaient dans le couloir désert, assises sur les talons, se redressèrent souplement. Sur les cinq, quatre étaient très grandes pour des femmes, mais pas particulièrement pour des Aielles. Adelin, leur chef, aurait eu besoin de quelques pouces supplémentaires pour pouvoir regarder Rand dans les yeux. Enaila, la guerrière rousse qui faisait exception à la règle, n’était pas plus grande qu’Egwene… et terriblement susceptible dès qu’on évoquait sa petite taille. Comme les chefs de tribu, ces femmes avaient des yeux bleus, gris ou verts, et leurs cheveux – châtains, blonds ou carrément roux – étaient coupés court, n’était une queue-de-cheval sur la nuque. Un couteau sur une hanche et un carquois sur l’autre, toutes portaient dans le dos un arc de corne rangé dans un étui. En plus d’une rondache recouverte de peau de bête, chacune arborait trois ou quatre lances courtes au long fer d’acier. Les Aielles qui ne rêvaient pas d’un foyer et d’une ribambelle d’enfants avaient leur ordre guerrier. Celui des Far Dareis Mai, les Promises de la Lance.

Rand salua ses protectrices d’un signe de tête qui les fit sourire, car ce n’était pas une coutume chez les Aiels – en tout cas, pas ce genre de signe de tête.

— Je te vois, Adelin, dit-il, usant en revanche de la formule rituelle. Où est Joinde ? N’était-elle pas avec vous, un peu plus tôt ? Serait-elle tombée malade ?

— Je te vois, Rand al’Thor, répondit la Promise.

Encadrant un visage hâlé par le soleil et barré d’une cicatrice, ses cheveux blonds paraissaient encore plus clairs que nature.

— On peut dire ça ainsi… Toute la journée, elle a marmonné entre ses dents, puis, il y a moins d’une heure, elle est allée déposer une couronne nuptiale aux pieds de Garan, un Goshien du clan Jhirad.

Deux autres Promises secouèrent la tête. Se marier impliquait de renoncer à la Lance…

— Le service de gai’shain de Garan – auprès d’elle – prendra fin demain. Joinde est une Shaarad du clan du Roc Noir.

Une précision importante. Les mariages étaient fréquents entre les gai’shain et leurs « maîtres », mais rarissimes entre les membres de tribus qui entretenaient une querelle de sang – même durant les périodes de trêve.

— C’est une maladie contagieuse, dit Enaila avec sa fougue coutumière. Depuis que nous sommes à Rhuidean, une ou deux Promises, chaque jour, tressent leur couronne nuptiale.

Rand acquiesça, comme s’il compatissait. En réalité, cette « folie » était sa faute. Mais s’il l’avouait, combien de ces femmes prendraient encore le risque de rester à ses côtés ? Toutes, probablement, parce que leur honneur les empêcherait de fuir. De plus, comme les chefs de tribu, ces femmes n’avaient peur de rien. Au moins, jusque-là, il ne s’agissait que de mariage. En toute logique, les Promises auraient trouvé ça moins grave que le sort d’autres personnes liées à Rand. En toute logique, oui…

— Je serai prêt à partir dans un moment, annonça le jeune homme.

— Nous t’attendrons patiemment, dit Adelin.

Patiemment ? Alors qu’elles semblaient toutes ronger leur frein, prêtes à bondir à la première occasion ?

Rand n’eut en effet pas besoin d’une éternité pour faire ce qu’il jugeait indispensable. Tissant des flux d’Esprit et de Feu afin de former une sorte de coffrage autour de la salle, il les lia de manière que la structure se maintienne toute seule. N’importe qui pourrait sortir de la salle ou y entrer, à part un homme capable de canaliser le Pouvoir. Pour lui ou pour Asmodean, franchir le rideau de perles reviendrait à traverser un mur de flammes. Un tissage que Rand avait découvert par hasard, constatant ensuite que le Rejeté, trop faible, n’était pas en mesure de le neutraliser. En principe, personne ne se souciait des faits et gestes d’un trouvère, mais au cas où, la version officielle affirmait que Jasin Natael avait choisi de dormir le plus loin possible des Aiels. Une démarche que Hadnan Kadere et ses hommes, au moins, pouvaient comprendre et approuver. De cette façon, Rand savait exactement où était son professeur pendant la nuit.

Bien entendu, les Promises ne lui posèrent aucune question. Puis elles le suivirent, sur leurs gardes comme si des ennemis pouvaient surgir à tout moment.

Asmodean, lui, jouait toujours sa marche funèbre.

Devant les hommes qui le regardaient évoluer à la chiche lumière du crépuscule, Mat Cauthon, les bras en croix, marchait sur le muret de la fontaine asséchée en chantant.

Nous boirons notre vin jusqu’à vider nos verres Pour assécher leurs pleurs, nous étreindrons les filles Puis lancerons les dés avant de partir faire Avec le Grand Faucheur quelques pas de quadrille…

Après la canicule de la journée, l’air devenait plutôt frisquet. Un instant, Mat songea à reboutonner sa belle veste de soie verte aux riches broderies en fil d’or. La tête emplie d’un fantastique bourdonnement – les effets du tord-boyaux que les Aiels appelaient ossquai –, le jeune homme oublia aussitôt son projet.

Au milieu du bassin, sur un socle majestueux, trois statues de pierre blanche de quelque vingt pieds de haut dominaient le compagnon de Rand. Trois femmes, chacune levant une main tandis que l’autre tenait une grande cruche de pierre d’où aurait dû jaillir de l’eau. Une des femmes n’avait plus sa tête, ni de main au bout de son bras levé, et la cruche d’une autre était à moitié cassée.

Toute la nuit nous danserons au clair de lune Faisant sauter sur nos genoux de jolies filles Avant d’aller danser, quelle bonne fortune, Avec le Grand Faucheur quelques pas de quadrille.

— Une très belle chanson sur la mort, lança un des conducteurs de chariot aux grandes oreilles avec un accent de Lugard à couper au couteau.

Les hommes de Kadere se tenaient en formation serrée, le plus loin possible des Aiels. Même s’ils n’avaient rien de doux agneaux, ils se méfiaient, certains que les guerriers pouvaient leur trancher la gorge pour un regard de travers. Et à vrai dire, ils n’étaient pas très loin de la vérité.

— Ma grand-mère me parlait du Grand Faucheur, continua le conducteur de chariot. Une très belle poésie, oui, mais pas quand on la chante comme ça !

Mat réfléchit à la chanson qu’il venait d’entonner, puis il fit la grimace. Depuis la chute d’Aldeshar, plus personne n’avait entendu Danser avec le Grand Faucheur. Dans sa tête, il entendait encore résonner l’intrépide chant tandis que les Lions d’Or lançaient leur dernière et stérile charge contre l’armée d’Artur qui les encerclait…

Bon sang ! ça ne s’arrangeait pas ! Au moins, il n’avait pas parlé en ancienne langue sans en avoir conscience, cette fois. Même s’il était beaucoup moins ivre qu’il le paraissait, il avait quand même vidé trop de coupes d’ossquai. La boisson avait l’apparence et l’odeur de l’eau croupie, mais question puissance, elle vous en fichait un sacré coup sur le crâne ! Un vrai coup de pied de mule, oui !