Si je ne fais pas un peu attention, Moiraine va m’envoyer à la Tour Blanche avec tout son bazar. Mais au fond, ce serait un moyen de quitter le désert et de m’éloigner de Rand.
Pour penser ainsi, il devait être plus soûl qu’il le paraissait. Puisant dans son répertoire, il passa à Un Zingaro dans la cuisine.
Alors que Mat s’en retournait, toujours en dansant, vers l’endroit d’où il était parti, plusieurs hommes de Kadere entonnèrent avec lui la chanson égrillarde. Pas un Aiel ne les imita. Chez ce peuple, les hommes ne chantaient jamais, sauf avant une bataille ou pour célébrer les frères d’armes tombés au combat. C’était pareil pour les Promises, sauf quand elles étaient strictement entre elles.
Accroupis sur le muret, deux Aiels n’affichaient aucun signe trahissant les quantités qu’ils avaient bues – à part peut-être un regard un peu vitreux. En les regardant, Mat songea qu’il avait hâte de retourner dans un pays où les yeux clairs étaient une rareté. En grandissant, il n’avait vu que des yeux marron ou noirs, à part ceux de Rand.
Quelques morceaux de bois – pour l’essentiel des accoudoirs ou des pieds de fauteuil rongés par les vers – gisaient sur les pavés dans la zone qui séparait la fontaine des spectateurs. Non loin du muret, un cruchon de terre rouge, totalement vide, semblait abandonné à son sort. À côté, un autre cruchon, encore plein d’ossquai, et un gobelet d’argent restaient à la disposition des joueurs. Le jeu consistait à boire un coup puis à tenter d’atteindre avec son couteau une cible lancée dans les airs. Victimes de la chance légendaire de Mat, les hommes de Kadere refusaient désormais de disputer contre lui une partie de dés ou de cartes. Et très peu d’Aiels s’y risquaient encore. Cette épreuve de lancer de couteau semblait plus tentante, surtout grâce à l’ossquai, il fallait bien l’avouer.
De fait, Mat avait gagné moins souvent que d’habitude. Cela dit, une demi-douzaine de coupes en or et deux jarres attendaient à ses pieds en compagnie de plusieurs bracelets et colliers – des bijoux incrustés de rubis, de pierres de lune ou de saphirs – et d’une belle quantité de pièces de monnaie.
Le chapeau à larges bords et l’étrange lance à la hampe noire étaient posés à côté du trésor de Mat. Parmi les bijoux, certains provenaient de l’artisanat aiel et d’autres de l’un ou l’autre butin. Utilisant très peu l’argent, les Aiels avaient souvent recours à cette monnaie d’échange.
Lorsque Mat cessa de chanter, un des Aiels accroupis sur le muret, Corman, leva vers lui son visage au nez barré d’une cicatrice.
— Matrim Cauthon, tu es presque aussi bon au lancer de couteau qu’aux dés. Si nous nous arrêtions là ? On n’y voit plus très bien…
— Il fait clair comme en plein jour ! mentit Mat.
En réalité, les ombres enveloppaient presque tout dans la vallée de Rhuidean. Mais le ciel restait assez lumineux pour qu’on distingue les cibles.
— Ma grand-mère ferait mouche à tous les coups, et moi, je pourrais lancer avec un bandeau sur les yeux.
L’autre Aiel accroupi sur le muret, Jenric, balaya du regard l’assistance.
— Y a-t-il des femmes dans le coin ? demanda-t-il. (Bâti comme un ours, le bougre se croyait très spirituel.) Quand un homme se vante comme ça, c’est en général pour impressionner des jupons.
Les Promises éparpillées dans la foule rirent d’aussi bon cœur que les hommes – et peut-être même plus franchement.
— Tu crois que je divague ? demanda Mat en dénouant le foulard noir qu’il portait autour du cou pour cacher les traces d’une pendaison. Corman, contente-toi de crier « lancer » quand tu auras propulsé la cible vers le ciel…
Le jeune homme se noua le foulard sur les yeux puis tira un couteau de sa manche. Dans l’assistance, on aurait pu entendre voler une mouche.
Pas soûl ? Je suis rond comme une queue de pelle, oui !
Peut-être, mais Mat sentit soudain la présence de sa chance, cette miraculeuse servante qui l’aidait souvent à deviner sur quelle face un dé s’arrêterait. Pour l’heure, elle parut surtout lui éclaircir les idées.
— Allez…, dit-il calmement à Corman.
— Lancer ! cria l’Aiel.
Mat arma son bras puis projeta son couteau.
Dans le silence, le bruit de la lame qui s’enfonçait dans du bois retentit comme le tonnerre.
Mat abaissa le foulard qui lui cachait les yeux. Toujours dans un silence de mort, il vit que son couteau avait traversé par le milieu un fragment d’accoudoir pas plus grand que sa main. À l’évidence, Corman avait tenté de mettre les probabilités de son côté. Mais Mat n’avait pas précisé ses exigences au sujet de la cible. Pour un pari, s’avisa-t-il brusquement, dont on avait omis de préciser l’enjeu.
— La chance du Ténébreux ! cria un des hommes de Kadere.
— La chance n’est qu’un cheval qui se monte comme tout autre, dit Mat, se parlant tout seul.
Et qu’importait d’où venait ce cheval ? Mat n’en savait rien, s’efforçant seulement de sauter en selle dès qu’il le voyait passer.
Bien que Mat eût murmuré, Jenric leva les yeux sur lui.
— Que viens-tu de dire, Matrim Cauthon ?
Mat ouvrit la bouche pour répéter sa phrase… et s’en abstint dès que les mots résonnèrent dans son esprit.
Sene sovya caba’donde ain dovienya…
De l’ancienne langue…
— Rien, mentit-il. Je marmonnais dans ma barbe.
Remarquant que l’assistance s’éparpillait, il ajouta :
— Je crois qu’il fait vraiment trop noir pour continuer.
Corman coinça le morceau de bois sous sa semelle, tira sur le couteau pour le dégager, puis l’apporta à Mat.
— Nous recommencerons peut-être un jour, Matrim Cauthon, ou alors un autre…
La façon de dire « jamais plus ça » qu’affectionnaient les Aiels, quand ils ne voulaient pas se monter trop directs.
Acquiesçant, Mat glissa le couteau dans un des fourreaux cachés sous ses manches. La même réaction que lorsqu’il avait tiré six « six » vingt-trois fois de suite… Mais comment blâmer ses adversaires ? D’autant que la chance n’était pas la seule explication…
Non sans amertume, Mat remarqua qu’aucun des deux Aiels ne s’éloignait en titubant. Après s’être passé une main dans les cheveux, il s’assit maladroitement sur le muret. Les souvenirs étrangers qui fourraient son cerveau comme des raisins fourrent un gâteau se mélangeaient désormais aux siens. Dans un coin de son esprit, il savait qu’il était né à Deux-Rivières, vingt ans plus tôt. En même temps, il se souvenait d’avoir mené l’attaque de flanc qui avait mis en déroute les Trollocs lors de la bataille de Maighande. Ou d’avoir dansé à la cour de Tarmandewin. Sans parler d’une kyrielle d’autres choses, presque toujours des batailles. En particulier, il se rappelait être mort bien plus souvent qu’il aurait aimé le croire.