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Après avoir été roué de coups, le coupable avait été banni avec une seule outre d’eau qui ne lui aurait pas suffi pour atteindre le Mur du Dragon, même s’il n’avait pas été nu comme un ver. Depuis, les conducteurs de chariot et les gardes n’osaient même plus ramasser une pièce de cuivre qu’ils trouvaient dans la rue.

— Rand ! appela Mat.

Son ami avançait toujours dans son cocon de Promises. Alors que certaines Aielles s’étaient retournées, il n’avait pas bronché. Pas un bonjour de la main. Rien. Mat se sentit soudain glacé jusqu’aux os, et ça n’avait rien à voir avec la température plutôt frisquette.

— Lews Therin…, dit-il sans crier.

Rand se retourna. De plus en plus glacé, Mat se surprit à regretter que son initiative ait payé.

Un moment, les deux amis se regardèrent en silence. Hésitant à s’approcher, Mat se consola en faisant mine de croire que c’était à cause des Promises.

De fait, Adelin était du nombre des guerrières qui l’avaient initié à un prétendu jeu baptisé le Baiser des Promises. Une expérience qu’il n’était pas près d’oublier, et surtout de répéter, si ça ne tenait qu’à lui.

Pour l’heure, il sentait le regard d’Enaila lui vriller impitoyablement le crâne. Qui aurait cru qu’une femme pouvait en vouloir à mort à un homme, simplement parce qu’il l’avait traitée de plus jolie petite fleur qu’il ait jamais vue ?

Et maintenant, c’était Rand qui lui battait froid. Rand avec qui il avait grandi, à Champ d’Emond, en compagnie de Perrin, le solide apprenti forgeron. Ensemble, ils avaient chassé, pêché et même traversé les dunes de Sable pour atteindre les contreforts des montagnes de la Brume, dormant plusieurs nuits à la belle étoile. Rand était son ami, bon sang ! Mais le genre d’ami, désormais, qui pouvait lui fracasser le crâne sans même le vouloir. À cause de Rand, Perrin était passé à un souffle de la mort.

Mat se remit en route, rejoignit Rand et le retint par le bras. Déjà plus grand que lui d’une bonne tête, ce fichu Dragon Réincarné semblait plus imposant encore dans la pénombre – et plus froid qu’il ne l’avait jamais été.

— J’ai un peu réfléchi, Rand…

Espérant que sa voix ne tremble pas, Mat implora la Lumière que son ami réagisse à son véritable nom, cette fois.

— Oui, j’ai réfléchi… Voilà longtemps que je suis loin de chez moi.

— C’est notre cas à tous les deux…, souffla Rand. (Soudain, il eut un petit rire qui rappela à Mat le berger qu’il avait connu.) Traire les vaches de ton père commence à te manquer ?

Mat se gratta l’oreille avec un petit sourire.

— Pas vraiment non… (S’il devait revoir l’intérieur d’une étable, ce serait toujours trop tôt à son goût.) Mais je me disais… Eh bien, quand Kadere partira avec ses chariots, je pourrais m’en aller avec lui.

Rand ne répondit pas tout de suite. Et quand il parla, sa fugace bonne humeur n’était déjà plus qu’un souvenir.

— Jusqu’à Tar Valon ?

Il ne me vendrait pas à Moiraine, pas vrai ?

— Peut-être bien… Je ne sais pas trop. C’est là que Moiraine voudrait me voir, mais j’aurai peut-être une occasion de retourner à Deux-Rivières. Histoire de savoir si tout va bien là-bas.

Et si Perrin est vivant. Et mes sœurs, et ma mère, et mon père…

— Nous devons tous faire notre devoir, Mat. Pas ce qui nous plairait, mais ce que nous devons faire.

Mat eut l’impression que Rand cherchait à s’excuser, comme s’il lui demandait de le comprendre. Sauf qu’en matière de devoir, il avait fait plus que sa part, non ?

Je ne peux pas lui reprocher de m’avoir forcé à abandonner Perrin. Parce que personne ne m’a obligé à le suivre comme un fichu clébard !

Non, ce n’était pas exact. On l’avait bel et bien obligé. Mais ce n’était pas Rand le responsable… Enfin, pas que lui.

— Tu ne m’empêcherais pas de partir ?

— Je ne te dis ni de rester ni de partir, lâcha Rand, accablé. C’est la Roue du Temps qui tisse la Trame, pas moi, et elle tisse comme elle l’entend.

Des banalités d’Aes Sedai, à présent… Prêt à repartir, Rand ajouta quand même :

— Ne te fie pas à Kadere, Mat. En un sens, il est aussi dangereux que le type le plus redoutable que tu as jamais croisé. Méfie-toi de lui, sinon, tu finiras la gorge tranchée, et nous ne serons pas les deux seuls à regretter que ça arrive…

Entouré de sa meute de louves, le Dragon Réincarné s’éloigna, la pénombre l’avalant très vite.

Mat le regarda tant qu’il put encore le distinguer. Se fier au colporteur ?

Je n’aurais pas confiance en ce gredin s’il était attaché dans un sac !

Ainsi, ce n’était pas Rand qui tissait la Trame ? Eh bien, on n’aurait pas dit ! Avant qu’aucun d’eux ait su qu’ils avaient un rapport avec les prophéties, il était déjà connu que Rand, un ta’veren, appartenait à la catégorie très rare des gens qui n’obéissaient pas bon gré mal gré à la volonté de la Trame. Bien au contraire, elle se tissait presque docilement autour de lui.

Ta’veren… Mat en savait long sur le sujet, puisqu’il en était un aussi – mais beaucoup moins puissant que Rand. Parfois, son ami d’enfance pouvait altérer le cours de la vie des gens simplement en séjournant dans leur ville. Perrin aussi était ta’veren – enfin, il l’avait été, peut-être… Trouvant fascinant d’avoir découvert dans un petit village trois jeunes ta’veren, Moiraine avait l’intention de les faire participer à ses plans de gré ou de force.

L’état de ta’veren paraissait prestigieux. Tous ses prédécesseurs, Mat le savait, étaient des hommes comme Artur Aile-de-Faucon ou des femmes comme Mabriam en Shereed, célèbre pour avoir contribué à la création de l’alliance des Dix Nations, après la Dislocation du Monde. Mais aucun récit n’indiquait ce qui arrivait quand un ta’veren en côtoyait un autre, surtout aussi puissant que Rand. Ça revenait un peu à être une feuille d’arbre prise dans un cyclone…

Le rejoignant, Melindhra s’arrêta à côté de Mat et lui tendit sa lance et un gros sac de toile qui cliquetait d’abondance.

— J’ai rangé tes gains dedans…, expliqua-t-elle.

Une fois debout, plus moyen de se leurrer. L’Aielle était plus grande que Mat de deux bons pouces.

— J’ai entendu dire que tu étais le presque-frère de Rand al’Thor…

— En un sens, oui…

— De toute façon, ça n’a aucune importance ! (Les poings plaqués sur les hanches, la guerrière étudia attentivement Mat.) Tu avais attiré mon attention, Mat Cauthon, avant même de m’offrir un présent d’inclination. Ne va pas croire que je renoncerai à la Lance pour toi, mais voilà des jours que tu m’accroches l’œil. Tu as le sourire d’un petit garçon qui va faire une bêtise. Et un regard si malicieux.

Même si ce n’était pas utile, Mat rectifia la position de son chapeau. En un clin d’œil, le conquérant s’était transformé en objet de conquête… Avec les Aielles – et surtout les Promises de la Lance – ça se passait souvent ainsi.

— Si je te dis « Fille des Neuf Lunes », ça évoque quelque chose pour toi ?

Une question que Mat posait parfois aux femmes, ces derniers temps. Si la réponse ne lui convenait pas, il comptait bien filer de Rhuidean sur-le-champ, et tant pis s’il devait traverser le désert à pied !

— Absolument rien… Sinon que j’aime bien faire certaines choses au clair de lune.

Passant un bras autour des épaules de Mat, la guerrière lui enleva son chapeau pour mieux lui murmurer à l’oreille. En un rien de temps, le sourire du jeune homme fut encore plus éblouissant que celui de sa compagne…