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Crépuscule

Avec son escorte de guerrières, Rand chemina jusqu’au Toit des Promises de Rhuidean. Ses abruptes marches de marbre aussi larges que le bâtiment était haut, un escalier se terminait devant d’imposantes colonnes cannelées en spirale qui semblaient noires après le coucher du soleil mais se révélaient bleu vif durant la journée. La façade de l’édifice, une mosaïque de carreaux vernis, composait une succession de spirales blanc et bleu qui semblaient toutes se dérouler à l’infini. Un grand vitrail, au-dessus des colonnes, représentait une femme brune de quelque quinze pieds de haut. Vêtue d’une robe bleue sophistiquée, l’inconnue levait majestueusement les mains. Pour bénir les visiteurs, ou pour leur intimer de marquer une pause ? C’était impossible à dire. Le visage à la fois serein et austère, la mystérieuse femme n’était sûrement pas une Aielle – avec une peau si pâle et des yeux si noirs, il n’y avait aucune place pour le doute. Une Aes Sedai, peut-être…

Tapotant le talon de sa botte avec son brûle-gueule, afin de le vider, Rand rangea ce dernier dans sa poche et s’attaqua aux marches.

Si on excluait les gai’shain, les hommes étaient interdits sous le Toit des Promises. Il en allait ainsi dans toutes les forteresses du désert des Aiels, et il n’existait pas d’exception. Même un chef de tribu, ou le parent d’une Promise, auraient risqué la mort s’ils avaient tenté l’aventure, ce qu’aucun Aiel doué de raison n’aurait seulement envisagé.

Les autres ordres de guerriers étaient d’ailleurs tout aussi stricts. Seuls les membres et les gai’shain avaient accès à leur Toit.

Les deux Promises qui montaient la garde devant la grande porte de bronze eurent un bref dialogue – dans leur langage des signes – puis rivèrent les yeux sur Rand, qui se tenait déjà entre les colonnes, et eurent un petit sourire. Que s’étaient-elles donc dit ? Hélas, le jeune homme n’en avait pas la première idée.

Même sous un climat sec comme celui du désert, le bronze finissait par se ternir au fil du temps. Mais des gai’shain avaient lustré les portes jusqu’à ce qu’elles semblent comme neuves. Les deux battants étant ouverts, Rand continua son chemin sans ralentir, Adelin et les autres sur ses talons. Bien entendu, les sentinelles ne firent pas un geste pour l’arrêter.

À l’intérieur du bâtiment, les larges couloirs aux dalles blanches et les immenses pièces étaient remplis de Promises. Dans les salles, les guerrières installées sur des coussins bavardaient, polissaient leurs armes ou jouaient aux pierres, à des jeux de ficelle ou aux Mille Fleurs – un casse-tête aiel qui consistait à reconstituer des diagrammes avec des petits carrés de pierre gravés d’une infinité de symboles énigmatiques.

Comme de juste, des gai’shain, une véritable petite armée, s’affairaient pour assurer le bien-être des Promises. Nettoyant, servant le vin, raccommodant à l’occasion, ils s’occupaient aussi des lampes, faisant en sorte qu’elles ne s’éteignent jamais. Qu’elles soient simplement en terre, qu’elles proviennent d’un quelconque butin ou qu’elles aient été réquisitionnées un peu partout en ville, ces lampes composaient une étonnante collection qui allait de l’objet à deux sous au trésor quasiment inestimable.

Les tapis qui couvraient le sol et les tentures des murs reflétaient cet œcuménisme esthétique, car on y retrouvait tous les styles possibles et imaginables. Dans toutes les pièces, les plafonds et les murs eux-mêmes étaient en revanche des mosaïques qui représentaient des forêts, des rivières ou des ciels d’orage tels qu’on n’en avait sûrement jamais vu dans ce désert aride.

Jeunes filles en fleur ou femmes plus mûres, toutes les Promises sourirent quand elles virent Rand. Certaines le saluèrent de la tête et d’autres, plus téméraires, lui tapotèrent l’épaule. Des questions fusèrent de partout. Comment allait-il ? Avait-il dîné ? Voulait-il qu’un gai’shain lui apporte de l’eau ou du vin ?

Rand répondit courtoisement qu’il se portait à merveille et n’avait ni faim ni soif. Il se garda de ralentir le pas, car il aurait inévitablement dû finir par s’arrêter, et il n’était pas d’humeur à jacasser.

À leur façon, les Far Dareis Mai l’avaient adopté, certaines le traitant comme leur frère et d’autres comme leur fils. Bizarrement, l’âge n’avait aucune influence sur cette distinction. Des femmes aux cheveux grisonnants lui parlaient comme à un frère invité à boire une infusion, et des Promises à peine plus vieilles que lui le couvaient sans retenue, allant jusqu’à vérifier qu’il était habillé comme il fallait pour supporter la chaleur. Même s’il n’aimait guère qu’on le materne, Rand devait prendre son mal en patience. Ou utiliser le Pouvoir afin d’obtenir la paix. Mais cette solution semblait un rien trop radicale.

Un moment, il avait envisagé de confier sa sécurité à un autre ordre de guerriers. Les Chiens de Pierre, peut-être, voire les Boucliers Rouges – la société à laquelle appartenait Rhuarc, avant de devenir un chef. Mais qu’aurait-il pu dire pour motiver sa décision ? Certainement pas la vérité… La seule idée d’exposer son malaise devant Rhuarc et les autres le mettait mal à l’aise. L’humour aiel étant ce qu’il était, même ce vieux ronchon de Han s’en serait étranglé de rire. De toute manière, quoi qu’il dise, il serait certain d’offenser, voire de fouler aux pieds, l’honneur de toutes les Promises du désert.

Par bonheur, les guerrières le maternaient rarement hors du Toit, où il n’y avait que les gai’shain comme témoins. Et ceux-là ne risquaient pas de s’épancher partout…

« Les Far Dareis Mai se chargeront de mon honneur », avait-il eu l’imprudence de dire un jour. Tout le monde s’en souvenait, et les Promises se rengorgeaient comme s’il les avait toutes assises sur un trône. De fait, elles s’en chargeaient, mais à leur manière, souvent assez inattendue.

Adelin et les quatre autres guerrières abandonnèrent Rand pour aller rejoindre leurs amies. S’engageant dans un escalier en colimaçon, il n’eut pas la paix pour autant, car presque à chaque marche, il dut répondre aux questions rituelles sur sa santé, sa faim et sa soif. Sans compter sa résistance à la chaleur – oui, c’était vrai, il n’avait pas l’habitude – et au soleil qui pouvait cuire la tête d’un homme, s’il n’y prenait pas garde. Même s’il ne trahit aucun signe d’impatience, le jeune homme ne put s’empêcher de soupirer de soulagement quand il eut dépassé de deux étages le haut vitrail géant. Ici, pas de Promises ou de gai’shain dans les couloirs, et pas davantage dans l’escalier qui menait chez lui.

Après son bain de foule, un peu plus tôt, Rand trouva très rafraîchissante cette soudaine cure de solitude.

Située non loin du cœur de l’édifice, sa chambre sans fenêtres était une des rares à offrir des dimensions humaines, même si son plafond restait démesurément haut pour le reste de ses cotes. Une chambre, à l’origine ? Rien n’était moins sûr. En guise de décoration, il n’y avait qu’une mosaïque représentant des vignes, autour de la petite cheminée.

Une chambre de domestique ? Oui, ça se tenait, n’était que ces pièces-là avaient rarement des portes revêtues de bronze. Un battant très ordinaire cependant, même si les gai’shain l’avaient lustré jusqu’à ce qu’il brille comme un petit soleil.

Quand il eut poussé cette porte, la refermant presque, Rand balaya son fief du regard. Sur les carreaux bleus du sol, on avait disposé quelques coussins à pompons et une paillasse reposait sur plusieurs tapis empilés, afin d’isoler le dormeur de la pierre. Près de ce lit de fortune, une carafe d’eau et un gobelet semblaient veiller sur la pile de livres rangés dans un coin. Deux lampadaires à trois pieds fournissaient une lumière amplement suffisante… et complétaient l’aménagement minimaliste.