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Sans se déshabiller, Rand s’étendit sur la paillasse. Tapis ou pas tapis, on se sentait aussi mal à l’aise que sur le sol nu.

Malgré la fraîcheur nocturne, Rand ne prit pas la peine de rallumer les bouses de vache sèches qui tenaient lieu de bois dans la cheminée. À son goût, il valait mieux grelotter que subir leur puanteur. Asmodean avait voulu lui montrer une manière simple d’entretenir une température agréable dans la pièce, mais il s’était révélé trop faible, désormais, pour en faire la démonstration. La seule fois qu’il avait essayé, Rand s’était réveillé au milieu de la nuit, toussant comme un perdu à cause de la fumée qui montait des tapis embrasés par la chaleur émanant du sol. Bien entendu, il n’avait jamais recommencé…

Rand avait choisi ce bâtiment parce qu’il était en bon état et très proche de l’esplanade. Le jour, ses hauts plafonds fournissaient un semblant de fraîcheur, et la nuit, l’épaisseur de ses murs faisait un rempart efficace contre le froid. Au moment où il l’avait investi, l’édifice n’était bien entendu pas le Toit des Promises. Mais tout avait changé un matin. Se réveillant, il avait constaté que les deux premiers niveaux grouillaient de Promises. Un peu plus tard, voyant qu’elles avaient placé des sentinelles à l’entrée, il s’était avisé que les guerrières venaient de se choisir un Toit à Rhuidean – mais sans espérer pour autant qu’il déménage. Au contraire, elles semblaient résolues à transférer leur fief partout où il irait. Entre autres inconvénients, c’était pour ça qu’il avait dû rencontrer les chefs de tribu dans un bâtiment différent.

Au moins, les Promises avaient accepté de rester un niveau au-dessous de celui où il dormait. Une exigence qui les avait beaucoup amusées.

Le Car’a’carn lui-même n’est pas un roi…, se dit-il, non sans amertume.

En deux occasions, déjà, Rand avait dû migrer en hauteur pour échapper à une invasion de Promises. Déjà somnolent, il tenta de calculer dans combien de temps, à ce rythme-là, il serait obligé de dormir sur le toit.

C’était toujours mieux que de penser à Moiraine et à la façon dont il la laissait lui empoisonner la vie. À l’origine, il avait prévu de lui cacher ses plans jusqu’au jour du départ des Aiels. Mais elle avait l’art de jouer sur ses faiblesses pour le forcer à en dire plus qu’il aurait voulu.

Je ne m’emportais pas comme ça, avant… Pourquoi est-il si dur de garder le contrôle de mes nerfs ?

Cela dit, Moiraine n’avait aucun moyen de lui glisser des bâtons dans les roues. À première vue, en tout cas… Mais même ainsi, il ne devait pas baisser sa garde quand il était avec elle. Parce que ses pouvoirs augmentaient, il lui arrivait parfois d’être trop détendu face à l’Aes Sedai. Bien sûr, il était plus puissant qu’elle dans le Pouvoir. Mais elle restait beaucoup plus expérimentée, même avec les leçons d’Asmodean…

En un sens, révéler ses plans au Rejeté était bien moins grave que les dévoiler à Moiraine.

Pour elle, je ne suis qu’un pauvre berger qu’elle peut manipuler au bénéfice de la tour. Pour lui, je représente une planche de salut dans un naufrage.

Cela posé, les deux n’étaient guère fiables.

Asmodean… Si son lien avec le Ténébreux l’avait protégé de la souillure, ça signifiait qu’on pouvait y arriver par d’autres moyens. Par exemple, en purifiant le saidin.

Hélas, il y avait un problème. Avant de se tourner vers les Ténèbres, les Rejetés comptaient parmi les plus puissants Aes Sedai de l’Âge des Légendes, une époque où des miracles dont la Tour Blanche n’osait pas rêver aujourd’hui étaient pure routine. Bref, si Asmodean ne savait pas comment faire, pour la souillure, ça signifiait probablement qu’il n’y avait pas de solution.

Non, il faut qu’il y en ait une ! Je ne vais pas attendre la folie et la mort, assis les bras ballants.

Des préoccupations futiles ! Selon les prophéties, il avait un certain rendez-vous au mont Shayol Ghul. Il ignorait quand, mais après, il n’aurait plus de souci à se faire au sujet de la folie.

Frissonnant, Rand envisagea de dérouler sa couverture.

Des bruits de pas presque inaudibles, dans le couloir, le firent se lever d’un bond.

Je le leur ai pourtant dit ! Si elles sont incapables de…

La femme qui poussa la porte, les bras lestés d’épaisses couvertures de laine, n’était aucune de celles qu’il s’attendait à voir.

S’arrêtant sur le seuil de la pièce, Aviendha regarda Rand, ses yeux bleu-vert parfaitement neutres. Cette très belle femme, presque du même âge que lui, avait très récemment renoncé à la Lance pour devenir une Matriarche. Ses cheveux roux foncé ne lui arrivaient toujours pas aux épaules et pour ne pas lui tomber sur les yeux, ils n’auraient pas eu besoin du foulard ocre qu’elle portait sur la tête. Habituée à la tenue des guerrières, elle semblait ne pas trop savoir que faire de sa jupe grise et de son châle.

Voyant qu’elle portait un collier d’argent – une série de disques très délicatement travaillés –, Rand eut une petite poussée de jalousie.

Qui lui a offert ça ?

Aviendha n’avait sûrement pas choisi le collier seule, car les bijoux ne l’intéressaient pas, même si elle en portait un autre – un bracelet d’ivoire sculpté de roses dont Rand lui avait fait cadeau. Un geste qu’elle ne lui avait peut-être pas encore pardonné, à vrai dire. Et quoi qu’il en soit, être jaloux n’avait aucun sens.

— Voilà dix jours que je ne t’ai pas vue, dit le jeune homme. Je pensais que les Matriarches, depuis que je leur ai interdit l’accès à mes rêves, t’auraient ordonné de me suivre comme mon ombre.

Amusé par la première chose que Rand avait voulu apprendre, Asmodean s’était ensuite agacé qu’il lui faille si longtemps.

— Je dois suivre ma formation, Rand al’Thor…

Aviendha serait une des rares Matriarches capables de canaliser le Pouvoir. Cette aptitude-là faisait bien entendu partie de sa formation.

— Je ne suis pas une femme des terres mouillées. Ne compte pas que je sois toujours dans les environs, attendant que tu me siffles.

Bien qu’elle connût Egwene – et Elayne aussi, d’ailleurs –, l’Aielle avait une idée bien arrêtée sur les femmes de ce qu’elle appelait « les terres mouillées ». Et sur les hommes aussi, soit dit en passant.

— Elles ne sont pas contentes de ce que tu as fait.

« Elles », c’étaient Amys, Bair et Melaine, les trois Matriarches – capables de marcher dans les rêves – qui formaient Aviendha et tentaient d’espionner Rand.

— Elles n’ont pas aimé non plus que je t’aie dit qu’elles faisaient intrusion dans tes songes.

— Tu leur as raconté ça ? En réalité, tu ne me l’as pas vraiment dit – j’ai deviné. Et même si tu ne m’avais pas donné d’indice, j’aurais fini par comprendre. De leur bouche, j’avais appris qu’elles pouvaient parler à quelqu’un en rêve. J’aurais tiré la conclusion tout seul.

— Tu aurais voulu que je me déshonore encore plus ? demanda Aviendha d’un ton neutre.

Mais les braises de ses yeux auraient pu allumer la cheminée…

— Je ne me déshonorerai plus pour toi, ni pour aucun homme. Je t’ai indiqué la piste à suivre, et je dois assumer ma honte. J’aurais dû te laisser trembler de froid !

Aviendha jeta ses couvertures à la figure de Rand.

Le jeune homme les retira de sa tête et les posa sur la paillasse en réfléchissant à ce qu’il allait dire. Le ji’e’toh, encore et toujours. Décidément, Aviendha était aussi « piquante » qu’un cactus… Mais pas pour tout. Alors qu’elle était censée lui apprendre les coutumes aielles, elle l’espionnait pour le compte des Matriarches. Et si l’espionnage était mal vu chez les Aiels, les Matriarches ne semblaient pas concernées par cet anathème.