Isendre avait dû apprendre qu’il avait plaidé sa cause. La connaissant, elle devait se dire que s’il s’était mouillé ainsi pour un sourire et un regard charmeur, il ferait n’importe quoi en échange d’un « service complet ». Frissonnant à cette idée, et aussi parce qu’il se gelait, Rand songea qu’il aurait préféré avoir un scorpion dans son lit. Si les Promises ne parvenaient pas à la calmer, il lui dirait tout ce qu’il savait d’elle. Voilà qui devrait mettre un terme à ses manigances.
Après avoir éteint les lampes, il rejoignit sa paillasse à tâtons, se coucha sans se dévêtir et chercha dans le noir jusqu’à ce qu’il ait trouvé une couverture. Quand il l’eut tirée sur lui, il songea qu’il serait sans doute reconnaissant à Aviendha, le lendemain, surtout sans feu dans la cheminée.
Mettre en place le tissage d’Esprit qui protégeait ses rêves était devenu une routine. Pourtant, au lieu de s’en féliciter, il se traita intérieurement d’idiot. S’il avait eu recours au Pouvoir, il aurait pu éteindre les lampes après s’être couché. Mais il ne songeait jamais à utiliser ses talents pour les petites choses de la vie.
Un long moment, il attendit que sa chaleur corporelle se soit communiquée à la couverture. Comment pouvait-on avoir si chaud le jour et si froid la nuit ?
Glissant une main sous ses vêtements, il palpa la cicatrice à demi guérie, sur son flanc. Cette blessure que Moiraine ne pourrait jamais vraiment soigner finirait par le tuer. Il en était sûr. Son sang sur la roche du mont Shayol Ghul… Les prophéties étaient très claires.
Pas ce soir ! Il ne faut pas penser à ça ce soir. J’ai encore un peu de temps. Mais si les sceaux peuvent être effrités par un couteau, sont-ils encore assez solides pour… ? Non, pas ce soir !
Un peu moins glacé, Rand se tourna et se retourna sans trouver une position confortable pour dormir.
J’aurais dû me laver…
En ce moment même, Egwene devait être sous une tente chauffée par des pierres. Presque toujours, quand il voulait en utiliser une, des Promises l’accompagnaient et se tordaient de rire, se roulant presque par terre, quand il leur demandait de rester dehors. Déjà qu’il était désagréable de se déshabiller et de se rhabiller dans la vapeur…
Le sommeil finit quand même par venir, peuplé de rêves protégés de toute intrusion des Matriarches ou de quiconque d’autre. Mais pas des pensées du rêveur, bien évidemment. Trois femmes y tournaient en boucle. Pas Isendre – sauf dans un bref cauchemar qui faillit le réveiller – mais Elayne, Min et Aviendha. L’une après l’autre, puis toutes ensemble. Des trois, seule Elayne éprouvait pour lui les sentiments qu’une femme nourrit pour un homme, mais toutes se souciaient de qui il était, non de ce qu’il était.
Hormis le cauchemar, Rand passa une nuit des plus agréables.
5
Avec les Matriarches
Se tenant le plus près possible du petit feu qui brûlait au milieu de la tente, mais frissonnant toujours, Egwene versa l’eau chaude d’une grande bouilloire dans une cuvette en céramique rayée de bleu. Elle avait abaissé les cloisons latérales de la tente, mais le froid montait aussi du sol, malgré les tapis, et toute la chaleur du feu semblait s’évader par le trou d’évacuation de la fumée ménagé dans le toit de toile. Du coup, il ne restait quasiment que la puanteur des bouses de vache.
Manquant claquer des dents, Egwene s’avisa que l’eau refroidissait déjà, car il n’en montait presque plus de vapeur. S’unissant au saidar, elle recourut à un tissage de Feu pour réchauffer l’eau.
Amys ou Bair auraient probablement fait leurs ablutions à l’eau froide – sauf qu’en réalité, elles prenaient presque toujours des bains de vapeur.
Je suis moins résistante qu’elles, voilà tout. Après tout, je ne suis pas née dans le désert. Pourquoi devrais-je me geler et me laver à l’eau froide, si ça ne me dit rien ?
Pourtant, la jeune femme se sentit encore vaguement coupable pendant qu’elle frottait un morceau de tissu sur le pain de savon parfumé à la lavande qu’elle avait acheté à Kadere.
Les Matriarches ne lui avaient jamais rien imposé sur ce sujet. Pourtant, elle avait l’impression de tricher.
Se séparer de la Source Authentique lui arracha un soupir plein de regret. Malgré le froid, elle ricana de sa propre stupidité. L’extase d’être emplie de Pouvoir – ce flot de vitalité et de lucidité qui l’emportait au-delà d’elle-même – était sa plus grande faiblesse. Plus on drainait de saidar, et plus on aspirait à en drainer. Sans l’autodiscipline requise, on finissait par en puiser trop par rapport à ses compétences. Alors, c’était soit la mort, soit une manière de se « calmer » soi-même… Rien qui fût si risible que ça, tout bien pesé.
C’est un de tes plus grands défauts ! se sermonna-t-elle. Tu veux toujours en faire plus que ce qui paraît accessible. Ma fille, tu devrais te laver à l’eau froide, ça te ferait les pieds !
Il y avait tant de choses à apprendre… Tellement, en vérité, qu’une vie semblait trop courte pour qu’on ait le temps de tout assimiler. Matriarches comme Aes Sedai, ses formatrices se montraient toujours si prudentes… Comment se retenir, alors qu’elle avait conscience d’être en avance par rapport à elles sur une multitude de points ?
Je peux faire bien plus de choses qu’elles le croient…
Un courant d’air frappa Egwene comme la lanière d’un fouet et fit voleter la fumée dans toute la tente.
— Si vous voulez bien…, commença une voix de femme.
Egwene couina de désagrément avant de pouvoir lâcher d’une voix étranglée :
— Le rabat ! Ferme-le ! (Elle enroula les bras autour de son torse pour se réchauffer.) Entre ou sors, mais ferme-le !
Tous ses efforts pour avoir un peu chaud réduits à néant…
La femme en longue tunique blanche entra sous la tente à genoux, puis elle laissa retomber le rabat. Les yeux baissés, les mains humblement croisées, elle réagit exactement comme si Egwene l’avait frappée au lieu de lui crier après.
— Si vous voulez bien, dit-elle, la Matriarche Amys m’envoie vous inviter à la rejoindre dans le bain de vapeur.
Regrettant de ne pas pouvoir se tenir directement au-dessus du feu, Egwene marmonna entre ses dents.
Que la Lumière brûle Bair et son fichu entêtement !
Sans la rigidité de la Matriarche aux cheveux blancs, elles auraient toutes pu être dans des chambres, au lieu de se geler sous des tentes à la lisière de la cité.
J’aurais une cheminée à ma disposition, et une porte pour me protéger du froid.
À cet instant précis, elle l’aurait parié, Rand était bien tranquille, sans qu’on vienne le déranger à tout bout de champ.
Maudit Rand « Dragon » al’Thor ! Tu claques des doigts, et des Promises accourent comme une nuée de servantes. Je suis sûre qu’elles t’ont déniché un vrai lit, pas une vulgaire paillasse…
Et bien sûr, messire Dragon devait prendre un bain chaud tous les soirs.
Les Promises lui apportent sûrement des seaux d’eau chaude dans sa chambre. Et elles lui ont à coup sûr dégotté une superbe baignoire de cuivre.
Amys et Melaine (oui, même elle) s’étaient montrées favorables à la proposition d’Egwene. Mais Bair avait tapé du poing, et elles s’étaient soumises comme des gai’shain. Avec les changements qu’apportait Rand, Bair s’accrochait aux traditions, et c’était compréhensible. Mais pourquoi n’avoir pas fait une exception sur ce sujet ?
Bien entendu, Egwene n’avait pas contesté cette décision. Aux Matriarches, elle avait promis d’oublier qu’elle était une Aes Sedai – rien de bien déchirant, puisqu’elle n’en était pas une – et d’obéir sans jamais discuter. Ça, en revanche, c’était plus compliqué. Partie de la Tour Blanche depuis un bon moment, Egwene avait en quelque sorte recouvré son indépendance. Mais Amys avait vite douché ses ardeurs. Même quand on savait ce qu’on faisait, avait-elle dit, s’aventurer dans le Monde des Rêves restait très dangereux. Quand on ne le savait pas, c’était carrément mortel… Si elle ne se montrait pas docile en étant réveillée, comment savoir si elle le serait en rêve ? Dans ce cas, les Matriarches refusaient de prendre la responsabilité de la former.