Du coup, Egwene acceptait toutes les corvées, comme Aviendha, et elle se laissait infliger des punitions avec toute la bonne grâce dont elle était capable. En d’autres termes, elle sautait dès qu’Amys, Melaine ou Bair disaient « grenouille ». Une façon de parler, bien sûr, car aucune des trois Matriarches n’avait jamais vu l’ombre d’une grenouille.
Ce soir, elles doivent seulement vouloir que je leur serve leur infusion…
Non, impossible. C’était le tour d’Aviendha…
Un moment, Egwene songea à enfiler des bas, mais elle se contenta de remettre ses chaussures. De très solides godillots, adaptés au désert, mais qui lui faisaient quand même regretter les jolis modèles en velours qu’elle portait à Tear.
— Comment te nommes-tu ? demanda-t-elle à la gai’shain, histoire de se montrer sociable.
— Cowinde, répondit docilement la femme en blanc.
Egwene soupira de frustration. Malgré tous ses efforts, elle ne parvenait pas à sympathiser avec les gai’shain. Bien sûr, elle n’avait aucune expérience des domestiques – cela dit, il ne s’agissait pas vraiment de serviteurs…
— Tu étais une Promise ?
La façon dont Cowinde leva brièvement la tête, ses yeux bleus brillant, indiqua à Egwene qu’elle avait mis dans le mille.
— Je suis une gai’shain… Le passé et l’avenir ne sont pas le présent, qui est le seul à exister.
— Quels sont ton clan et ta tribu ?
D’habitude, il n’y avait pas besoin d’interroger les Aiels pour le savoir. Même les gai’shain…
— Je sers la Matriarche Melaine du clan Jhirad de la tribu Goshien.
Alors qu’elle essayait de choisir entre deux capes – une en laine marron et l’autre en soie bleue chaudement doublée, les deux achetées à Kadere qui avait organisé une grande braderie afin de vider ses chariots pour y embarquer le chargement de Moiraine – Egwene s’interrompit un moment pour dévisager la femme, le front plissé. Ce n’était pas la bonne réponse… Mais on disait qu’une sorte de Sidération frappait parfois les gai’shain. Au terme de leurs un an et un jour de service, ils refusaient purement et simplement de retirer leur robe blanche.
— Quand en auras-tu terminé ? demanda Egwene.
— Je suis une gai’shain…
— J’ai bien compris ! Mais quand pourras-tu retourner dans ton clan et dans ta forteresse ?
— Je suis une gai’shain…, répéta Cowinde, les yeux baissés sur le sol. Si mes réponses ne vous conviennent pas, punissez-moi, mais je ne peux pas en donner d’autres.
— Ne sois pas ridicule ! s’emporta Egwene. Et ne reste pas à genoux comme ça. Tu n’es pas un crapaud.
Cowinde obéit immédiatement, s’asseyant sur les talons pour attendre de nouveaux ordres. Egwene se demanda si elle n’avait pas rêvé, un peu plus tôt, quand elle l’avait vue lever la tête. Eh bien, à l’évidence, cette gai’shain s’était arrangée à sa manière avec la Sidération. Une solution stupide, mais tout ce qu’on pourrait lui dire n’y changerait rien.
De plus, se souvint Egwene, elle était censée aller rejoindre les Matriarches, et bavarder avec une gai’shain la retardait.
Se rappelant le courant d’air froid, un peu plus tôt, la jeune femme s’interrogea de nouveau au sujet des capes. Cette « bourrasque » avait incité les deux grandes fleurs blanches à se refermer à demi dans leur vase. Elles provenaient d’un végétal appelé segade, une plante du désert dépourvue de feuilles et couverte d’épines. Le matin même, elle avait surpris Aviendha avec ces fleurs qu’elle regardait comme si elles allaient la mordre. Apercevant Egwene, l’Aielle avait sursauté, puis tendu l’esquisse de bouquet à son amie en affirmant l’avoir cueilli pour elle. Un moyen de cacher qu’elle aimait les fleurs, bien entendu, car elle restait une Promise dans l’âme… Encore que… De temps en temps, on voyait des Far Dareis Mai avec une fleur dans les cheveux ou à la boutonnière.
Egwene al’Vere, tu fais tout pour différer le moment d’y aller. Cesse de te comporter comme une idiote, sinon, tu finiras par concurrencer Cowinde.
— Je te suis, gai’shain…
Egwene eut à peine le temps de s’envelopper dans la cape de laine. Déjà hors de la tente, Cowinde tenait le rabat ouvert – pour elle… et pour le vent glacial.
À la lumière de la lune gibbeuse et des étoiles, Egwene suivit son guide dans le camp des Matriarches dressé à moins de cent pas de l’endroit où une des rues de Rhuidean, inachevée comme tout le reste, s’arrêtait brusquement pour laisser la place à un sol craquelé semé de cailloux. Alors que la cité, à cette heure, semblait une vaste étendue de falaises et de crevasses, Egwene commença à se faufiler entre des tentes basses dont tous les panneaux latéraux étaient rabattus. Une odeur de fumée et des arômes de cuisson flottaient dans l’air en un mélange harmonieux.
Presque tous les jours, les autres Matriarches venaient ici pour des réunions, mais elles dormaient avec leurs clans respectifs. Plusieurs avaient même élu domicile à Rhuidean. Hélas, Bair campait sur sa position. Pas question d’approcher davantage de la ville ! Et si Rand n’avait pas été là, elle aurait probablement insisté pour s’installer dans les montagnes.
Serrant les pans de la cape sur son torse, Egwene avança aussi vite que c’était possible alors que des vrilles glacées de végétaux venaient lui fouetter les jambes pratiquement à chaque pas. Pour garder l’avance qui convenait à un guide, Cowinde avait dû relever jusqu’à ses genoux l’ourlet de sa robe blanche. Bien entendu, Egwene n’avait absolument pas besoin qu’on lui montre le chemin. Mais si elle n’avait pas joué le jeu, la gai’shain aurait pu en être humiliée, voire se sentir gravement offensée.
Les dents serrées afin qu’elles ne claquent pas, Egwene se demanda pourquoi cette fichue Cowinde ne courait pas à toutes jambes.
La tente bain de vapeur ressemblait à toutes les autres, n’était le trou d’évacuation de la fumée, délibérément obstrué. Non loin de là, au centre d’un cercle de pierres de la taille d’une tête humaine, un feu finissait de brûler, ses braises encore rougeoyantes. À sa chiche lumière, impossible d’identifier les étranges monticules qui s’alignaient près de l’entrée de la tente. Des vêtements de femmes soigneusement pliés, songea Egwene, instruite par l’expérience.
Prenant une grande inspiration qui lui glaça les poumons, la jeune femme se débarrassa de ses chaussures et de sa cape puis bondit littéralement sous la tente. Alors qu’elle avait eu à peine le temps de frissonner avant que le rabat retombe derrière elle, la chaleur la saisit à la gorge et elle commença à transpirer d’abondance avant même d’avoir eu le temps de se réchauffer.
Les trois Matriarches qui lui enseignaient à marcher dans les rêves continuèrent à suer consciencieusement, leurs très longs cheveux trempés comme au sortir d’une baignade. Bair parlait avec Melaine, dont l’incontestable beauté, avec ses yeux verts et ses cheveux roux clair, paraissait encore plus éclatante comparée à la peau parcheminée et aux tresses blanches de son aînée. La crinière de neige comme Bair – mais il s’agissait peut-être d’un blond si pâle qu’il en paraissait blanc –, Amys n’avait pas l’air âgée du tout. Comme Melaine, elle était capable de canaliser le Pouvoir – un don très rare parmi les Matriarches – et elle devait avoir un petit quelque chose du visage sans âge qui caractérisait les Aes Sedai.