Déjà pas bien grande, Moiraine paraissait minuscule et frêle à côté de ces Aielles. Sa peau pâle couverte de sueur, les cheveux trempés et collés sur le crâne, elle conservait toute sa dignité comme s’il était inconcevable qu’elle en fût privée, même nue comme un ver – un état qu’elle semblait nier avec une majesté superbe de détachement.
Utilisant des sortes de racloirs en bronze appelés des staera, les Matriarches se débarrassaient nonchalamment de la sueur et de la poussière récoltée pendant la journée.
Elle aussi couverte de sueur, Aviendha était accroupie à côté du grand chaudron rempli de pierres chaudes enduites de suie qui trônait au milieu de la tente. Avec une paire de pinces, elle transféra une dernière pierre prélevée dans un plus petit chaudron. Puis elle versa de l’eau dans le grand, produisant ainsi un surplus de vapeur. Si celle-ci était venue à se tarir, l’ancienne guerrière se serait fait rudement tancer, dans le meilleur des cas. Et lors de la prochaine réunion sous cette tente, ce serait à Egwene de s’occuper des pierres.
Pour l’heure, elle s’assit en tailleur à côté de Bair sur le sol nu désagréablement chaud et humide. Une fois installée, elle s’avisa qu’Aviendha avait reçu la badine – très récemment, à l’évidence. Quand elle s’assit à côté d’elle, l’Aielle, malgré tout son stoïcisme, ne put s’empêcher de grimacer de douleur.
Egwene ne s’attendait pas à ça. Les Matriarches imposaient une discipline de fer – pire que celle de la Tour Blanche, et ce n’était pas peu dire – mais Aviendha apprenait à canaliser avec une détermination inébranlable. Incapable de marcher dans les rêves, elle s’exerçait à devenir une Matriarche avec le même acharnement qu’elle avait dû mettre à maîtriser le maniement de ses armes de Promise.
Après qu’elle eut avoué avoir prévenu Rand que les Matriarches épiaient ses rêves, elle avait dû passer trois jours à creuser de grands trous dans le sol aride puis à les reboucher. À la connaissance d’Egwene, c’était le seul faux pas qu’on avait pu lui reprocher jusque-là. À la moindre occasion, Amys et les deux autres vantaient à Egwene les mérites de leur autre élève, si obéissante, si dévouée et si courageuse. Même si les deux jeunes femmes étaient amies, il y avait parfois de quoi hurler de rage.
— Tu en as mis du temps à venir…, ronchonna Bair tandis que la jeune femme cherchait encore une position confortable.
La voix de Bair semblait ténue et frêle comme un roseau. Mais un roseau de fer, découvrait-on quand on la connaissait un peu mieux.
— Je suis désolée, souffla Egwene.
Ce serait assez repentant, cette fois ?
— De l’autre côté du Mur du Dragon, reprit Bair en continuant à se frotter avec son staera, tu es une Aes Sedai. Ici, tu es une adepte, et les adeptes ne traînent pas en chemin. Quand j’envoie chercher Aviendha, ou lorsque je la charge d’une mission, elle court, même si j’ai simplement besoin d’une épingle. Prends-la donc pour modèle ! Entre nous, tu aurais du mal à en trouver un meilleur.
Empourprée jusqu’à la racine des cheveux, Egwene s’efforça de bêler comme un doux agneau :
— J’essaierai de l’imiter, Bair.
C’était la première fois qu’une Matriarche faisait ce genre de comparaison devant les deux autres. Jetant un coup d’œil à la dérobée à Aviendha, Egwene fut surprise par son air grave et pensif. Parfois, elle aurait préféré que sa presque-sœur ne soit pas un parangon de vertu.
— Cette gamine apprendra, Bair, intervint Melaine, ou peut-être bien que non… De ton côté, voudrais-tu garder pour plus tard tes cours sur la ponctualité et la rapidité de réaction ?
De dix ou douze ans plus vieille qu’Aviendha, Melaine parlait presque toujours comme si elle avait eu des capitules de bardane sous sa jupe. Là, elle était peut-être assise sur une pierre pointue… Dans ce cas, elle ne bougerait pas, attendant que la pierre le fasse.
— Je vous le redis, Moiraine Sedai, les Aiels sont fidèles à Celui qui Vient avec l’Aube, pas à la Tour Blanche.
Egwene supposa qu’elle était censée prendre la conversation en route…
— Il est possible, fit Amys d’un ton apaisant, que les Aiels servent de nouveau les Aes Sedai, mais le temps n’en est pas encore venu.
Sans cesser de jouer du staera, la Matriarche dévisagea l’Aes Sedai.
Ce temps viendrait, Egwene l’aurait juré, car désormais, Moiraine savait que certaines Matriarches canalisaient le Pouvoir. À l’avenir, les Aes Sedai sillonneraient le désert pour découvrir des jeunes filles susceptibles d’être formées, et elles tenteraient sûrement de ramener à la tour toutes les femmes comme Melaine et Bair.
Au début, Egwene avait eu peur que les Matriarches souffrent sous l’impitoyable joug des Aes Sedai, connues pour expédier de force à la tour toute femme montrant la moindre aptitude à canaliser. Mais la jeune femme ne s’inquiétait plus – contrairement aux Matriarches, lui semblait-il. Dans un conflit de volonté, Amys et Melaine pouvaient tenir la dragée haute à n’importe quelle Aes Sedai, ainsi qu’elles le démontraient chaque jour face à Moiraine. Et Bair, alors qu’elle ne maîtrisait pas le Pouvoir, aurait sans doute pu forcer Siuan Sanche en personne à sauter à travers des cerceaux comme une lionne domptée.
Pourtant, elle n’était pas la Matriarche la plus autoritaire du lot. Cet honneur revenait à Sorilea, une vénérable femme du clan Jarra des Chareen. Pas fichue de canaliser aussi bien que la moins douée des novices, la Matriarche de la forteresse Shende était capable de charger une de ses collègues d’une corvée, comme si elle était face à une gai’shain. Et nulle Aielle n’aurait eu l’idée de lui désobéir.
Tout bien pesé, il n’y avait aucun souci à se faire pour les Matriarches…
— Je comprends que tu veuilles protéger ton pays et ses voisins, dit Bair, mais Rand al’Thor n’a aucunement l’intention de nous lancer dans une expédition punitive. Tous ceux qui se soumettront à Celui qui Vient avec l’Aube et aux Aiels, tous ceux-là n’auront rien à craindre.
Ainsi, c’était ça, le sujet de la conversation. Egwene aurait dû s’en douter.
— Je ne me soucie pas seulement d’épargner des vies ou de protéger des pays, répondit Moiraine.
Alors qu’elle passait un index sur un de ses sourcils lustrés de sueur, l’Aes Sedai parvint à conserver toute la dignité d’une reine. Cela dit, son ton était aussi tranchant que celui de Melaine.
— Si vous suivez Rand, ce sera un désastre. Des années de préparation vont enfin porter leurs fruits, et voilà qu’il veut tout rayer d’un trait de plume !
— Les plans de la Tour Blanche ne nous concernent pas, dit Amys d’un ton si doux qu’on aurait pu se méprendre sur le sens de sa phrase. Les Matriarches doivent déterminer ce qui est bon pour les Aiels. Et faire en sorte qu’ils agissent dans leur propre intérêt.
Egwene se demanda ce que les chefs de tribu penseraient d’une telle déclaration. Sachant qu’ils se plaignaient souvent de l’interférence des Matriarches dans des affaires qui ne les regardaient pas, on pouvait penser qu’ils ne seraient pas surpris. Tous étaient des hommes intelligents à la volonté de fer, mais contre les Matriarches, Egwene leur donnait aussi peu de chances qu’au Conseil du Village, chez elle, face au Cercle des Femmes.