Pour le reste, Moiraine avait parfaitement raison.
— Si Rand…, commença Egwene.
Mais Bair ne la laissa pas continuer.
— Nous entendrons plus tard ce que tu as à dire, mon enfant. Tu en sais long sur Rand al’Thor, et tes connaissances sont précieuses, mais ça ne te dispense pas de rester à ta place et de parler uniquement quand on t’interroge. Et ne fais pas cette tête, sinon, tu auras droit à une infusion d’épine-bleue.
Egwene eut une moue amère. Le « respect pour les Aes Sedai, des égales parmi les égales » ne semblait pas s’étendre aux élèves, même quand elles se faisaient passer pour des sœurs. Prudente, la jeune femme tint sa langue. Sinon, Bair était tout à fait capable de lui ordonner d’aller se préparer une grande tasse de l’épouvantable breuvage. Atrocement amère, l’épine-bleue ne servait à rien, à part soigner l’insubordination, la bouderie ou tout autre comportement qu’une Matriarche pouvait juger irrespectueux.
Compatissante, Aviendha tapota l’épaule de son amie.
— Vous croyez toutes les trois que ça ne sera pas également une catastrophe pour les Aiels ? demanda Moiraine.
Dans un bain de vapeur, alors qu’on ruisselait de sueur, rester froide comme une lame pouvait sembler un impossible exploit. Pourtant, Moiraine y parvenait sans l’ombre d’une difficulté.
— La guerre des Aiels recommencera. Vous tuerez, vous pillerez et incendierez des villes, et à la fin, tout le monde s’unira contre vous.
— Le cinquième des richesses est notre dû, Aes Sedai, intervint Melaine. Nous ne pillons rien.
La jeune Matriarche écarta ses cheveux – même trempés de sueur et de vapeur, ils brillaient comme de la soie – afin de pouvoir passer le staera sur la peau sans rides d’une de ses épaules.
— Nous ne prenons jamais plus, même aux tueurs d’arbre.
Le regard glacial que Melaine jeta à l’Aes Sedai ne devait rien au hasard. Ici, tout le monde savait que Moiraine était originaire du Cairhien.
— Les impôts de vos rois et de vos reines sont au moins aussi lourds.
— Et quand toutes les nations se tourneront ensemble contre vous ? Durant la guerre des Aiels, ce fut suffisant pour vous repousser. Ça se reproduira, et chaque camp subira des pertes cruelles.
— Les Aiels ne craignent pas la mort, Aes Sedai, dit Amys avec un gentil sourire, comme si elle faisait la leçon à une enfant. La vie est un songe dont nous devons tous nous réveiller un jour avant de pouvoir rêver de nouveau. De plus, lors de la guerre en question, seuls quatre clans ont traversé le Mur du Dragon sous les ordres de Janduin. Il y en a déjà six ici, et Rand al’Thor veut rallier les autres à sa cause.
— La prophétie de Rhuidean annonce qu’il nous brisera, intervint Melaine, une lueur furieuse dans ses yeux verts. (De l’animosité envers Moiraine, ou la preuve qu’elle n’était pas disposée à subir le sort qu’elle venait d’évoquer ?) Quelle importance que ce soit ici ou de l’autre côté du Mur du Dragon ?
— Rand perdra le soutien de toutes les nations à l’ouest de votre désert, insista Moiraine.
Elle restait impassible, comme d’habitude, mais quelque chose dans son regard montrait qu’elle était prête à casser des pierres avec les dents.
— Et il a besoin de ce soutien !
— Il a celui de la nation aielle, souffla Bair de sa voix si frêle. (Comme pour renforcer ses propos, elle fit de grands gestes lents avec son staera.) Les tribus n’ont jamais formé une nation, mais aujourd’hui, il nous unit enfin.
— Moiraine Sedai, dit Amys, inflexible, nous ne vous aiderons pas à le détourner de ce chemin-là.
— Si tu veux bien te retirer, à présent, Aes Sedai, fit Bair. Pour ce soir, nous avons assez débattu du sujet que tu voulais évoquer.
Une formulation des plus courtoises pour une fin de non-recevoir cinglante.
— Je vais me retirer, acquiesça Moiraine, redevenue parfaitement sereine.
À l’entendre, c’était elle qui voulait partir, pas ses interlocutrices qui la congédiaient. Au fil du temps, elle avait appris à ne même pas sourciller chaque fois que les Matriarches soulignaient qu’elles n’étaient pas sous l’autorité de la Tour Blanche.
— De toute façon, j’ai autre chose à faire.
C’était de toute évidence la vérité – d’ailleurs, il n’aurait pas pu en être autrement. Des occupations liées à Rand ? Egwene était bien trop maligne pour poser la question. Quand l’Aes Sedai voulait qu’elle sache quelque chose, elle l’en informait. Sinon… Eh bien, Egwene avait droit à quelque esquive tordue – puisque les sœurs ne pouvaient pas mentir – ou à un « Ça ne te regarde pas » qui la remettait immédiatement à sa place. Bien placée pour savoir que la jeune femme n’était pas une Aes Sedai de l’Ajah Vert, Moiraine jouait le jeu en public, pour le bien de leur cause. En privé, elle ne s’en laissait pas conter.
Dès que l’Aes Sedai fut sortie, faisant entrer de l’air glacial sous la tente, Amys se tourna vers Aviendha :
— Sers-nous donc l’infusion, ordonna-t-elle.
La jeune Aielle sursauta, ouvrit deux fois la bouche sans parvenir à émettre un son, puis bredouilla :
— Il faut d’abord que je la prépare…
Sur ces mots, elle sortit de la tente à quatre pattes. Bien entendu, le second courant d’air glacé dissipa la vapeur.
Les Matriarches échangèrent des regards stupéfaits. Aviendha, être ainsi prise en défaut ? Egwene elle-même n’en revenait pas. Même si c’était rarement de bon cœur, son amie s’acquittait de toutes les corvées avec une remarquable efficacité. Pour qu’elle ait oublié de préparer l’infusion, quelque chose devait la troubler terriblement. Les Matriarches voulaient leur boisson chaque soir.
— Plus de vapeur, ma fille ! dit Melaine.
Aviendha étant sortie, Egwene comprit que c’était à elle que s’adressait la Matriarche. Après avoir arrosé les pierres d’eau, elle canalisa le Pouvoir pour les réchauffer, ainsi que le chaudron, jusqu’à ce que l’ensemble diffuse autant de chaleur qu’un four. Si les Aiels avaient l’habitude de passer de la canicule à un froid hivernal en un clin d’œil, Egwene ne s’y faisait toujours pas.
Voyant des nuages de vapeur emplir la tente, Amys approuva du chef. Comme Melaine, elle distinguait l’aura du saidar qui enveloppait la jeune adepte – un phénomène qu’Egwene ne pouvait pas voir sur elle-même.
Melaine ne réagit pas, continuant à jouer du staera sur sa peau de pêche.
Se séparant de la Source Authentique, Egwene se rassit et se pencha pour souffler à l’oreille de Bair :
— Aviendha a-t-elle fait quelque chose de très mal ?
Egwene ignorait ce que son amie penserait de sa façon de procéder, mais elle ne voyait aucune raison de se montrer trop directe, même en son absence.
Bair ne s’embarrassa pas de tant de scrupules.
— Tu veux parler des zébrures ? demanda-t-elle comme si elle discutait de la pluie et du beau temps avec une amie. Elle est venue me dire qu’elle a menti deux fois aujourd’hui, sans préciser à qui et sur quels sujets. Tant qu’elle ne ment pas à une Matriarche, ça la regarde, bien entendu, mais elle a proclamé qu’un toh s’imposait pour laver son honneur.
— C’est elle qui vous a demandé de… ?
Egwene ne parvint pas à finir sa phrase.
Bair acquiesça comme s’il n’y avait rien d’extraordinaire dans tout ça.
— J’ai ajouté quelques coups pour la punir de m’avoir dérangée avec ça. Si le ji était impliqué, ça n’était pas par rapport à moi. D’ailleurs, je parie que ses « mensonges » sont des peccadilles dont seule une Far Dareis Mai pourrait faire une histoire. Les Promises, et même les anciennes Promises, sont parfois aussi assommantes que les hommes.
Amys eut un regard courroucé dont la signification ne pouvait échapper à personne, même derrière un rideau de vapeur. Comme Aviendha, elle avait manié la lance avant d’y renoncer pour devenir une Matriarche.