Egwene, pour sa part, n’avait jamais croisé un Aiel qui ne soit pas « assommant » dès qu’il était question du ji’e’toh. Mais là, ça dépassait tout. Décidément, ces gens étaient des fous furieux…
Mais Bair semblait être déjà passée à autre chose.
— Il y a plus d’Égarés dans la Tierce Terre que je n’en ai jamais vu, dit-elle à la cantonade.
C’était le surnom que les Aiels donnaient aux Tuatha’an – les Zingari, de l’autre côté du Mur du Dragon.
— Ils fuient les terres mouillées, effrayés par ce qui s’y passe, lâcha Melaine avec un mépris évident.
— Il paraît, intervint Amys, que certains des nôtres qui ont fui après la Sidération sont allés voir les Égarés, leur demandant de voyager avec eux.
Un long silence s’ensuivit. Désormais, tous les Aiels savaient que les Zingari avaient la même ascendance qu’eux, les deux branches se séparant avant que les guerriers traversent la Colonne Vertébrale du Monde pour s’exiler dans le désert. Mais cette révélation n’avait en rien amélioré leur opinion sur les Tuatha’an. Au contraire, même…
— Il apporte le changement, siffla Melaine, nul n’ayant besoin qu’elle précise de qui elle parlait.
— Je croyais que vous aviez accepté ces bouleversements, dit Egwene avec une sincère compassion.
Voir sa vie soudain sens dessus dessous n’avait rien d’agréable, elle n’en doutait pas un instant.
— Accepté ? répéta Bair comme si ce mot lui laissait un goût amer dans la bouche. Non, nous les supportons du mieux que nous pouvons, c’est tout.
— Il transforme tout…, fit Amys, pensive. Rhuidean. Les Égarés… La Sidération… Avoir dit ce qui aurait à jamais dû être tu…
Comme tous les Aiels, les Matriarches avaient encore du mal à évoquer tous ces sujets.
— Les Promises le couvent comme si elles lui devaient plus de loyauté qu’à leurs tribus, ajouta Bair. Pour la première fois, elles ont autorisé un homme à entrer sous leur Toit.
Amys parut vouloir dire quelque chose, mais elle se ravisa. Apparemment, elle tenait à garder ce qu’elle savait des rouages internes de l’ordre pour les femmes qui en faisaient partie ou qui en provenaient.
— Les chefs ne nous écoutent plus comme avant, se plaignit Melaine. N’étant pas devenus complètement fous, ils nous demandent encore notre avis, mais Bael ne me confie plus la teneur de ses conversations avec Rand al’Thor. Il me dit de demander au Car’a’carn… qui me répond d’interroger Bael. Contre Celui qui Vient avec l’Aube, je ne peux rien faire, mais Bael… Il a toujours été têtu et colérique, mais là, il n’a plus de limites. Parfois, je voudrais lui fracasser le crâne avec un bâton…
Amys et Bair gloussèrent comme si c’était une excellente plaisanterie. Ou avaient-elles seulement envie de rire pour oublier que tout changeait autour d’elles ?
— Avec un homme pareil, fit Bair, on n’a que trois solutions : rester loin de lui, le tuer ou l’épouser.
Melaine se raidit et s’empourpra sous son teint halé. Un moment, Egwene crut qu’elle allait se fendre d’une tirade encore plus enflammée que ses joues.
Mais un courant d’air froid annonça le retour d’Aviendha, les bras lestés d’un plateau d’argent où reposaient une bouilloire en émail jaune, des tasses de porcelaine issues de l’artisanat du Peuple de la Mer et un pot de miel.
Frissonnant pendant qu’elle faisait le service – sans doute parce qu’elle n’avait pas pris la peine de se couvrir, dehors –, Aviendha fit ensuite passer les tasses et le pot de miel. Bien entendu, pour les servir, Egwene et elle, l’ancienne guerrière attendit qu’Amys lui donne l’autorisation.
— Plus de vapeur ! s’écria Melaine, ses ardeurs apparemment calmées par l’air glacial.
Aviendha se précipita vers le chaudron et la gourde d’eau, probablement pour se faire pardonner sa bévue avec l’infusion.
— Egwene, demanda Amys en sirotant son breuvage, comment réagirait Rand si Aviendha demandait à dormir dans sa chambre ?
L’ancienne Promise se pétrifia.
— Dans sa… ? s’étrangla Egwene. Vous ne pouvez pas demander à Aviendha de faire ça ! C’est impossible !
— Petite idiote, marmonna Bair. Nous n’exigeons pas qu’elle partage sa couche. Mais interprétera-t-il cette demande comme toi ? Et répondra-t-il par l’affirmative ? Les hommes sont de bien étranges créatures, dans le meilleur des cas, et celui-là n’a pas grandi parmi nous, donc il nous paraît encore plus bizarre.
— Il ne penserait sûrement pas à ce que vous insinuez…, dit très vite Egwene. Enfin, je suppose… Mais ce n’est pas convenable. Tout simplement !
— Je vous implore de ne pas exiger ça de moi, intervint Aviendha, faisant montre d’une humilité dont Egwene ne l’aurait pas crue capable.
Versant de l’eau avec de grands gestes saccadés, l’ancienne Promise produisait d’impressionnants nuages de vapeur.
— Ces derniers jours, j’ai beaucoup appris, parce que je n’étais pas obligée de rester avec lui. Et depuis que Moiraine Sedai et Egwene m’aident à canaliser le Pouvoir – grâce à vous, parce que vous les y avez autorisées – je fais des progrès plus rapides encore. Elles ne sont pas de meilleures formatrices que vous, n’allez pas vous méprendre, mais j’ai une telle soif d’apprendre.
— Tu continueras à travailler, dit Melaine. Personne ne te demande de rester tout le temps avec lui. Si tu t’appliques toujours autant, tes cours ne seront pas affectés. Après tout, tu n’étudies pas en dormant.
— Je ne pourrai pas…, marmonna Aviendha entre ses dents.
Elle leva les yeux et ajouta d’un ton plus ferme :
— Je ne veux pas ! Pas question que je sois là lorsqu’il invitera de nouveau cette catin d’Isendre dans sa couche !
Egwene écarquilla les yeux de stupeur.
— Isendre ?
Elle connaissait et désapprouvait de tout son cœur le châtiment que les Promises avaient infligé à la jeune femme. Mais là…
— Tu ne veux pas dire que… ?
— Silence ! cria Bair, ses yeux bleus froids comme la mort. Toutes les deux ! Vous êtes très jeunes, mais même les Promises de la Lance devraient savoir que les hommes peuvent se comporter comme des idiots, en particulier quand ils ne sont pas liés à une femme susceptible de les guider.
— Aviendha, dit Amys, je suis contente de voir que tu ne contrôles plus tes émotions si strictement. Sur ce plan, les Promises sont aussi ridicules que les hommes. Je m’en souviens, et ça me fait toujours monter le rouge au front. Laisser s’exprimer ses émotions peut obscurcir un moment le bon sens d’une personne, mais les étouffer l’occulte à tout jamais. Prends simplement garde à ne pas t’épancher trop souvent, ou au mauvais moment.
En appui sur les mains, Melaine se pencha en avant jusqu’à ce que la sueur qui ruisselait sur son visage semble devoir tomber dans le chaudron.
— Tu sais quel sera ton destin, Aviendha. Tu deviendras une Matriarche très puissante et d’une autorité incontestée. Mais il y a plus que cela… Tu as déjà en toi une grande force. Elle s’est révélée au moment de ta première épreuve, et elle s’affirmera au cours de cette mission.
— Mon honneur…, commença Aviendha.
Elle ne parvint pas à continuer, serrant contre elle la gourde d’eau comme si elle était justement cet honneur qu’elle entendait protéger.
— La Trame ne se soucie pas du ji’e’toh, dit Bair avec peut-être – mais peut-être seulement – une once de compassion. Ce qui compte, c’est ce qui doit être et qui sera. Les hommes et les Promises luttent contre le destin même quand il est clair que la Trame se tisse inexorablement en dépit de leurs efforts. Si tu veux avoir de l’influence sur ta propre vie, il faut d’abord cesser de combattre la Trame. Sinon, elle te forcera à accomplir ses volontés et tu souffriras au lieu de trouver une forme d’harmonie et de bonheur.