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— Et s’il la piétine au lieu de la ramasser ? demanda Bair.

Amys s’en tapa sur les cuisses de rire.

Egwene songea que ça ne risquait guère d’arriver. Si elle avait bien compris les coutumes aielles, il suffirait que Dorindha accepte Melaine comme sœur-épouse, car Bael n’aurait pas vraiment son mot à dire. Qu’un homme puisse avoir deux épouses ne choquait plus vraiment la jeune femme.

À cultures différentes, coutumes différentes…

N’ayant jamais osé poser la question, Egwene ne pouvait pas être affirmative, mais il semblait vraisemblable qu’il existe des Aielles dotées de deux époux. Un peuple très étrange, tout de même…

— Je vous demande d’agir comme mes premières-sœurs, voilà tout. Et je crois que Dorindha m’aime bien.

Dès que Melaine eut prononcé ces quelques mots, l’hilarité de ses deux compagnes se transforma subtilement. Toujours souriantes, elles étreignirent leur amie, lui assurant qu’elles étaient ravies pour elle et que son union avec Bael serait un succès. À l’évidence, Bair et Amys ne doutaient pas un instant que Dorindha donnerait son aval. Bras dessus bras dessous, les trois Matriarches sortirent en gloussant comme des gamines. Mais non sans avoir ordonné à Egwene et à Aviendha de remettre de l’ordre sous la tente.

— Egwene, demanda l’ancienne Promise, une femme de ton pays accepterait-elle d’avoir une sœur-épouse ?

Avec un bâton, elle retira le cache qui obstruait le trou d’évacuation de la fumée.

Le froid revenant à la charge, Egwene regretta que son amie n’ait pas gardé cette tâche pour la fin.

— Je n’en sais trop rien…, dit-elle en ramassant les tasses et le pot de miel. (Elle les posa sur le plateau puis ajouta les staera.) Mais je ne crois pas. Une amie très proche, peut-être…

Une précision purement diplomatique. Dénigrer les coutumes des Aiels n’aurait pas été une idée très judicieuse.

Aviendha marmonna entre ses dents, puis elle entreprit de remonter les flancs latéraux de la tente.

Ses dents faisant autant de bruit que les tasses qui s’entrechoquaient sur le plateau, Egwene déboula dehors, où les Matriarches étaient en train de s’habiller sans hâte, comme si elles étaient dans une chambre douillette par une nuit d’été. Une gai’shain prit le plateau à Egwene, qui se mit aussitôt à la recherche de sa cape et de ses chaussures. Hélas, elle ne trouva rien.

— J’ai fait porter tes affaires sous ta tente, dit Bair en finissant de lacer son chemisier. Pour le moment, tu n’en as pas besoin.

Egwene en eut l’estomac tout retourné. Sautant sur place, elle battit des bras dans le vain espoir de se réchauffer. Par bonheur, les Matriarches ne lui demandèrent pas d’arrêter.

Soudain, elle s’avisa que la silhouette en robe blanche qui s’éloignait avec le plateau était trop grande, même pour une Aielle. Serrant les dents pour les empêcher de claquer, elle foudroya du regard les Matriarches, qui semblaient se ficher comme d’une guigne qu’elle tombe raide morte de froid.

Les Aielles se moquaient aussi qu’un homme les ait vues dans le plus simple appareil, puisqu’il s’agissait d’un gai’shain. Pour Egwene, c’était une autre paire de manches.

Aviendha rejoignit le petit groupe. Étonnée de voir son amie sautiller sur place, elle n’esquissa pas le moindre geste pour retrouver ses propres affaires. À première vue, le froid lui faisait aussi peu d’effet qu’aux Matriarches.

— Bien, récapitulons, dit Bair en ajustant son châle sur ses épaules. Aviendha, non contente d’être têtue comme un homme, tu as oublié une tâche toute simple dont tu t’acquittes pourtant souvent. Quant à toi, Egwene, tout aussi têtue que ton amie, tu crois pouvoir traîner sous ta tente alors que nous t’avons convoquée. Avec un peu de chance, faire cinquante fois le tour du camp à la course vous rendra plus dociles, plus clairvoyantes et capables de réagir à la seconde quand on vous donne des ordres. Filez, je ne veux plus vous voir !

Slalomant sans peine entre les tentes pourtant noyées dans l’obscurité, Aviendha partit au trot vers le périmètre du camp. Après une brève hésitation, Egwene la suivit. Son amie ralentissant le rythme, elle put la rattraper assez vite.

Tandis que l’air glacé lui gelait jusqu’à la moelle des os, la roche froide semblant vouloir se coller à ses orteils, l’ancienne Promise, elle, courait sans effort apparent.

Alors qu’elles atteignaient les dernières tentes, puis obliquaient vers le sud, Aviendha lança :

— Tu sais pourquoi j’étudie avec tant d’acharnement ?

Ni le froid ni la course ne parvenaient à altérer sa voix.

— Non, pourquoi ? haleta Egwene.

— Parce que Bair et les autres te montrent toujours en exemple. Tu apprends vite, disent-elles, et il n’y a jamais besoin de t’expliquer deux fois les choses. Selon elles, je devrais te ressembler.

Aviendha coula un regard de biais à son amie, puis elle eut un petit rire auquel Egwene trouva la force de faire écho.

— C’est une partie de la réponse… Les choses que j’apprends… (Aviendha secoua la tête, émerveillée.) Et le Pouvoir… Je ne m’étais jamais sentie si vivante. Je capte le moindre parfum et le plus infime courant d’air.

— Tu sais qu’il est dangereux de s’enivrer de Pouvoir, fit Egwene, un peu moins glacée depuis qu’elle courait. Je te l’ai déjà dit, et les Matriarches t’ont avertie aussi.

— Tu me crois assez idiote pour me transpercer le pied avec ma propre lance ?

Un moment, les deux amies coururent en silence.

— Rand a-t-il vraiment… ? commença enfin Egwene.

Si trouver ses mots n’était pas facile, ça n’avait rien à voir avec le froid. À vrai dire, elle commençait à transpirer.

— Isendre… je veux dire…

Pas moyen d’être plus explicite que ça.

— Non, je ne pense pas…, finit par répondre Aviendha, bizarrement tendue. Mais s’il ne s’intéressait pas à elle, pourquoi risquerait-elle ainsi le fouet ? Bien sûr, c’est une de ces petites dindes des terres mouillées qui attendent que les hommes viennent à elles. Rand a essayé de le cacher, mais il la regardait, et il aimait ce qu’il voyait.

Egwene se demanda si son amie la considérait aussi comme une « petite dinde des terres mouillées ». Sans doute pas, sinon, elles n’auraient pas été si intimes. Mais en matière de tact, Aviendha n’était pas un exemple à suivre. Apprendre qu’Egwene s’était sentie visée l’aurait sûrement stupéfiée.

— Avec la manière dont les Promises l’ont « habillée », reconnut Egwene à contrecœur, quel homme ne la regarderait pas ?

Se souvenant qu’elle était dehors sans vêtement, la jeune femme regarda nerveusement autour d’elle. À première vue, il n’y avait personne, les Matriarches ayant depuis longtemps regagné leurs tentes. Bien au chaud sous des couvertures. Egwene transpirait, certes, mais la sueur semblait geler sur sa peau.

— Il appartient à Elayne ! s’écria Aviendha.

— Je connais mal vos coutumes, je l’avoue, mais les nôtres sont en tout cas très différentes. Rand n’est pas fiancé à Elayne.

Pourquoi est-ce que je le défends ? C’est lui qui mériterait le fouet !

— Elayne et toi êtes presque-sœurs, comme nous deux, objecta Aviendha. N’est-ce pas toi qui m’as demandé de garder un œil sur lui ? Au bénéfice d’Elayne… Tu ne veux pas qu’il soit à elle ?

— Bien sûr que si ! Mais seulement s’il est d’accord.

Ce n’était pas la vérité. Elayne était amoureuse du Dragon Réincarné – un grand défi – et Egwene lui souhaitait tout le bonheur possible dans ces circonstances difficiles. Pour l’aider, elle était prête à bien des choses, à part lui livrer Rand pieds et poings liés. Et encore. Mais le reconnaître n’était pas aisé. Dans ces domaines, les Aielles étaient beaucoup plus directes que les femmes des autres pays.