Выбрать главу

— Sinon, ce ne serait pas bien…

— Il lui appartient, répéta Aviendha.

Egwene eut un soupir accablé. L’Aielle refusait de comprendre les coutumes des autres. Par exemple, elle s’indignait toujours qu’Elayne ne puisse pas demander Rand en mariage – parce que c’était à l’homme, de l’autre côté du Mur du Dragon, de faire le premier pas.

— Je suis sûre que les Matriarches reviendront à la raison. Elles ne peuvent pas t’obliger à dormir dans la chambre d’un homme.

Aviendha ne cacha pas sa surprise. Un moment, elle en perdit la fluidité de sa course. Du coup, elle se tordit le pied sur le sol inégal et lâcha une bordée de jurons qui auraient sans doute élargi le champ lexical des conducteurs de chariot de Kadere – et incité Bair à la condamner à boire de l’épine-bleue.

— Je ne comprends pas pourquoi ça te choque tant, dit l’Aielle quand elle eut fini ses éructations. Durant des raids, il m’est plus d’une fois arrivé de dormir près d’un homme – voire sous la même couverture, quand il faisait très froid. Ça te dérange que je dorme à dix pas de Rand ? Un résultat de tes coutumes ? J’ai remarqué que tu ne prenais pas de bain de vapeur avec les hommes. Tu n’as pas confiance en Rand al’Thor ? Ou est-ce de moi que tu doutes ?

— Bien sûr que non… Pareil pour lui. C’est juste que…

Egwene hésita, ne sachant comment continuer. En ce qui concernait la notion de « propriété » ou de « fidélité », les Aiels étaient d’une certaine façon bien plus stricts que les autres peuples. En même temps, les femmes du Cercle, à Champ d’Emond, se seraient évanouies en entendant certaines choses – à moins qu’elles aient décidé de s’armer d’un gros bâton, à toutes fins utiles.

— Aviendha, si ton honneur est impliqué d’une façon ou d’une autre… (Un sujet glissant.) Si tu en parles aux Matriarches, elles ne t’obligeront pas à agir contre ton honneur.

— Il n’y a rien à dire !

— Je sais que je ne comprends pas le ji’e’toh, mais…

Aviendha éclata de rire.

— Tu prétends ne pas comprendre, Aes Sedai, pourtant tu vis selon les préceptes du ji’e’toh.

Egwene regrettait vraiment de ne pas avoir révélé la vérité à Aviendha sur son statut. La prenant pour une sœur, son amie avait eu du mal à l’appeler par son prénom, et il lui arrivait encore de se tromper. Mais pour qu’un mensonge tienne, il fallait que tout le monde y croie.

— Tu es une Aes Sedai assez puissante dans le Pouvoir pour dominer Amys et Melaine réunies. Pourtant, tu es prête à leur obéir. Quand elles te l’ordonnent, tu récures des chaudrons, ou tu fais le tour du camp en pleine nuit. Même si tu ne connais pas le ji’e’toh, tu respectes ses principes.

En réalité, ça n’avait rien à voir. Si Egwene obéissait en serrant les poings, c’était pour apprendre à marcher dans les rêves. Acquérir de nouvelles connaissances était sa raison de vivre. Imaginer qu’elle puisse se plier à cet absurde ji’e’toh était un non-sens. Elle faisait simplement ce qu’elle avait à faire, et uniquement quand il n’y avait pas d’autre choix.

— Un tour de fait, dit Egwene quand elle s’avisa que son amie et elle étaient revenues à leur point de départ.

À part Aviendha, personne n’aurait rien vu si elle avait abandonné pour rentrer sous sa tente. Et bien entendu, son amie ne l’aurait pas dénoncée. Pourtant, il ne lui vint même pas à l’esprit de s’arrêter avant d’avoir bouclé le cinquantième tour.

6

Des portails

S’éveillant dans une obscurité totale, Rand resta sous sa couverture, se demandant ce qui avait bien pu le tirer du sommeil. Il y avait quelque chose… Mais pas un cauchemar. Au contraire, en rêve, il était en train d’apprendre à nager à Aviendha dans une mare du bois de l’Eau, non loin de son village natal.

Oui, il y avait quelque chose… Comme si des miasmes méphitiques, passant sous la porte, venaient lui agresser les narines. En réalité, il ne s’agissait pas d’une odeur, mais plutôt d’une sensation… d’altérité. Mais la comparaison avec une puanteur s’imposait à lui.

Les effluves d’une charogne se décomposant dans la tourbe depuis des jours. Une ignominie qui se dissipa de nouveau, mais pas entièrement, cette fois.

Rand écarta sa couverture, se connecta au saidin et se leva. À l’abri dans le Vide, le Pouvoir l’emplissant, il sentait son corps trembler, mais le froid semblait sévir ailleurs que là où il était. Très lentement, il ouvrit la porte et sortit dans le couloir éclairé par les deux grandes fenêtres, à chaque bout, qui laissaient filtrer les rayons de lune. Après le noir absolu, dans la chambre, Rand eut l’impression d’être en plein jour. Rien ne bougeait, pourtant il sentait que quelque chose approchait. Une entité maléfique qui lui rappelait la souillure du saidin qui hurlait de rage en lui.

Rand glissa une main dans sa poche, touchant la figurine qui représentait un petit homme rondouillard avec une épée sur les genoux. Un angreal… Grâce à cet artefact, il pourrait canaliser plus de Pouvoir sans courir le moindre risque. Cela dit, il doutait que ce soit utile. Les commanditaires de cette attaque ne savaient pas à qui ils avaient affaire. Sinon, ils ne l’auraient jamais laissé se réveiller.

Un instant, il hésita. Il pouvait relever le défi face à ce qu’on lui envoyait, quoi que ce fût, mais pour l’instant, la menace était encore sous lui. Dans les niveaux inférieurs où les Promises devaient toujours dormir, s’il se fiait au silence. Avec un peu de chance, le mal ne s’en prendrait pas à elles, sauf s’il descendait pour le combattre. Réveillées par le vacarme, les Promises ne se contenteraient sûrement pas de contempler le spectacle. De plus, selon Lan, il fallait choisir son terrain, quand c’était possible, et laisser l’adversaire venir à soi.

Souriant, Rand s’engagea dans un escalier qui montait en colimaçon, puis il tenta de battre son ombre à la course jusqu’à ce qu’il ait atteint le dernier étage. Une seule et unique salle, mais immense, avec une coupole peu accentuée pour plafond et, en guise d’ornements, de fines colonnes cannelées en spirale disposées au hasard. Les fenêtres depuis longtemps privées de vitraux laissant entrer à flots la lumière de la lune, Rand repéra aisément l’empreinte de ses pas dans la poussière. Le souvenir de sa seule visite ici. Et aucune autre marque. C’était parfait.

Arrivé au centre de la salle, Rand se campa sur la mosaïque de dix pieds de diamètre qui représentait l’antique symbole des Aes Sedai. Un endroit idéal, puisque selon la prophétie de Rhuidean, il était destiné à conquérir sous cet emblème.

Un pied sur la larme noire qu’on appelait à présent le Croc du Dragon – la représentation du mal –, Rand posa l’autre sur la larme blanche nommée la Flamme de Tar Valon. L’image de la Lumière, selon certains esprits. Bref, entre la Lumière et les Ténèbres, le lieu idéal pour repousser l’assaut imminent.

La sensation de souillure devint plus forte et une odeur de soufre flotta dans l’air. Soudain, des ombres jaillirent de l’escalier puis se répandirent furtivement sur tout le périmètre de la salle. Très lentement, ces projections fantasmagoriques se solidifièrent pour prendre la forme de trois chiens plus noirs que la nuit et de la taille d’un poney. Leurs yeux tels des puits d’argent en fusion, ils encerclaient lentement leur proie. Ses sens stimulés par le Pouvoir, Rand entendait battre leurs cœurs – trois tambours de la mort résonnant à l’unisson.