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Résistant aux efforts de son corps pour l’obliger à céder à la souffrance, Rand franchit la porte sans ralentir le pas. En un temps reculé, la grande antichambre entourée d’un balcon de pierre avait un plafond d’une hauteur impressionnante. À présent, elle était à ciel ouvert, son sol de pierre claire couvert d’une multitude de débris. Sous le balcon, dans les ombres, trois Chiens des Ténèbres debout sur les pattes de derrière griffaient et mordaient une porte revêtue de bronze qui vibrait sous leurs assauts. Comme un peu plus tôt, une odeur de soufre monta aux narines de Rand. Instruit par son expérience précédente, Rand recourut tout de suite à sa lance de feu liquide blanc pour éliminer d’emblée les trois monstres. Alors qu’il avait tenté de limiter sa puissance, cette fois, visant uniquement les chiens, il vit que le mur du fond de la salle avait été transpercé. Mais pas totalement, semblait-il, même si c’était difficile à dire avec si peu de lumière. Quoi qu’il en soit, il devrait affiner son contrôle sur cette arme.

Le placage de bronze, sur la porte, était éraflé et déchiré comme si les crocs et les griffes des chiens avaient été en acier. À travers une multitude de petits trous, Rand distingua la lumière d’une lampe. Sur le sol de pierre, il repéra quelques empreintes, mais pas autant qu’il aurait cru.

Se coupant du saidin, il chercha un endroit où il ne s’écorcherait pas les mains puis frappa à la porte. D’un seul coup, la douleur devint présente et insistante dans son flanc. Pour la bloquer, au moins momentanément, il prit une grande inspiration et se concentra sur l’inquiétude qui lui serrait la gorge.

— Mat, c’est moi, Rand ! Ouvre cette fichue porte !

Le battant s’entrebâilla, laissant filtrer un chiche rayon lumineux. Mat jeta un coup d’œil soupçonneux dehors, puis il tira la porte vers lui en s’y appuyant comme s’il venait de courir deux lieues avec un sac de pierres sur l’épaule. N’était son médaillon d’argent en forme de tête de renard dont les yeux étaient une reproduction en miniature de l’ancien symbole bicolore des Aes Sedai, le jeune homme ne portait absolument rien sur lui. Connaissant l’animosité de Mat envers les Aes Sedai, Rand s’étonnait souvent qu’il n’ait pas vendu le bijou depuis beau temps.

Dans la pièce, une grande femme aux cheveux blonds, très digne, finissait de s’envelopper dans une couverture. Voyant la rondache et les lances posées à ses pieds, Rand déduisit qu’il s’agissait d’une Promise.

Détournant pudiquement les yeux, il s’éclaircit la voix et marmonna :

— Je voulais juste m’assurer que tu allais bien…

— Nous allons très bien, oui… (Vaguement inquiet, Mat balaya du regard l’antichambre.) Enfin, maintenant… Tu as tué ces horreurs ? Inutile de me dire ce que c’était. L’essentiel, c’est que tu les aies éliminées. Mon vieux, être ton ami n’est pas une partie de plaisir, tu peux me croire !

Être mon ami n’est pas la cause de tout…

Ta’veren comme Rand, Mat était peut-être une des clés de l’Ultime Bataille. Une excellente raison pour que tout adversaire du Dragon Réincarné ait également de mauvaises intentions à son égard. Hélas, Mat refusait de voir la vérité en face.

— C’est fini, Mat. Des Chiens des Ténèbres. Trois…

— J’ai dit que je ne voulais rien savoir ! Des Chiens des Ténèbres, à présent ! Au moins, avec toi, on est sûr qu’il se passe toujours quelque chose ! Jusqu’au jour de sa mort, qui arrive très vite, un homme ne risque pas de s’ennuyer. Si je ne m’étais pas levé pour me servir un verre de vin, au moment où la porte a commencé à s’ouvrir…

Mat s’interrompit, frissonnant, et gratta une rougeur, sur son bras droit, tandis qu’il étudiait mornement le battant dévasté.

— Tu sais, c’est étrange, les tours que peut nous jouer notre esprit. Pendant que je mobilisais toutes mes forces pour maintenir cette porte fermée, j’aurais juré qu’un de ces monstres y avait percé un trou avec ses crocs. Je voyais sa maudite gueule. La lance de Melindhra ne l’a même pas inquiété…

Cette fois, l’arrivée de Moiraine fut beaucoup plus spectaculaire. L’ourlet de sa jupe relevé, haletante et furieuse, elle déboula avec Lan sur les talons. L’épée au poing, son visage de pierre encore plus sombre que d’habitude, le Champion était suivi par une foule de Promises. Certaines en sous-vêtements, peut-être, mais toutes armées de leurs lances et munies de leur shoufa dont le voile noir ne laissait apercevoir que leurs yeux – le signe qu’elles étaient prêtes à tuer.

Moiraine et Lan parurent soulagés de voir Rand en train de parler paisiblement avec Mat. Cela dit, l’Aes Sedai semblait avoir hâte de s’entretenir en privé avec le Dragon Réincarné, et sûrement pas pour le féliciter. Avec le voile, impossible de dire ce que pensaient les Aielles.

Avec un cri d’effroi, Mat battit en retraite dans sa chambre et entreprit d’enfiler un pantalon, l’opération paraissant d’autant plus compliquée qu’il tentait de continuer à se gratter le bras droit. Devant ce spectacle, la Promise aux cheveux blonds semblait avoir du mal à ne pas éclater de rire.

— Je t’ai dit que l’esprit nous joue de drôles de tours… Quand j’ai cru que cette créature avait transpercé la porte, j’ai également eu l’impression qu’elle me bavait sur le bras. Depuis, ça me démange comme du feu. D’ailleurs, on dirait qu’il y a comme une brûlure.

Rand voulut parler, mais Moiraine le bouscula en se ruant dans la chambre. Quand il la vit débouler, le pauvre Mat tira trop fort sur son pantalon, perdit l’équilibre et s’étala. Sans tenir compte de ses protestations, l’Aes Sedai s’agenouilla auprès de lui et lui prit la tête entre ses mains. Rand avait déjà été guéri, et il avait assisté à des guérisons, mais ce qu’il vit le déconcerta. Frissonnant de tout son corps, Mat tira sur la lanière de cuir jusqu’à ce que le médaillon repose contre sa main.

— Ce maudit truc est aussi froid que de la glace, tout d’un coup… Que fichez-vous donc, Moiraine ? Si vous voulez être utile, soignez mes démangeaisons. Ça me monte jusqu’à l’épaule, à présent.

De fait, le bras droit de Mat était écarlate et il commençait à enfler.

Moiraine regarda Mat avec une stupéfaction que Rand ne lui avait jamais connue. À supposer qu’il l’ait jamais vue céder à la surprise.

— Je vais le faire, dit-elle. Si le médaillon est froid, retire-le.

Mat plissa le front, puis il fit passer la lanière autour de son cou et posa le bijou à côté de lui. Moiraine lui serra de nouveau la tête entre ses mains, lui arrachant un cri de douleur, comme si on venait de lui plonger le crâne dans un seau d’eau glacée. Les jambes raides, le dos tétanisé, Mat écarquilla les yeux. Et lorsque l’Aes Sedai le lâcha, il inspira à fond, comme après un long moment d’apnée.

Sur son bras, plus trace de rougeur ni d’enflure.

— Par le… Par-par… Par le sang et les cendres ! Est-ce que ça doit chaque fichue fois être une maudite torture ? Pour de maudites démangeaisons !

— Tiens ta langue quand tu me parles, dit Moiraine en se relevant. Sinon, j’irai chercher Nynaeve pour qu’elle s’occupe de ton cas.

Du pur Moiraine, sauf que le cœur n’y était pas. Parlant distraitement, comme si elle dormait à moitié, l’Aes Sedai s’efforçait de ne pas regarder le médaillon que Mat remettait déjà autour de son cou.

— Tu vas avoir besoin de repos, mon garçon. Reste au lit demain, si tu en as envie.

La Promise drapée dans une couverture – Melindhra, de toute évidence – s’agenouilla à son tour près de Mat, lui posa une main sur l’épaule et leva les yeux vers Moiraine.

— Je m’assurerai qu’il n’en sorte pas, Aes Sedai, dit-elle gravement. (Puis elle sourit soudain et ébouriffa les cheveux du jeune homme.) C’est qu’il est mon petit garnement à moi, désormais !