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À son expression horrifiée, Rand devina que Mat brûlait d’envie de s’enfuir à toutes jambes. Dans son dos, il entendit des gloussements – leur voile abaissé, les Promises se massaient devant la porte de la chambre, jetant des coups d’œil malicieux à l’intérieur.

— Apprends-lui à chanter, sœur de la Lance, dit Adelin, sa remarque faisant éclater de rire les autres Promises.

Rand se tourna vers les guerrières.

— Laissez-le se reposer ! Et franchement, quelques-unes d’entre vous auraient intérêt à aller s’habiller…

Les Promises reculèrent à contrecœur, toujours curieuses, jusqu’à ce que Moiraine sorte de la chambre, la porte se refermant derrière elle.

— Vous voulez bien nous laisser ? dit-elle en regardant par-dessus son épaule avec une moue de vexation. Je dois parler en privé avec Rand al’Thor.

Les Aielles acquiescèrent de mauvaise grâce. Regardant toujours la porte, certaines plaisantèrent encore, se demandant si Melindhra – une Shaido, crut comprendre Rand, pas certain du tout que Mat était au courant – apprendrait vraiment à chanter au jeune homme des terres mouillées.

Sans préjuger de ce que ça voulait dire exactement…

D’une main posée sur son bras, Rand retint Adelin, et d’autres Promises, remarquant son geste, s’arrêtèrent aussi. Du coup, le jeune homme leur parla à toutes :

— Si vous ne partez pas quand je vous dis de le faire, comment réagirez-vous lorsque vous serez sous mes ordres durant une bataille ?

Une éventualité bien improbable. Même s’il savait que les Promises étaient de fantastiques guerrières, il avait grandi avec l’idée que les champs de bataille étaient des endroits où les hommes devaient mourir longtemps avant les femmes. En termes de logique, ça pouvait sembler absurde, surtout avec des femmes pareilles, mais ça ne changeait rien à la position de Rand. Bien entendu, il n’était pas assez naïf pour la faire connaître aux Promises.

— Vous penserez que mes ordres sont une blague et vous déciderez de n’en faire qu’à votre tête ?

Les Aielles regardèrent Rand avec une profonde consternation, comme s’il venait de leur révéler sa parfaite ignorance de quelques vérités fondamentales.

— S’il faut danser avec les lances, dit Adelin, nous t’obéirons. Mais ça n’a rien à voir avec la danse. De plus, tu ne nous as pas ordonné de partir.

— Le Car’a’carn n’est pas l’équivalent d’un roi des terres mouillées, ajouta une Promise aux cheveux gris.

Fine et musclée malgré son âge, elle ne portait que son shoufa et une courte chemise de nuit.

Ayant déjà beaucoup entendu cette phrase et ses différentes déclinaisons, Rand se sentit soudain très las.

Les Promises s’éloignèrent en plaisantant, le laissant seul avec Moiraine et Lan. Son épée rengainée, le Champion semblait très légèrement détendu – ou plutôt, en train de s’autoriser une sérénité trompeuse, car il restait toujours prêt à bondir, si vigilant que les Aiels, en comparaison, auraient pu être taxés de nonchalance. Sous la lanière de cuir tressé qui tenait ses cheveux, le regard bleu de cet homme rappelait celui d’un faucon.

— Je dois te parler de…, commença Moiraine.

— Demain ! coupa Rand. Nous verrons ça demain.

Les traits de Lan se durcirent un peu plus, à supposer que ce fût possible. Les Champions veillaient sur leur Aes Sedai, la protégeant comme si elle était la prunelle de leurs yeux – et ça valait aussi bien pour sa personne que pour sa position dans la société.

Rand ignora la réaction de Lan. Son flanc lui faisait de plus en plus mal, l’incitant à se plier en deux, mais il n’avait aucune intention de montrer de la faiblesse devant Moiraine.

— Si vous pensez que je vous aiderai à priver Mat de son médaillon, vous vous trompez.

Le bijou avait forcé Moiraine à cesser de canaliser. Ou au minimum, il lui avait interdit d’atteindre Mat avec son pouvoir thérapeutique.

— Pour l’avoir, il a payé un prix très élevé, Moiraine. Ce médaillon est à lui.

Se souvenant du coup que l’Aes Sedai lui avait flanqué sur les épaules avec le Pouvoir, Rand ajouta, ironique :

— En revanche, je lui demanderai peut-être de me le prêter…

Le jeune homme se détourna de l’Aes Sedai. Il voulait encore s’assurer du sort d’une personne, même s’il n’y avait plus d’urgence. Car les Chiens des Ténèbres avaient eu tout le temps d’accomplir leurs différentes missions, désormais…

— Rand, je t’en prie…, murmura Moiraine.

Le jeune homme s’arrêta net. L’Aes Sedai, lui parlant sur ce ton implorant ? Il n’aurait jamais cru ça possible.

D’ailleurs, Lan en prit ombrage.

— Je croyais que tu étais devenu un homme, lâcha-t-il. Mais est-ce un comportement d’adulte, ou de gamin arrogant ?

Maître d’escrime de Rand, Lan appréciait son jeune élève. En tout cas, il en donnait l’impression. Mais un seul mot de Moiraine, et il aurait fait tout son possible pour le tuer.

— Je ne serai pas toujours avec toi…, continua Moiraine en saisissant les pans de la chemise de Rand. (Bizarrement, ses mains tremblaient…) La prochaine attaque pourrait m’être fatale, tu le sais. Je peux aussi tomber de cheval et me briser le cou. Ou recevoir dans le cœur la flèche d’un Suppôt des Ténèbres et mourir avant qu’on ait pu me guérir. J’ai consacré ma vie à te chercher, Rand, afin de pouvoir t’aider. Tu ne connais toujours pas ta force, ni l’étendue de tes aptitudes. Écoute, je… je m’excuse pour chaque fois où je t’ai offensé.

Des mots que Rand n’aurait jamais cru entendre dans la bouche de l’Aes Sedai. De fait, ils semblaient lui arracher la gorge, mais comme elle ne pouvait pas mentir…

— Laisse-moi t’aider de toutes mes forces, tant que je le peux encore…

— J’ai du mal à vous faire confiance, Moiraine… (Sans se soucier de Lan, qui fulminait à sa façon discrète, Rand dévisagea l’Aes Sedai.) Depuis notre rencontre, vous me manipulez comme un pantin, me faisant danser au son de votre musique. Mes seuls moments de tranquillité, je les ai connus quand vous n’étiez pas là ou lorsque je vous battais froid. Et même ça, ce n’était pas aisé à faire…

Moiraine eut un rire cristallin imperceptiblement mêlé d’amertume.

— Plutôt que tirer les ficelles d’un pantin, j’ai souvent eu l’impression de me battre au corps à corps contre un ours. Tu veux que je jure de ne plus te manipuler ? Eh bien, j’en fais le serment. J’irai jusqu’à promettre de t’obéir comme une Promise – et même comme une gai’shain, si tu préfères – mais tu dois…

L’Aes Sedai se reprit :

— Je te demande humblement d’accepter mon aide.

Lan regardait Moiraine avec des yeux ronds et Rand n’aurait pas été surpris que ses propres yeux lui sortent des orbites.

— J’accepte votre aide, dit-il. Et je m’excuse également, car je me suis souvent montré trop brusque.

Rand aurait bien parié qu’il était encore en train de se faire manipuler – après tout, quand il s’était montré brusque, il avait eu d’excellentes raisons – mais il se souvint qu’une Aes Sedai ne pouvait pas mentir.

Beaucoup moins tendue, Moiraine approcha de Rand et leva les yeux sur lui.

— L’arme que tu as utilisée pour tuer les Chiens des Ténèbres se nomme « Torrent de Feu ». Je sens encore sa rémanence autour de nous…

Rand aussi la captait. C’était un peu comme l’odeur d’une tourte qu’on avait emportée hors d’une pièce, ou le souvenir de quelque chose qu’on avait seulement vu du coin de l’œil.

— Avant même la Dislocation du Monde, l’usage des Torrents de Feu fut strictement interdit. La Tour Blanche nous en proscrit jusqu’à l’apprentissage. Durant la guerre du Pouvoir, les Rejetés et les alliés des Ténèbres eux-mêmes répugnaient à y recourir.

— Un pouvoir interdit ? Pourtant, je vous ai vue l’utiliser un jour…