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Canalisant de très fins flux de Terre, Rand lissa les carreaux bleus, faisant léviter les masses comprimées – en d’autres termes, les empreintes –, puis il sortit du bâtiment et s’en éloigna d’une bonne centaine de pas avant de laisser son étrange traîne se redéposer derrière lui. Au matin, tout le monde verrait la piste et constaterait qu’elle s’arrêtait brusquement, mais personne ne se douterait que les chiens s’étaient approchés d’Asmodean. D’ailleurs, quel intérêt aurait pu avoir pour eux un banal trouvère nommé Jasin Natael ?

En cet instant, toutes les Promises présentes en ville devaient être réveillées. En tout cas, plus aucune ne pouvait être en train de dormir sous le Toit de son ordre. Soucieux d’être discret, Rand invoqua un nouveau portail, au milieu de la rue, le franchit et se laissa transporter jusque dans sa chambre. En chemin, il eut le temps de se demander pourquoi il avait choisi l’antique symbole. C’était bien de lui que ça dépendait, consciemment ou non, puisqu’il s’était en d’autres occasions déplacé sur une marche d’escalier ou un fragment de parquet. Mais avant de se reconstituer, les chiens s’étaient écartés de la mosaïque…

L’emblème sous lequel je vaincrai…

Une fois dans sa chambre obscure, Rand alluma les lampes avec le Pouvoir. Quand ce fut fait, il ne se sépara pas du saidin. Continuant à canaliser, concentré pour ne pas déclencher un des pièges qu’il avait lui-même posés, il fit disparaître tout un pan de mur pour révéler la petite niche qu’il avait lui-même creusée. À l’intérieur se trouvaient deux figurines d’un pied de haut – une femme et un homme, tous deux vêtus d’une robe ample et chacun tenant dans une main un globe de cristal. Au sujet de ces artefacts, il avait menti à Asmodean.

Il existait des angreal, comme le petit homme rondouillard, dans sa poche, et des sa’angreal. Ces derniers, par exemple Callandor, augmentaient la quantité de Pouvoir qu’on était à même de manier sans risques en utilisant un angreal comme focale. La proportion d’amélioration était la même que le surplus obtenu quand on canalisait avec un angreal plutôt que tout seul. Les deux types d’artefacts étaient fort rares et très recherchés par les Aes Sedai, même si elles identifiaient seulement ceux qui correspondaient au saidar, la moitié féminine de la Source Authentique.

Les deux figurines appartenaient à une troisième catégorie d’artefacts – moins rares, mais tout aussi convoités. Les ter’angreal n’amplifiaient pas le Pouvoir, mais ils permettaient de l’utiliser d’une manière bien spécifique. Alors qu’elles en gardaient une impressionnante collection à la Tour Blanche, les Aes Sedai ignoraient à quoi pouvaient bien servir la plupart des ter’angreal. Elles en utilisaient certains, bien sûr, mais sans savoir si c’était en accord avec la fonction qu’on leur avait donnée à l’origine.

Rand connaissait tous les secrets des deux figurines.

Celle qui représentait un homme pouvait le relier à une réplique géante d’elle-même – à savoir le sa’angreal masculin le plus puissant jamais fabriqué, même si Rand en était séparé par toute l’étendue de l’océan d’Aryth. Sa fabrication ayant été achevée seulement après qu’on eut scellé de nouveau la prison du Ténébreux – Mais comment est-ce que je sais ça ? –, l’artefact avait été dissimulé avant qu’un des Aes Sedai mâles frappés de démence puisse le trouver. L’autre figurine avait exactement la même fonction pour une femme, la reliant à l’équivalent féminin de la grande statue qui était toujours presque totalement enfouie dans la terre au Cairhien – en tout cas, il fallait l’espérer. Car avec tant de puissance… Et comme Moiraine l’avait si bien dit, personne n’avait jamais guéri la mort.

À son corps défendant, Rand repensa à l’avant-dernière fois où il s’était autorisé à brandir Callandor. Aussitôt, de cruelles images vinrent danser à l’extérieur du cocon de Vide.

Rand détourna la tête de Moiraine et son regard se posa sur le cadavre d’une fillette brune. Étendue sur le dos, ses yeux écarquillés fixant le plafond, la malheureuse n’avait plus qu’une plaie sanglante à la place du ventre. Le cœur serré, Rand se pencha pour écarter quelques mèches de son front.

Ce n’est qu’une enfant, par la Lumière ! J’ai agi trop tard. Pourquoi avoir tant traîné ? Une enfant !

Mais le Pouvoir était en lui, et avec cette force, rien n’était hors de sa portée.

Callandor brilla plus fort et il devint le Pouvoir. Propulsant des flux dans le corps de l’enfant, il chercha, tenta de rétablir des connexions, travailla à l’aveuglette.

La petite se releva, les membres raides comme ceux d’un pantin.

— Rand, tu ne peux pas faire ça ! s’écria Moiraine. Non, pas ça !

Respire ! Allons, il faut que tu respires !

La poitrine de la fillette se souleva.

Ton cœur… Il doit battre !

Du sang déjà noir et visqueux jaillit du torse ouvert de l’enfant.

Vis ! Vis ! Que la Lumière te brûle ! Je n’ai pas fait exprès d’arriver trop tard.

Des yeux morts se posèrent sur Rand sans le voir.

— Moiraine, elle doit vivre ! Il faut la guérir ! Moi, je ne sais pas comment faire.

— On ne guérit pas la mort, Rand.

Rand chassa violemment ce souvenir qui parvenait à le torturer jusque dans son cocon de Vide. Car avec tant de puissance… Avec tant de puissance, il deviendrait quelqu’un à qui nul ne pourrait se fier !

« Tu n’es pas le Créateur… », lui avait dit Moiraine alors qu’il se tenait debout près de la petite morte.

Certes, mais avec la figurine mâle – rien qu’avec la moitié de son pouvoir – il avait un jour réussi à déplacer des montagnes. Avec beaucoup moins – seulement Callandor – il avait été sûr de pouvoir faire tourner la Roue en arrière, rendant ainsi la vie à une fillette morte. Le Pouvoir de l’Unique était une terrible tentation, et la puissance qu’il conférait aussi. Une bonne raison pour détruire les deux figurines. Au lieu de cela, il retissa les flux et réarma ses protections.

— Qu’es-tu en train de faire ? demanda une voix féminine alors que l’illusion de mur se reconstituait.

Nouant à la hâte les flux – avec leur lot de pièges mortels –, il rappela le Pouvoir en lui et se retourna.

Comparées à Lanfear dans sa robe blanche à ceinture d’argent, Elayne, Min et Aviendha auraient eu l’air presque ordinaires. Les seuls yeux noirs de cette femme auraient suffi à convaincre un homme de renoncer à son âme. Dès qu’il la vit, Rand sentit son estomac se retourner et il eut envie de vomir.

— Que veux-tu ? demanda-t-il.

Un jour, il avait coupé Elayne et Egwene de la Source Authentique – oui, toutes les deux en même temps. Hélas, il ne se rappelait plus comment il s’y était pris. Et tant que Lanfear pourrait toucher la Source, il avait autant de chances de la capturer que de retenir le vent entre ses mains.