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Un départ

À la lumière blafarde du petit jour, et en bâillant à fendre l’âme, Egwene se hissa sur le dos de sa jument couleur de brouillard. Brume renâclant, elle dut tenir fermement les rênes. Après des semaines sans avoir été montée, ça n’avait rien d’étonnant…

Même s’ils avaient recours à des chevaux et à des mules de bât, les Aiels préféraient de loin compter sur leurs jambes pour se déplacer. En fait de « préférence », ils évitaient presque totalement d’avoir recours à des montures… Et même s’il y avait eu assez de bois dans le désert pour fabriquer des chariots, le terrain hautement accidenté n’était guère favorable aux roues, ainsi que plus d’un colporteur ou d’une colporteuse en avait fait la dure expérience.

Le long voyage vers l’ouest n’enthousiasmait pas la jeune femme. À cette heure, le soleil était encore caché derrière les montagnes, mais il se montrerait bientôt, et la chaleur, heure après heure, deviendrait de plus en plus difficile à supporter. Et le soir, il n’y aurait pas de tente où dormir… Pour ne rien arranger, Egwene doutait que sa tenue aielle fût adaptée à l’équitation. Porté sur la tête, le châle se révélait une excellente protection contre le soleil, mais l’encombrante jupe risquait de se relever sur ses jambes, si elle n’y prenait pas garde, les dévoilant jusqu’aux cuisses. Pour être franche, les coups de soleil l’inquiétaient bien davantage que l’offense ainsi faite à sa pudeur.

Le soleil sur une face et des escarres sur l’autre…

Non, un mois sans chevaucher n’avait pas pu la ramollir à ce point-là. Du moins, elle l’espérait, car le voyage, sinon, risquait de lui paraître très long.

Quand elle eut calmé Brume, Egwene s’avisa qu’Amys la regardait en souriant, et elle lui rendit son sourire. Les cinquante tours du camp, la veille, n’expliquaient pas pourquoi elle avait encore sommeil. Au contraire, ça l’avait aidée à dormir plus profondément. Mais elle avait trouvé les rêves de la Matriarche, et pour fêter ça, elles avaient siroté ensemble une infusion virtuelle dans la version onirique de la forteresse des Rocs Froids. Tout ça par une fin d’après-midi radieuse, sous les caresses d’une brise tiède et en regardant des enfants jouer au milieu des potagers en terrasses.

Bien entendu, ce court moment n’aurait pas suffi à priver Egwene de sommeil, mais après avoir quitté le songe d’Amys, elle n’avait pas pu s’empêcher de « papillonner », quoi que la Matriarche eût pu en dire si elle l’avait su. Une kyrielle de rêves l’entouraient, qu’elle soit ou non capable de déterminer à qui ils appartenaient. Pour l’immense majorité, elle n’aurait pas su, mais ce n’était pas le cas de tous.

En songe, Melaine donnait le sein à un bébé. Bair, elle, était avec un de ses maris défunts, tous deux arborant une belle crinière blonde et une rayonnante jeunesse. Prudente, Egwene avait pris garde à ne pas s’introduire dans ces rêves-là, car les Matriarches s’en seraient aperçues en un clin d’œil. Et comment savoir ce qu’elles lui auraient fait avant de la laisser repartir ?

Les rêves de Rand, en revanche, étaient un défi qu’elle n’avait pas pu s’empêcher de relever. Désormais capable de passer de songe en songe, comment aurait-elle pu ne pas tenter de réussir là où les Matriarches avaient échoué ? Hélas, essayer d’entrer dans les rêves de Rand revenait à se précipiter tête la première contre un mur invisible. Consciente que le monde onirique du jeune homme se trouvait de l’autre côté de cet obstacle, elle avait cru pouvoir le traverser ou le contourner, mais il lui avait vite fallu déchanter. Un mur de néant. Et un problème dont elle avait l’intention de s’occuper jusqu’à l’avoir résolu. Car une fois attelée à une tâche, elle pouvait être aussi têtue qu’une mule et qu’un blaireau réunis.

Autour d’elle, des gai’shain s’affairaient à démonter le camp et à charger les bêtes de bât. Dans très peu de temps, seul un Aiel ou un éclaireur aussi doué qu’un guerrier seraient capables de voir qu’il y avait eu des tentes sur l’étendue de terre compacte.

Les montagnes aussi fourmillaient d’activité, et il en allait de même dans la cité. Tout le monde n’allait pas partir, certes, mais l’expédition compterait quand même des milliers de membres.

Alors que des Aiels allaient et venaient dans les rues de Rhuidean, les chariots de maître Kadere, chargés de trésors sélectionnés par Moiraine, attendaient en une longue file qui s’étendait sur toute l’esplanade. Tout à l’arrière, les trois chariots-citernes blancs évoquaient d’énormes tonneaux tirés chacun par un attelage de vingt mules.

En tête de la caravane, le chariot blanc de Kadere – une roulotte, en fait – se distinguait par son marchepied à l’arrière et le tuyau de cheminée qui dépassait de son toit plat. Vêtu de soie couleur ivoire, le solide colporteur au nez crochu salua Egwene avec son chapeau bizarrement cabossé lorsqu’elle passa à côté de lui. Dans ses yeux noirs inclinés, elle ne vit pas le reflet du grand sourire qu’il lui adressait.

Elle l’ignora avec superbe. Quand ils ne sombraient pas dans la lubricité, les rêves de cet homme se révélaient au minimum sombres et déplaisants.

Avoir la tête plongée dans un baril d’infusion d’épine-bleue ne lui ferait aucun mal, à celui-là !

À l’approche du Toit des Promises, la jeune femme dut se frayer un chemin entre les gai’shain virevoltants et les mules qui attendaient patiemment. À sa grande surprise, une personne en robe noire, vacillant sous le poids du ballot attaché sur son dos, évoluait parmi les silhouettes uniformément vêtues de blanc. Une femme, aurait parié Egwene. Se penchant lorsque Brume passa à côté de l’inconnue, Egwene découvrit le visage décomposé et ruisselant de sueur d’Isendre. Soulagée que les Promises aient cessé de la forcer à se promener partout nue comme un ver, elle jugea inutilement cruel qu’elles lui aient imposé une tenue noire. Transpirant déjà à grosses gouttes, la malheureuse risquait de mourir de chaud lorsque la canicule s’abattrait sur le désert.

Cela dit, comme Aviendha le lui avait fait remarquer gentiment mais fermement, les affaires des Far Dareis Mai ne la regardaient pas. Sur le même sujet, Adelin et Enaila s’étaient montrées beaucoup moins diplomates, et une sœur de la Lance aux cheveux blancs – une femme sèche comme un coup de trique nommée Sulin – avait menacé de la ramener chez les Matriarches en la tirant par l’oreille.

Malgré tous ses efforts pour convaincre Aviendha de ne plus l’appeler à tout bout de champ « Aes Sedai », Egwene s’était irritée de constater que les Promises, après avoir fait montre d’une certaine hésitation à son égard, avaient unanimement décidé de la considérer comme une simple adepte des Matriarches. En conséquence de quoi elle n’avait plus accès à leur Toit, sauf lorsqu’elle était en mission pour ses formatrices.

Mal à l’aise, Egwene talonna Brume et s’éloigna à vive allure de la prisonnière des sœurs de la Lance. Une hâte sans rapport avec l’opinion qu’elle pouvait avoir sur la justice des Far Dareis Mai et sans lien non plus avec le fait, pourtant très perturbant, que certaines d’entre elles la regardaient en ce moment précis, sans nul doute avec l’intention de lui faire un sermon si elle s’avisait d’intervenir. À dire vrai, cette précipitation n’avait pas davantage de rapport avec l’antipathie que lui inspirait Isendre. En réalité, Egwene entendait chasser de ses pensées l’aperçu qu’elle avait eu sur les songes de la prisonnière, juste avant que Cowinde vienne la réveiller. Des cauchemars, plutôt, peuplés de mauvais traitements et de tortures d’une telle abomination qu’elle avait dû s’enfuir, poursuivie par le rire sarcastique d’une entité sombre et maléfique. Pas étonnant qu’Isendre ait l’air hagard ! En se réveillant, Egwene avait fait un tel bond que Cowinde, cessant de la secouer par l’épaule, en avait sauté en arrière d’instinct.