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Amitié ou non, Egwene le savait, Aviendha n’hésiterait pas à tenter de lui frictionner les oreilles si elle se sentait assez offensée pour ça. En supposant qu’elle ait envie de le montrer, ce qui n’était pas certain. Pourtant, son rêve, la veille, avait provoqué un tel malaise en Egwene qu’elle s’en était retirée à la hâte. Entièrement nue, n’était son bracelet qui semblait peser bien trop lourd pour son bras, l’Aielle courait à toutes jambes dans une étendue de terre desséchée. Monté sur une version géante de Jeade’en, un Rand deux fois plus grand qu’un Ogier la poursuivait, gagnant inexorablement du terrain.

Mais comment dire froidement à une amie qu’elle mentait, ni plus ni moins ? Surtout quand ça impliquait de lui révéler comment on avait découvert la vérité ?

Là, elle me frictionnerait les oreilles à coup sûr ! pensa Egwene, sentant qu’elle rosissait de confusion. Oser fourrer son nez dans les rêves des gens, quand même… Ce n’est pas bien, et particulièrement dans les siens.

Oui, épier les rêves d’une amie était moralement condamnable, même s’il ne s’agissait pas à proprement parler d’espionnage.

Autour de Rand, la foule commença à s’égailler. Imité par Natael, comme de juste, le jeune homme sauta souplement en selle. Mais une de ses interlocutrices s’attarda. Solide rousse au visage large, elle portait bien évidemment une petite fortune en bijoux en or ciselé, en ivoire sculpté et en pierres précieuses.

Car’a’carn, as-tu l’intention de quitter à tout jamais la Tierce Terre ? À t’entendre, on croirait que tu ne comptes pas revenir.

Les autres Aiels s’immobilisèrent et se retournèrent. Dès qu’ils se furent répété la question de bouche à oreille, un lourd silence tomba sur la scène.

Rand balaya la petite assemblée du regard et prit son temps pour répondre :

— J’espère bien revenir, mais qui peut dire ce qui arrivera ? La Roue tisse comme elle l’entend… (Sous les regards braqués sur lui, il eut une brève hésitation.) Mais je vais vous laisser quelque chose qui vous fera penser à moi.

En un clin d’œil, une fontaine asséchée, non loin de là, revint à la vie, de l’eau jaillissant de la gueule de plusieurs marsouins dressés sur leur queue – une vision plutôt incongrue dans un désert. Dans un autre bassin, la statue d’un jeune homme soufflant dans un cor pointé vers le ciel projeta dans les airs un geyser en éventail, et dans un autre encore, des lances d’eau jaillirent des mains de deux femmes de marbre.

Stupéfiés, les Aiels écarquillèrent les yeux tandis que toutes les fontaines de Rhuidean se réveillaient d’un long sommeil.

— J’aurais dû faire ça depuis longtemps, marmonna Rand entre ses dents.

Pas assez doucement pour qu’Egwene ne l’entende pas malgré le chuintement lointain de centaines de fontaines.

Natael haussa les épaules comme si ça tombait sous le sens.

Egwene, quant à elle, se désintéressa des fontaines et dévisagea Rand. Un homme capable de canaliser…

Oui, mais c’est quand même toujours Rand…

Certes, mais chaque fois qu’elle le voyait faire, elle avait l’impression de redécouvrir son pouvoir. Durant toute son enfance, on lui avait répété que le Ténébreux seul était plus redoutable qu’un homme en mesure de manier le Pouvoir.

Aviendha a sûrement raison d’avoir peur de lui…

Cependant, lorsqu’elle regarda son amie, Egwene ne vit sur son visage qu’un émerveillement enfantin. Devant une telle abondance d’eau, l’Aielle réagissait comme elle face à une superbe robe de soie ou à un jardin rempli de fleurs.

— Il est temps de partir, annonça Rand en orientant son étalon en direction de l’ouest. Ceux qui ne sont pas prêts n’auront qu’à nous rattraper.

Natael et sa mule suivirent le mouvement, comme de juste.

Pourquoi Rand garde-t-il un tel lèche-bottes à ses côtés ?

Dès que les chefs de tribu eurent transmis et fait retransmettre l’ordre, l’agitation devint frénétique. Des Promises et des Sourciers partirent en éclaireurs tandis que d’autres sœurs de la Lance formèrent autour de Rand – et de Natael, à leur corps défendant – une impénétrable garde d’honneur. Aviendha se plaça sur un flanc de Jeade’en, à hauteur d’étrier, et malgré sa jupe encombrante, n’eut aucun mal à aligner son pas sur celui de l’étalon.

Chevauchant à côté de Mat, juste derrière Rand et son escorte, Egwene remarqua que son amie s’était renfrognée comme si elle allait devoir bientôt glisser une main dans un nid de vipères.

Il faut que je trouve un moyen de l’aider…

Quand elle s’attaquait à un problème, Egwene al’Vere n’était pas du genre à baisser les bras…

Une fois en selle, Moiraine flatta de sa main gantée l’encolure d’Aldieb, mais elle ne talonna pas immédiatement la jument. La caravane de chariots remontait déjà la rue, Hadnan Kadere tenant lui-même les rênes de son espèce de roulotte.

Une roulotte dont l’Aes Sedai regrettait de ne pas lui avoir ordonné de briser le toit, afin de pouvoir la charger jusqu’à la gueule, comme elle l’avait fait pour l’autre véhicule du genre. Terrorisé par les Aes Sedai – et par elle en particulier –, le colporteur aurait sûrement obéi.

Le précieux portique, un ter’angreal, était solidement arrimé sur le deuxième chariot. Afin que plus personne ne le traverse accidentellement, on l’avait enveloppé dans une bâche tendue au maximum.

À toutes fins utiles, deux longues colonnes d’Aiels – des Yeux Noirs, ou Seia Doon dans leur langue – marchaient sur les flancs de la caravane.

En passant, Kadere salua Moiraine de la tête, mais l’Aes Sedai ne lui répondit pas, remontant plutôt des yeux l’interminable colonne de chariots dont les derniers n’avaient pas encore quitté la grande esplanade où la forêt de colonnes de verre brillait déjà de mille feux sous le soleil matinal. Au lieu de prélever les artefacts qui lui semblaient les plus précieux, Moiraine aurait volontiers tout emporté, si elle avait pu. Mais certains objets étaient de toute façon trop grands, par exemple les trois anneaux de métal gris de six pieds de diamètre imbriqués les uns dans les autres et tenant debout sur la tranche. Une corde de cuir entourait à présent l’étrange artefact, histoire d’empêcher quiconque de s’en approcher sans l’autorisation des Matriarches. Une précaution presque superflue, parce que personne ne s’y serait aventuré, selon toute probabilité. Seuls les chefs de tribu et les Matriarches venaient sur l’esplanade avec une relative sérénité. Et quand les Matriarches touchaient quelque chose – pas si souvent que ça – c’était sinon à contrecœur du moins avec une réticence palpable.

Pendant des lustres, la deuxième épreuve que devait subir une Aielle en voie de devenir une Matriarche avait consisté à entrer dans la forêt de verre pour y voir exactement la même chose que les hommes. Curieusement, les femmes survivaient à l’expérience bien plus souvent que les mâles. Parce qu’elles étaient plus fortes, affirmait Bair. Selon Amys, c’était plutôt parce que les candidates trop faibles pour s’en sortir vivantes étaient éliminées avant d’en arriver là. Aucune des deux hypothèses, il fallait le noter, n’avait jamais été confirmée ou infirmée. En revanche, les survivantes ne portaient aucune marque. Selon les Matriarches, les signes visibles n’étaient bons que pour les hommes. Une femme, elle, prouvait qu’elle avait réussi en revenant indemne, et c’était amplement suffisant.

La première épreuve – qui se chargeait de la présélection avant le début de toute formation – imposait de passer à travers l’un des trois anneaux. Lequel ? Eh bien, ça n’importait pas, à moins que le choix, au fond, fût entre les mains du destin. Lorsqu’elle traversait un anneau, une aspirante Matriarche était projetée dans les multiples ramifications que pouvait être son avenir en fonction des décisions qu’elle prendrait à tous les moments-clés de sa vie. Durant ce processus, elle risquait également de mourir, car certaines personnes se révélaient tout aussi incapables d’affronter le futur que de faire face au passé. Une telle quantité de virtualités était bien entendu impossible à mémoriser. Au bout du compte, les possibilités se fondaient les unes dans les autres et finissaient par disparaître. Mais la future Matriarche tirait de l’expérience une sorte d’intuition de ce qui se produirait dans sa vie – ou plutôt, de ce qui devait arriver et de ce qui pouvait se passer. En règle générale, les détails restaient assez flous jusqu’au moment où les événements se déroulaient. Mais ce n’était pas toujours le cas.