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Moiraine avait traversé un des anneaux…

Une cuillerée d’espoir, songea-t-elle, et une pleine tasse de désespérance.

— Je n’aime pas te voir comme ça, dit Lan.

Perché sur Mandarb, le dos bien droit, il dominait l’Aes Sedai de toute sa hauteur. Une ridule, au coin de ses yeux, trahissait son inquiétude. Pour un homme normal, ça revenait à verser des larmes de rage.

Des Aiels et des gai’shain tenant par la bride des mules de bât passaient à côté des deux cavaliers immobiles. Non sans surprise, Moiraine s’aperçut que la colonne de chariots n’était déjà plus en vue. Elle n’aurait pas cru avoir regardé l’esplanade pendant si longtemps.

— Me voir comment ? demanda-t-elle en talonnant sa jument.

Rand et son escorte devaient déjà être sortis de la ville.

— Inquiète, répondit Lan, ses traits redevenus ceux d’un homme de pierre. Et effrayée. Je ne t’ai jamais vue avoir peur, même quand des Trollocs et des Myrddraals déferlaient sur nous. Et pas davantage quand tu as appris que les Rejetés arpentaient le monde et que Sammael nous menaçait directement. Est-ce que la fin approche ?

Moiraine tressaillit et regretta aussitôt cette réaction. Lan regardait droit devant lui, au-delà des oreilles de son destrier, mais cet homme-là ne laissait jamais rien passer. Parfois, l’Aes Sedai aurait juré qu’il était capable de voir une feuille qui tombait dans son dos.

— Tu veux parler de Tarmon Gai’don ? Un rouge-gorge de Seleisin en sait aussi long que moi sur le sujet. Mais si la Lumière le veut, ça n’arrivera pas tant qu’un seul sceau restera intact.

Les deux sceaux que détenait Moiraine faisaient partie du chargement de Kadere. Enfermés dans des tonneaux distincts et garnis de laine. Bien entendu, ils ne voyageaient pas dans le même chariot que le portique de pierre rouge, elle s’en était assurée.

— De quoi d’autre pourrais-je parler ? demanda Lan, toujours sans regarder son Aes Sedai, qui regretta de ne pas avoir tenu sa langue. Moiraine, tu es devenue… impatiente. Je me souviens d’un temps où tu pouvais attendre des semaines, imperturbable, pour glaner quelques bribes d’informations, parfois rien de plus qu’un simple mot. Désormais, tu…

Le Champion posa enfin sur Moiraine son regard bleu qui aurait intimidé plus d’une femme. Et un grand nombre d’hommes…

— Ce que tu as juré au garçon, Moiraine… Quelle mouche t’a piquée, au nom de la Lumière ?

— Il avait tendance à s’éloigner de plus en plus de moi, et il faut que je sois à ses côtés. Il a besoin de mes conseils, et je suis prête à tout pour être en mesure de les lui donner, à part partager sa couche.

Les anneaux lui avaient appris qu’une telle éventualité aurait été un désastre. Non qu’elle l’ait jamais envisagée, car cette idée seule la choquait, mais lors de l’épreuve, une telle relation avait fait partie des virtualités qu’elle aurait pu être amenée à considérer. Une manifestation de désespoir, sans nul doute – et qu’elle avait vue, grâce aux anneaux, conduire à la ruine de tous ses espoirs. Toujours pragmatique, Moiraine regrettait de ne pas se souvenir des détails de ce futur qui ne se réaliserait jamais. Au sujet de Rand al’Thor, toute information pouvait être une clé. Hélas, seule la certitude qu’il se serait agi d’une calamité restait gravée dans sa mémoire.

— S’il te dit de lui apporter ses pantoufles et d’allumer sa pipe, ça développerait peut-être ton humilité si peu naturelle…

Moiraine dévisagea son Champion. Venait-il de plaisanter ? Eh bien, dans ce cas, ce n’était pas drôle. Depuis toujours, elle ne voyait pas à quoi pouvait bien servir l’humilité. Selon Siuan, avoir grandi dans le palais du Soleil, à Cairhien, avait instillé de l’arrogance jusque dans la moelle des os de Moiraine – là où elle ne pouvait pas la voir. Une analyse que la principale intéressée contestait radicalement. En outre, fille d’un pêcheur de Tear ou non, Siuan était capable de soutenir le regard de n’importe quelle reine. Dans son vocabulaire, « arrogance » signifiait simplement qu’on osait la contredire…

En revanche, si Lan se risquait à plaisanter – même avec une pathétique maladresse –, c’était parce qu’il changeait. Durant près de vingt ans, il avait suivi Moiraine, lui sauvant la vie un nombre incalculable de fois, et très souvent au péril de la sienne. À ses yeux, sa propre existence importait seulement parce que son Aes Sedai avait besoin de lui. En d’autres termes, affirmaient certains beaux esprits, il courtisait la mort un peu comme un amoureux courtise l’objet de sa flamme.

N’ayant jamais eu de vues sur le cœur de son Champion, Moiraine n’était pas le moins du monde jalouse des légions de femmes qui se jetaient à ses pieds. À propos de son cœur, justement, Lan clamait toujours qu’il n’en avait pas. Mais durant la dernière année écoulée, il s’en était découvert un – sans doute parce qu’une femme l’avait accroché, ce cœur, à une cordelette qu’elle s’était ensuite passée autour du cou.

Bien entendu, Lan niait l’évidence. Enfin, c’était plus complexe que ça. Alors qu’il admettait être amoureux de Nynaeve al’Meara – ancienne Sage-Dame de Champ d’Emond et désormais Acceptée de la Tour Blanche –, il affirmait qu’il ne pourrait jamais l’avoir. Dans sa vie, ajoutait-il, il ne possédait que deux choses : une épée qui ne se briserait jamais et une guerre qui n’aurait pas de fin. Rien qu’il ait envie d’offrir en cadeau de mariage à sa bien-aimée.

À l’insu de Lan – et il en resterait ainsi jusqu’à ce que ce soit fait – Moiraine avait pris des dispositions pour qu’il en aille autrement. Bien entendu, s’il avait été informé, Lan, capable d’être une sacrée tête de pioche quand ça l’arrangeait, aurait tout tenté pour saboter le patient ouvrage de son Aes Sedai…

— Lan Mandragoran, dans ce climat aride, ta propre humilité semble s’être ratatinée. Il faudra que je trouve de quoi l’arroser, histoire qu’elle refleurisse.

— Mon humilité est affûtée comme la lame d’un rasoir, et tu ne lui as jamais laissé le loisir de s’émousser.

Lan versa un peu d’eau de sa gourde sur un foulard blanc et le tendit à Moiraine, qui le noua autour de son front sans émettre de commentaires. Derrière les montagnes, le soleil apparaissait, énorme boule d’or en fusion.

La colonne serpentait à présent sur le flanc aride du mont Chaendaer. Plus précisément, sa tête atteignait le sommet de la pente alors que sa queue était encore à Rhuidean.

La descente à venir conduirait les voyageurs dans des plaines rocheuses hérissées de flèches de pierre et de grands tertres au sommet plat dont la roche grise, pour certains, serait striée de rouge ou d’ocre. Par un temps si clair, Moiraine y voyait à des lieues devant elle, et ça continua lorsque Lan et elle eurent atteint le pied du mont Chaendaer.