— Ils ne nous poursuivent plus, annonça Nynaeve en remettant en place son chapeau. Tu peux ralentir un peu, Thom…
L’ancienne Sage-Dame aurait naturellement pu se dispenser de faire des acrobaties sur les tonneaux. En criant la même chose depuis l’arrière du véhicule, tout simplement. Mais s’imaginer en train de couiner comme une truie tout en se balançant de droite et de gauche l’avait arrêtée net. Aimant peu se ridiculiser, elle détestait encore plus que d’autres la voient dans des situations grotesques.
— Elayne, mets ton chapeau. Ta peau claire ne fera pas longtemps bon ménage avec ce soleil de plomb.
Comme Nynaeve s’y attendait, la Fille-Héritière ignora superbement son conseil amical.
— Tu es un si bon conducteur de chariot, Thom ! s’exclama Elayne alors que le trouvère tirait sur les rênes pour faire ralentir l’attelage. Tu n’as perdu le contrôle à aucun moment…
Le grand trouvère fronça ses sourcils blancs broussailleux et lâcha, morose :
— Nous allons avoir de la compagnie devant, mon enfant…
Au fond, il n’est peut-être pas si idiot, songea Nynaeve, qui venait également d’apercevoir la colonne de cavaliers qui avançait à leur rencontre. Une cinquantaine d’hommes en cuirasse et cotte de mailles, un casque conique étincelant sur le crâne – et une cape blanche sur les épaules. Cinquante Fils de la Lumière escortant environ le même nombre de chariots lourdement chargés.
Nynaeve songea à la lanière de cuir qui enserrait son cou, soutenant les deux bagues qui pendaient sous son corsage, entre ses seins. La chevalière de Lan, bijou des rois du Malkier, un pays rayé de la carte, n’aurait sûrement pas intéressé les Capes Blanches. En revanche, la bague au serpent de la Tour Blanche…
Espèce d’idiote ! Comment ces types la verraient-ils, sauf s’il te prend la fantaisie de te dévêtir ?
Nynaeve inspecta à la hâte ses compagnons. Ne pouvant cesser d’être belle, la Fille-Héritière, maintenant qu’elle avait lâché Thom et renoué le foulard vert qui tenait son chapeau, semblait plus à sa place dans une salle du trône que sur le banc du conducteur d’un chariot. Sinon, à part d’être bleue, sa robe ne se distinguait en rien de celle de Nynaeve et elle ne portait aucun bijou. Logique, puisqu’elle avait qualifié de « tape-à-l’œil » les présents d’Amathera. Comme une bonne cinquantaine de fois depuis le départ de Tanchico, elle tromperait son monde. De justesse, cependant. Et là, il allait s’agir de Fils de la Lumière…
Dans sa tenue de laine marron, Thom aurait pu être un authentique conducteur de chariot – une occupation qui attirait beaucoup de vieux types dans son genre. Juilin, lui, était… Juilin. À savoir quelqu’un qui savait comment se comporter, même s’il semblait regretter de ne pas être à pied, avec son bâton et son brise-lame à la ceinture – bref, n’importe où, mais pas sur un fichu canasson !
Thom immobilisa le chariot sur le bas-côté de la route et attendit les quelques Fils de la Lumière qui venaient de se détacher de la colonne. Affichant son plus beau sourire, Nynaeve espéra que ces hommes ne venaient pas de décider qu’il leur fallait un chariot de plus.
— Que la Lumière vous éclaire, capitaine ! lança-t-elle au seul cavalier qui ne portait pas une lance à pointe de fer.
Le chef, à l’évidence. Sans savoir du tout quel grade indiquaient les deux nœuds d’or que le type au visage étroit arborait sur un côté de sa cape, sous le soleil que portaient tous les Fils, elle avait assez bourlingué pour savoir que très peu d’hommes résistaient à la flatterie.
— Nous sommes très heureux de vous voir ! Des brigands ont tenté de nous détrousser, quelques lieues en arrière, mais une tempête est apparue comme par miracle. Nous avons de justesse échappé…
— Tu es une négociante ? Nous avons vu peu de marchands venus du Tarabon, ces derniers temps.
Sa voix se révélant aussi peu amicale que son apparence, la triste figure de l’officier laissait penser qu’on l’avait privé dès le berceau de tout semblant de joie de vivre. Quant à son ton soupçonneux, Nynaeve aurait parié qu’il n’avait rien d’inhabituel.
— Tu vas où, et avec quel chargement ?
— Des teintures, capitaine…
Continuer à sourire sous le regard de ce cerbère n’étant pas un jeu d’enfant, Nynaeve fut soulagée quand l’homme examina brièvement ses compagnons. Parfait dans son rôle de conducteur qui se fichait d’être arrêté ou en mouvement, tant qu’on le payait, Thom avait pris un air ennuyé tout à fait de circonstance. Et s’il n’avait pas retiré son grotesque chapeau – une initiative qu’il aurait prise naguère – Juilin jouait lui aussi avec talent son rôle d’employé qui n’avait rien à cacher, et surtout pas sa profonde indifférence pour ce qui se passait.
Voyant Elayne se tendre sous le regard du militaire, Nynaeve reprit la parole :
— Des teintures du Tarabon. Les meilleures du monde. En Andor, j’en tirerai un très bon prix.
Sur un signal du capitaine – ou quoi qu’il fût d’autre – un cavalier alla inspecter l’arrière du chariot. Coupant une des cordes avec son couteau, il souleva la bâche, dévoilant trois ou quatre tonneaux.
— Ils sont estampillés « Tanchico », lieutenant ! Sur le premier, il y a écrit « pourpre ». Vous voulez que j’en casse quelques-uns pour vérifier ?
Nynaeve espéra que l’officier interpréterait correctement l’anxiété qu’elle ne tentait pas un instant de cacher. Sans regarder Elayne, elle devina que celle-ci brûlait d’envie de remettre le soldat à sa place – une réaction logique pour tout authentique marchand de teintures lorsqu’on menaçait d’exposer ses produits aux éléments.
— Capitaine, dit Nynaeve, si vous me montrez le tonneau qu’il faut ouvrir, je m’en chargerai moi-même.
L’homme ne réagit ni à la flatterie ni à l’offre d’assistance.
— Les tonneaux sont scellés pour protéger leur contenu de l’eau et de la poussière. Si votre homme casse les couvercles, je ne pourrai plus remettre de la cire…
Le gros de la colonne défilait à présent devant le chariot. Si les conducteurs ne payaient pas de mine – des types ordinaires pas très bien habillés – les soldats se tenaient bien droits, toutes leurs lances inclinées très exactement selon le même angle. Même couverts de poussière et de sueur, ils restaient impressionnants. Et contrairement aux conducteurs, ils ne jetèrent pas un coup d’œil à Nynaeve et à ses compagnons.
Le lieutenant s’essuya le front du revers de sa main gantée, puis il fit signe au soldat de s’éloigner du chariot.
— Vous venez de Tanchico ?
Nynaeve acquiesça, véritable incarnation de la bonne volonté.
— Oui, capitaine. De Tanchico.
— Quelles nouvelles de la ville ? Nous avons entendu des rumeurs…
— Des rumeurs, capitaine ? Quand nous en sommes partis, le désordre régnait dans la cité grouillante de réfugiés. Hors de ses murs, les rebelles et les bandits sont les maîtres… Quant au commerce, il n’est plus qu’un souvenir. (La stricte vérité…) C’est pour ça que ces teintures se vendront bien. Pendant longtemps, il n’y aura plus de nouvel arrivage en provenance du Tarabon…
— Je me fiche des réfugiés, du commerce et des teintures, femme ! Andric était toujours sur le trône ?
— Oui, capitaine.
À l’évidence, les rumeurs dont parlait l’officier laissaient penser qu’on avait renversé le roi et pris sa place. Et c’était tout à fait possible. Mais qui régnait à présent ? Un des seigneurs rebelles qui se battaient entre eux avec la même fougue qu’ils mettaient à lutter contre Andric ? Un des fidèles du Dragon Réincarné qui lui avaient juré fidélité sans l’avoir jamais rencontré ?