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Lorsqu’elle cessa de regarder Thom s’éloigner, Nynaeve découvrit qu’Elayne avait rempli le seau habituellement accroché sous le chariot. Agenouillée, elle faisait ses ablutions, une serviette sur les épaules pour ne pas mouiller sa robe. L’ancienne Sage-Dame éprouva une forte envie de l’imiter. Par une chaleur pareille, il était particulièrement plaisant de se laver avec l’eau fraîche d’un ruisseau. Le plus souvent, en l’absence de cours d’eau, il fallait se contenter des réserves contenues dans les tonneaux attachés au chariot – mais avec parcimonie, parce qu’elles étaient d’abord destinées à être bues et à la cuisine.

Son bâton de bois clair d’un pouce de diamètre posé à côté de lui, Juilin était assis le dos contre une des roues du chariot. La tête baissée, son ridicule chapeau incliné de manière à lui abriter les yeux, il paraissait dormir, mais l’ancienne Sage-Dame aurait volontiers parié qu’il faisait semblant. Thom et lui ignoraient beaucoup de choses, et c’était très bien comme ça, mais ils devaient avoir envie d’en savoir plus…

Nynaeve alla s’asseoir à côté d’Elayne, les feuilles mortes de tupélo crissant sous sa jupe.

— Tu crois que Tanchico est tombée ?

Occupée à se débarbouiller, la Fille-Héritière ne répondit pas.

— Je pense que c’était nous, les Aes Sedai dont a parlé l’officier…

— Peut-être, daigna répondre Elayne, le ton glacial, comme si elle prononçait un discours sur son trône. Et peut-être que les bruits qui courent sur ce que nous avons fait se sont mélangés à d’autres rumeurs. Le Tarabon pourrait avoir un nouveau roi et une nouvelle Panarch.

Résolue à contrôler ses nerfs, Nynaeve garda les mains loin de sa natte. Du coup, elles se crispèrent sur ses genoux.

Tu essaies de te réconcilier avec elle, alors, tiens un peu ta langue !

— Amathera n’était pas commode, mais je ne souhaite pas qu’il lui arrive malheur. Et toi ?

— Une très jolie femme, intervint Juilin, surtout quand elle était déguisée en domestique, avec une très belle robe, et qu’elle souriait. Je crois qu’elle…

Voyant que les deux femmes le regardaient, le pisteur de voleurs tira un peu plus son étrange chapeau sur ses yeux et fit mine de se rendormir.

Elayne et Nynaeve échangèrent un regard qui en disait long sur ce qu’elles pensaient des hommes.

— Quoi qu’il soit arrivé à Amathera, dit la Fille-Héritière, cette femme est derrière nous…

Le ton bien moins glacial, Elayne cessa de se concentrer exclusivement sur sa toilette.

— Je ne lui souhaite pas de mal, mais je désire surtout que l’Ajah Noir, lui, ne soit pas derrière nous. Sur notre piste, je veux dire…

Sans relever la tête, Juilin s’agita nerveusement. L’idée que l’Ajah Noir soit une réalité, pas une rumeur colportée dans les rues, le mettait très mal à l’aise.

Il devrait plutôt se réjouir de ne pas savoir tout ce que nous savons…

Nynaeve était bien forcée d’avouer que cette idée n’était pas entièrement logique. Cela dit, s’il avait su que les Rejetés étaient libres, même l’ordre de mission ridicule de Rand – cet homme, veiller sur Elayne et sur elle ! – n’aurait pas empêché Juilin de prendre ses jambes à son cou. Ç’aurait été dommage, parce qu’il pouvait se révéler utile, à l’occasion. Comme Thom, d’ailleurs… Lui, c’était Moiraine qui le leur avait collé dans les pattes. Pour un banal trouvère, il en connaissait long sur le monde, il fallait l’admettre.

— Si l’Ajah Noir nous pistait, il nous aurait déjà rattrapées… (Une évidence, si on songeait que le chariot, la plupart du temps, se traînait comme un escargot.) Avec un peu de chance, les sœurs noires ne savent toujours pas qui nous sommes.

Elayne acquiesça. Toujours morose, elle était pourtant redevenue elle-même. Tandis qu’elle se rinçait le visage, Nynaeve songea que cette Fille-Héritière était presque aussi dure et déterminée que les femmes de Deux-Rivières.

— Liandrin et la plupart de ses complices ont dû réussir à sortir de Tanchico. Qui sait ? elles s’en sont peut-être toutes tirées… Et à ce jour, nous ne savons pas qui dirige l’Ajah Noir à la tour. Comme dirait Rand, nous n’en avons pas terminé, Nynaeve.

L’ancienne Sage-Dame ne put s’empêcher de faire la moue. Oui, elles avaient une liste comptant onze noms, mais une fois de retour à Tar Valon, toutes les Aes Sedai qu’elles croiseraient seraient susceptibles d’être des sœurs noires. Idem pour toutes celles qu’elles rencontreraient en chemin. Bien sûr, chaque personne qu’elles apercevaient pouvait être un Suppôt des Ténèbres, mais ça n’était pas la même chose, et de très loin.

— L’Ajah Noir m’inquiète, reprit Elayne, mais beaucoup moins que la…

Nynaeve posa une main sur le bras de la Fille-Héritière et désigna Juilin du menton. Feignant d’avoir une quinte de toux, Elayne continua ensuite comme si c’était ça qui l’avait arrêtée :

— … la reine, ma mère. Elle n’a aucune raison de t’apprécier, Nynaeve. Bien au contraire.

— Mais elle est loin d’ici, dit Nynaeve d’une voix qui ne tremblait pas.

Elles ne parlaient pas de Morgase, en réalité, mais de la Rejetée que l’ancienne Sage-Dame avait vaincue. Et au sujet de Moghedien, Nynaeve espérait vraiment qu’elle était le plus loin possible d’elle.

— Et si elle n’était pas si loin que ça ? insista Elayne.

— Elle l’est ! affirma Nynaeve.

Elle eut pourtant comme un sursaut des épaules, un signe de malaise. Une part d’elle-même se souvenait très bien des humiliations infligées par Moghedien, et cette part brûlait d’envie de l’affronter de nouveau afin de l’écrabouiller une bonne fois pour toutes. Mais que se passerait-il si la Rejetée l’attaquait par surprise, à un moment où, à peu près calme pour une fois, elle ne serait pas en mesure de canaliser le Pouvoir ? Bien sûr, la remarque valait pour tous les Rejetés et toutes les sœurs noires, mais Moghedien, après sa déroute à Tanchico, avait des raisons personnelles de lui en vouloir. Savoir qu’une Rejetée connaissait votre nom et voulait votre peau n’avait rien de bien agréable.

Oui, mais y penser, c’est de la couardise, et tu n’as jamais été lâche !

Certes, mais ça ne l’empêchait pas, chaque fois qu’elle songeait à Moghedien, d’avoir cette étrange sensation entre les omoplates, comme si son ennemie la regardait…

— J’imagine que regarder par-dessus mon épaule en craignant de voir des bandits a fini par m’angoisser, dit Elayne en se séchant le visage avec une serviette. Ces derniers temps, lorsque je rêve, j’ai l’impression que quelqu’un m’épie.

Nynaeve fut surprise que la jeune femme fasse ainsi écho à ses propres pensées, puis elle s’avisa que son amie ne parlait pas des rêves ordinaires. Elle évoquait Tel’aran’rhiod, un autre « détail » dont Thom et Juilin n’étaient pas informés. Elle avait eu la même impression, mais dans le Monde des Rêves, c’était assez fréquent. Très désagréable, et pourtant assez banal…

— Elayne, ta mère n’est pas dans tes rêves, sinon, elle nous tirerait sûrement les oreilles à toutes les deux.

Si elles tombaient entre ses mains, Moghedien les torturerait jusqu’à ce qu’elles implorent la mort de bien vouloir d’elles. Ou elle réunirait un cercle de treize sœurs noires et de treize Myrddraals. Un moyen de forcer quelqu’un à se tourner vers les Ténèbres et à jurer fidélité au Père des Mensonges. Qui sait ? Moghedien pouvait peut-être y arriver toute seule.

Ne sois pas ridicule ! Si c’était dans ses moyens, elle l’aurait fait. Mais tu l’as vaincue, n’oublie pas ça.