— Je crois que Min a eu une vision au sujet de Rand et moi… Elle dit en plaisantant qu’il faudra le partager, mais je suis sûre que ça n’a rien d’une blague. Seulement, elle ne peut pas se résoudre à révéler ce qu’elle sait.
— C’est ridicule ! lança Nynaeve, vibrante de conviction.
Encore que… À Tear, Aviendha lui avait parlé d’une choquante coutume aielle…
Et toi, tu partages bien Lan avec Moiraine.
Non, ça, ce n’était pas du tout la même chose !
— Es-tu sûre que Min a eu une de ses visions ?
— Oui. Au début, j’en doutais, mais en y réfléchissant, ça m’est apparu comme une évidence. Sinon, elle n’aurait pas plaisanté si souvent avec ça.
Eh bien, quoi qu’ait pu voir Min, Rand n’était pas un Aiel. Le sang qui coulait dans ses veines était peut-être aiel, ainsi que l’affirmaient les Matriarches, mais il avait grandi à Deux-Rivières, et Nynaeve n’avait aucune intention de le laisser adopter des coutumes immorales. Et Elayne non plus, aurait-elle juré.
— C’est pour ça que tu… (Non, ne dis pas « que tu te jettes au cou »)… que tu aguiches Thom ?
De nouveau empourprée, Elayne coula un regard de biais à sa compagne.
— Un bon millier de lieues nous séparent, Nynaeve ! Tu crois que Rand s’interdit de regarder les autres femmes. « Sur un trône ou dans une porcherie, un homme reste un homme. »
Elayne avait en réserve une kyrielle de dictons de ce genre qu’elle tenait de sa nourrice Lini. Une femme avisée que Nynaeve espérait bien rencontrer un jour.
— Et pourquoi devrais-tu papillonner sous prétexte que Rand le fait aussi ?
Nynaeve évita de mentionner de nouveau l’âge du trouvère.
Lan est assez vieux pour être ton père…
Oui, c’était parfaitement exact.
Mais je l’aime, et je cherche un moyen de le libérer de Moiraine… Cela dit, ce n’est pas le sujet !
— Thom a des secrets, Elayne… Et n’oublie pas que c’est Moiraine qui nous l’a envoyé. De toute évidence, ce n’est pas un simple trouvère.
— C’était un grand homme, murmura Elayne. Si l’amour ne l’avait pas perdu, il aurait pu être encore plus grand.
C’en fut trop pour Nynaeve, qui explosa, prenant Elayne par les épaules pour la forcer à la regarder en face.
— Le pauvre ne sait pas s’il doit te flanquer une fessée ou… ou monter à un arbre pour t’échapper !
— Je sais…, soupira Elayne. Mais j’ignore que faire d’autre…
Serrant les dents, Nynaeve réussit à ne pas secouer comme un prunier la Fille-Héritière.
— Si ta mère entendait ça, elle enverrait Lini te chercher, pour qu’elle te ramène au jardin d’enfants !
— Je ne suis plus une fillette, lâcha Elayne, toujours rouge, mais plus de confusion. Comme ma mère, je suis une femme adulte.
Serrant sa natte à s’en faire mal à la main, Nynaeve partit à grandes enjambées vers Mardecin.
Elayne ne tarda pas à la rattraper.
— Nous allons vraiment acheter des légumes ? demanda-t-elle d’un ton léger, comme si rien ne s’était passé.
— Tu as vu ce que Thom a rapporté ?
— Trois jambons, oui. Et cet horrible bœuf au poivre… Si on ne leur en met pas dans l’assiette, les hommes mangent-ils jamais des légumes ?
L’humeur de Nynaeve s’améliora au fil du chemin, car la conversation tourna sur les défauts du sexe faible – les hommes, évidemment – et quelques autres sujets d’une simplicité tout aussi savoureuse. « S’améliora », certes, mais ne revint pas au beau fixe. Elle aimait bien Elayne et appréciait sa compagnie. Parfois, il lui semblait qu’elle était presque la sœur d’Egwene, comme les deux jeunes femmes aimaient à le dire. Mais ça, c’était quand la Fille-Héritière ne jouait pas les aguicheuses. Thom aurait pu y mettre le holà, bien entendu. Hélas, ce vieil idiot traitait Elayne comme un papa gâteau qui chouchoute sa fille préférée – même quand il ne savait plus s’il devait crier : « On ne joue plus ! » ou s’évanouir. Quoi qu’il en soit, Nynaeve irait jusqu’au bout de cette affaire. Pas pour défendre Rand, mais parce que Elayne valait mieux que ça. Pour l’heure, elle avait contracté une étrange fièvre, et l’ancienne Sage-Dame comptait bien l’en guérir.
Dans les rues pavées de Mardecin – des pavés usés par des générations de semelles et de roues de chariot – tous les bâtiments étaient en brique ou en pierre. Cela dit, une bonne partie d’entre eux étaient déserts, boutiques comme maisons d’habitation, la porte grande ouverte permettant parfois de jeter un coup d’œil à l’intérieur. Nynaeve inspecta ainsi trois forges. Les deux premières étaient abandonnées, et dans la troisième, elle vit un artisan qui entretenait sans enthousiasme ses outils devant ses forges éteintes. Remarquant une auberge au toit d’ardoise dont presque toutes les fenêtres étaient cassées, la jeune femme regarda avec méfiance les hommes assis sur des bancs, devant l’établissement, avec le regard morne de ceux qui n’espèrent plus rien. Un peu plus loin, l’écurie qui jouxtait une autre auberge se révéla vide, sa porte à demi arrachée à ses gonds, et une poule solitaire avait élu domicile dans le coche poussiéreux abandonné au milieu de la cour. Dans cet établissement, quelqu’un jouait sur un butor l’air intitulé Le Héron dans le vent, mais le rythme n’y était pas du tout. L’accès d’une troisième auberge se révéla condamné par des planches clouées en travers de la porte.
Des citadins allaient et venaient dans les rues, mais leur apathie était loin de tout devoir à la chaleur. N’était l’habitude, lisait-on sur leur visage, ils n’avaient plus aucune raison de se déplacer. Le visage presque caché par un grand bonnet blanc, la plupart des femmes portait une robe à l’ourlet élimé. Quant aux hommes, plus d’un déambulait dans une veste longue au col ou aux poignets râpés.
Des Capes Blanches patrouillaient bien dans les rues, même si Thom avait un peu exagéré leur nombre. Chaque fois qu’un des Fils la regardait, Nynaeve ne pouvait s’empêcher de retenir son souffle. Bien entendu, elle ne canalisait pas depuis assez longtemps pour avoir le visage sans âge d’une Aes Sedai, mais si un de ces hommes l’identifiait – une sorcière de Tar Valon, interdite de séjour en Amadicia – ou s’il la soupçonnait d’avoir un lien avec la Tour Blanche, ça pouvait bien lui valoir une exécution sommaire.
Faisant mine d’ignorer la détresse et la pauvreté qui les entouraient, Elayne et Nynaeve se frayèrent un chemin dans la foule – qui s’écartait d’ailleurs fort obligeamment, certains citadins les saluant de la tête ou leur lançant un : « Marchez dans la Lumière » aussi sinistre que pieux.
Faisant de son mieux pour ignorer les Fils de la Lumière, Nynaeve se concentra sur sa quête de légumes. Mais alors que le soleil atteignait déjà son zénith, boule de feu brillante derrière un fin voile de nuages, Elayne et elle, après avoir écumé les deux moitiés de la ville, de chaque côté du pont, n’eurent récolté en tout et pour tout qu’une poignée de haricots verts, quelques radis ridiculement petits, des poires bien trop vertes et… un panier d’osier pour transporter le tout. Au fond, Thom avait peut-être cherché sérieusement… En cette période de l’année, les voitures des quatre saisons et les étalages auraient dû offrir une abondance de légumes et de fruits frais, mais l’essentiel de l’offre se limitait à des pommes de terre ratatinées et à des navets bien trop fripés pour être honnêtes. Avec toutes les fermes abandonnées, dans les environs, comment ces gens allaient-ils passer l’hiver ?