Arrivée devant la boutique au toit de chaume d’une couturière, Nynaeve remarqua une sorte de bouquet pendu la tête en bas. On eût dit des genêts, les fleurs jaunes militant en ce sens, les tiges étant attachées avec du ruban blanc sur toute leur longueur, puis suspendues par un ruban jaune. Bien sûr, il aurait pu s’agir d’une décoration – l’œuvre entêtée d’une femme gardant le sens de la beauté même en des temps difficiles. Mais Nynaeve aurait juré qu’il n’en était rien. S’arrêtant devant une échoppe désertée – un rétameur, si on se fiait au couteau à découper qui figurait sur l’enseigne –, elle fit mine de chercher un caillou dans sa chaussure, histoire de pouvoir étudier la boutique de couture. Des rouleaux de tissu étaient exposés derrière la vitrine à petits carreaux, la porte restait grande ouverte, mais personne n’entrait ou ne sortait.
— Si tu n’arrives pas à le trouver, retire ta chaussure !
Nynaeve sursauta, relevant la tête, car elle avait presque oublié la présence d’Elayne. Par bonheur, personne ne prêtait attention à elles, ni ne semblait assez près pour entendre leur conversation. L’ancienne Sage-Dame préféra pourtant chuchoter :
— Le bouquet accroché à la porte de la boutique, en face… C’est un signal de l’Ajah Jaune – un signal d’urgence, plus précisément, lancé par une espionne de l’ordre… Tu sais, « les yeux et les oreilles ».
Nynaeve n’eut pas besoin de dire à Elayne de regarder ailleurs, car la jeune femme tourna à peine la tête vers la boutique.
— Tu en es sûre ? Et dans ce cas, comment le sais-tu ?
— Bien sûr que j’en suis sûre ! L’extrémité du ruban jaune est même découpée en trois…
Nynaeve s’interrompit et prit une profonde inspiration. Si elle ne se trompait pas, ce bouquet apparemment insignifiant avait une importance capitale. Et si elle se trompait, elle allait se ridiculiser, une chose qui lui déplaisait souverainement.
— J’ai passé beaucoup de temps à parler avec des sœurs jaunes, à la tour…
La guérison était la préoccupation principale de cet Ajah. Les sœurs se souciaient assez peu des herbes, mais en avait-on besoin quand on pouvait soigner avec le Pouvoir ?
— Une de mes nouvelles amies m’a parlé de ce signal. Étant certaine que je choisirais l’Ajah Jaune, elle n’a pas eu le sentiment de trahir un secret. De plus, ce signal n’a plus été utilisé depuis près de trois cents ans. Dans chaque Ajah, une poignée de femmes seulement savent qui sont les yeux et les oreilles liés à cet ordre particulier. Un bouquet de fleurs jaunes accroché de cette façon indique à toute sœur jaune qu’il y a dans cette boutique une espionne en possession d’un message assez urgent pour qu’elle brûle sa couverture.
— Et comment allons-nous découvrir de quoi il s’agit ?
Nynaeve apprécia cette façon de présenter les choses. Elayne n’avait pas demandé : « Qu’allons-nous faire ? » Décidément, elle avait du caractère.
— Suis-moi, dit Nynaeve en se relevant, ses doigts serrant plus fort l’anse du panier.
Pourvu qu’elle se souvienne de tout ce que Shemerin lui avait dit. Et pourvu que celle-ci n’ait pas oublié un détail capital. La sœur jaune rondelette était un peu tête en l’air, pour une Aes Sedai…
L’intérieur de la boutique, fort petit, était presque entièrement occupé par des étagères qui exposaient des rouleaux de soie ou de laine finement tissée, des bobines de passepoil, d’extra-fort et de ruban ou de dentelle de toutes les largeurs et de tous les styles. Des mannequins se dressaient un peu partout, exposant des robes à tous les stades de la confection – du patron au produit fini. Nynaeve remarqua en particulier une robe de bal en laine verte brodée et une magnifique tenue en soie gris perle qui aurait tout à fait eu sa place sur les épaules d’une grande dame de la cour. Au premier coup d’œil la boutique semblait prospère et débordante d’activité. Mais le regard acéré de Nynaeve ne passa pas à côté du fin trait de poussière qui s’étendait sur un col montant orné de vaporeuse dentelle de Solinde – le même indice d’imperfection s’affichant sur le grand nœud noir qui décorait la taille d’une autre robe.
Deux femmes brunes étaient présentes dans la boutique. La première, jeune et mince, tentait de s’essuyer discrètement le nez du revers d’une main tandis qu’elle serrait un rouleau de soie rouge clair contre sa poitrine – avec une certaine anxiété, aurait-on dit. À la mode de l’Amadicia, sa crinière bouclée cascadait sur ses épaules, mais elle semblait emmêlée comparée à l’impeccable coiffure de l’autre femme. Très jolie, d’âge moyen, cette dernière devait être la couturière, si on se fiait à la pelote d’épingles fixée à son poignet. Bien coupée et parfaitement confectionnée, histoire de témoigner de son talent, sa robe de laine verte était cependant très sobre – simplement quelques fleurs blanches autour du col montant – sans doute afin de ne pas faire de l’ombre à ses clientes.
Lorsque Nynaeve et Elayne entrèrent, les deux femmes poussèrent un petit cri, comme si elles n’avaient plus vu l’ombre d’une cliente depuis beau temps. Se ressaisissant, la couturière s’inclina et demanda avec une grande dignité :
— Puis-je avoir le plaisir de vous être utile ? Je me nomme Ronde Macura, et mon humble boutique est à votre service.
— Je veux une robe brodée de roses jaunes sur le corsage, dit Nynaeve. Sans les épines, parce que je ne guéris pas très vite.
Ce petit discours n’avait en soi aucune importance, l’essentiel étant que les mots « jaune » et « guérir » y figurent d’une façon ou d’une autre. À condition, bien entendu, que le bouquet de fleurs soit bien un signal. Sinon, elle devrait trouver une bonne excuse pour ne pas acheter le modèle proposé par maîtresse Macura. Puis imaginer un moyen d’empêcher Elayne de la ridiculiser devant Thom et Juilin.
La couturière dévisagea un moment sa cliente, puis elle se tourna vers la fille maigrichonne et l’orienta vers l’arrière-boutique.
— Va à la cuisine, Luci, et prépare une bonne infusion pour ces excellentes dames. La boîte bleue, d’accord ? L’eau est déjà chaude, que la Lumière en soit remerciée. Allons, file ! Pose ton rouleau et cesse de gober les mouches comme ça ! Vite ! Surtout, n’oublie pas : la boîte bleue. Ma meilleure infusion.
Alors que Luci disparaissait par une petite porte, la couturière se retourna vers Nynaeve :
— Je vis au-dessus de la boutique, et ma cuisine est ici.
Maîtresse Macura tira nerveusement sur sa robe, son pouce et son index formant un cercle qui n’avait rien de fortuit. La bague au serpent ! Il n’y aurait pas besoin d’un prétexte pour ne pas acheter la robe, semblait-il.
Nynaeve fit le même signe, et Elayne, après une brève hésitation, daigna le faire aussi.
— Je suis Nynaeve, et mon amie se nomme Elayne. Nous avons vu votre signal.
La couturière battit des bras comme si elle entendait prendre son envol.
— Le signal ? Oui, bien sûr ! Suis-je bête…
— Alors, ce message urgent ?
— Maîtresse Nynaeve, nous ne pouvons pas en parler ici, car n’importe qui pourrait entrer.
Nynaeve en doutait, mais elle s’abstint d’en faire la remarque.
— Je vous dévoilerai tout devant une bonne tasse d’infusion. Ai-je dit que c’est la meilleure que je peux offrir ?
Nynaeve et Elayne échangèrent un regard. Si maîtresse Macura hésitait tant à parler, son message devait être bouleversant.
— Si nous allons au fond de la boutique, dit Elayne, personne ne pourra nous entendre.
Le ton de reine de la Fille-Héritière cloua le bec de la couturière. Un instant, Nynaeve espéra que l’effet serait durable, mais Ronde Macura se remit à babiller nerveusement.
— L’infusion sera bientôt prête, puisque l’eau est déjà chaude. Naguère, les infusions du Tarabon transitaient par ici. C’est un peu pour ça que je suis là. Pas pour les tisanes, bien sûr… Mais à cause de tout ce commerce, et des nouvelles qu’on pouvait glaner auprès des marchands. Les sœurs… enfin, vous… Vous vous intéressez surtout aux épidémies et aux nouvelles maladies, je crois. Ça me préoccupe aussi, parce que je trempe un peu dans…