La tête inclinée, la Fille-Héritière vit qu’il y avait un autre lit à côté du sien, et derrière, une grande commode avec des tiroirs aux poignées de cuivre terni. Si elle pouvait bouger les yeux, remuer la tête était au-delà de ses forces…
Les deux femmes revinrent, essoufflées, et jetèrent Nynaeve sur l’autre lit. Le visage défait et luisant de larmes, l’ancienne Sage-Dame avait dans le regard…
… De la peur, certes, mais surtout une colère noire. Le « surtout » rassura Elayne, parce que Nynaeve était bien plus puissante qu’elle quand la fureur la rendait capable de canaliser le Pouvoir. Si ses larmes étaient inspirées par la colère, pas par le désespoir, elle réussirait peut-être là où Elayne avait lamentablement échoué.
Après avoir dit à Luci de rester là, maîtresse Macura repartit et revint assez vite avec un plateau qu’elle posa sur la commode. Elayne reconnut la petite bouilloire, une tasse, un entonnoir et un grand sablier.
— Luci, veille à leur faire boire une tasse à chacune dès que ce sablier se sera vidé. Chaque fois, et sans tarder, surtout !
— Pourquoi ne pas les faire boire maintenant ? demanda Luci en se tordant les mains. Je voudrais qu’elles se rendorment, parce que je n’aime pas qu’elles me regardent.
— Elles dormiraient à poings fermés, gamine ! En procédant ainsi, nous pourrons les réveiller juste assez pour qu’elles tiennent sur leurs jambes, quand nous en aurons besoin. Je les assommerai pour de bon quand il sera temps de les « expédier ». Elles auront des crampes d’estomac et une sacrée migraine, mais c’est bien fait pour elles, non ?
— Et si elles réussissent à canaliser, maîtresse ? Oui, si elles y parviennent… Elles me regardent !
— Arrête de dire des idioties, gamine ! Si elles pouvaient canaliser, tu crois que ce ne serait pas déjà fait ? Elles sont aussi impuissantes que des chatons dans un sac. Et elles le resteront tant que tu leur donneras la dose prescrite. Alors, obéis-moi et ne discutaille plus ! Je vais aller dire à Avi d’envoyer un de ses pigeons, puis je reviendrai dès que je me serai occupée d’une ou deux choses. Juste au cas où, tu devrais refaire de l’infusion. Je sortirai par-derrière. Toi, ferme la boutique. Si quelqu’un avait l’idée d’y entrer, ce serait gênant…
Quand la couturière fut partie, Luci resta un moment à regarder les prisonnières, toujours en se tordant les mains, puis elle s’en fut à son tour, ses gros soupirs devenant moins audibles à mesure qu’elle descendait l’escalier.
Voyant de la sueur sur le front de Nynaeve, Elayne espéra que c’était dû aux efforts qu’elle produisait et pas à la chaleur.
Courage, mon amie !
La Fille-Héritière tenta elle aussi de s’unir à la Source Authentique. Mais pas moyen d’y arriver ! Si sa tête n’avait pas été si embrumée, peut-être que… Mais non, tout ce qu’elle tentait échouait.
Ne renonce pas, Nynaeve ! Je t’en prie !
Le sablier était dans son champ de vision, et il l’obsédait, chaque nouveau grain de sable semblant sonner le glas de ses espoirs. Finalement, la partie supérieure fut vide – et Luci ne s’était toujours pas remontrée.
Elayne redoubla ses efforts pour atteindre la Source et simplement pour bouger. Soudain, les doigts de sa main gauche remuèrent.
Oui !
Quelques minutes plus tard, elle parvint à relever la main. Très légèrement, mais c’était déjà ça. Et elle put tourner un peu la tête.
— Bats-toi ! voulut crier Nynaeve.
En réalité, elle marmonna, mais c’était déjà ça. Les mains serrant le couvre-lit, elle tentait de se redresser. Sans parvenir à bouger d’un pouce, mais l’essentiel était de lutter.
— C’est ce que je fais…, essaya de répondre Elayne.
Un grognement plutôt qu’une phrase.
Elle réussit pourtant à lever assez une main pour pouvoir la voir – et sans qu’elle retombe, cette fois. Un exploit qui la remplit de fierté.
Continue à avoir peur de nous, Luci ! Reste encore un peu dans la cuisine, et…
La porte s’ouvrit, laissant entrer la petite main. Elayne en aurait pleuré de rage. Elle était si près de réussir.
La fille jeta un coup d’œil aux prisonnières, poussa un petit cri et se précipita vers la commode.
Bien que maigrichonne, Luci n’eut aucun mal à écarter les mains d’Elayne. Puis elle lui enfonça sans peine l’entonnoir dans la bouche. Alors que sa geôlière haletait d’angoisse, la Fille-Héritière sentit couler dans sa gorge l’infusion froide et désormais amère. Aussi paniquée que sa victime, Luci parvint pourtant à lui tenir la bouche fermée tout en lui massant la glotte, la forçant à avaler. Alors qu’elle sombrait de nouveau dans les ténèbres, la Fille-Héritière entendit les gargouillis de protestation qu’émettait Nynaeve.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, Elayne constata que Luci était repartie après avoir retourné le sablier. Sur l’autre lit, Nynaeve avait les yeux exorbités – d’angoisse ou de colère, c’était difficile à dire. Mais l’ancienne Sage-Dame n’était pas du genre à capituler. Un trait de caractère, parmi bien d’autres choses, qu’Elayne admirait chez elle. Même la tête sur le billot, Nynaeve n’aurait pas abandonné.
Une chance, parce que nos têtes sont sur le billot !
Elayne eut honte d’être à ce point plus faible que sa compagne. Destinée à devenir un jour reine d’Andor, elle avait envie de hurler de terreur. Elle ne s’y autorisait pas, même intérieurement, luttant pour bouger de nouveau et atteindre le saidar, mais elle en crevait d’envie. Comment porter une couronne lorsqu’on était si misérable ?
Alors que les grains de sable coulaient, elle continua de lutter, mais avec de moins en moins d’espoir.
Une nouvelle fois, le sablier fut vide avant le retour de Luci. Comme un peu plus tôt, Elayne réussit à lever une main – puis la tête, même si celle-ci retomba lourdement sur l’oreiller. À côté d’elle, Nynaeve parlait toute seule, et presque tous ses mots étaient compréhensibles.
Hélas, la porte s’ouvrit de nouveau. Désespérée, Elayne parvint à lever un peu la tête et… elle poussa un petit cri de surprise.
Tel le héros d’un de ses fabuleux récits, Thom Merrilin venait d’entrer en tenant par le col cette petite chipie de Luci. Dans l’autre main, le trouvère serrait un couteau, prêt à le lancer.
Elayne eut un petit rire qui ressembla hélas au croassement d’un corbeau.
Sans ménagement, Thom poussa la fille dans un coin de la pièce.
— Si tu bouges, j’aiguiserai ma lame sur ta peau !
Se précipitant au chevet d’Elayne, le trouvère lui lissa le front, l’inquiétude le rendant encore plus ombrageux.
— Que leur as-tu fait avaler, gamine ? Parle, ou…
— Pas elle…, marmonna Nynaeve. L’autre. Mais partie… Aide-moi à me relever. Dois marcher…
Abandonnant Elayne à contrecœur, en tout cas elle l’aurait juré, Thom montra son couteau à Luci – une menace qui l’incita à se recroqueviller sur elle-même – puis le fit disparaître dans sa manche d’un coup de poignet. Hissant Nynaeve sur ses jambes, il l’aida à marcher de long en large dans la petite chambre, la portant plus qu’il la soutenait.
— Je suis content d’apprendre que ce n’est pas cette petite chatte terrifiée qui vous a piégées, parce que sinon…
Thom secoua la tête de mépris. Si Nynaeve lui racontait ce qui était arrivé, sans rien omettre, nul doute qu’il ne penserait pas grand bien non plus des deux « victimes ».
Elayne, pour sa part, avait l’intention d’être muette comme une tombe.
— Quand je l’ai vue, elle montait l’escalier, si paniquée qu’elle ne m’a pas entendu la suivre. Je suis plutôt mécontent que l’autre ait pu filer sans que Juilin la voie. Elle risque de ramener du monde ?