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— Je n’en sais rien, mon amie, répondit Nynaeve avec dans le regard quelque chose qui ressemblait à de la compassion.

— Elle ne mentait pas, déclara Juilin. (Retournant une chaise, il s’assit à l’envers, son bâton posé contre le dossier.) J’ai interrogé assez de voleurs et d’assassins pour savoir quand on ment ou non. La plus grande partie du temps, cette femme était trop effrayée pour mentir. Et trop en colère sinon…

— Décidément, les hommes changent…, soupira Nynaeve.

Jetant son sac sur la table, elle croisa les bras, comme si elle voulait garder ses mains le plus loin possible de sa natte.

— Elayne, j’ai bien peur que Juilin ait raison.

— Mais la Chaire d’Amyrlin sait pertinemment ce que nous sommes en train de faire. C’est elle qui nous a envoyées en mission, après tout !

— Venant de Siuan Sanche, rien ne m’étonne… J’aimerais bien l’avoir en face de moi à un moment où elle ne peut pas canaliser. On verrait si elle est si coriace que ça.

Elayne aurait parié que ça ne ferait pas la moindre différence. Si son souhait était exaucé, une éventualité hautement improbable, Nynaeve risquait de récolter pas mal de plaies et de bosses, c’était couru.

— Mais qu’allons-nous faire ? Les Ajah ont des yeux et des oreilles partout. Nous risquons de rencontrer dans chaque village une femme disposée à nous droguer…

— Pas si nous changeons d’apparence…, dit Nynaeve en posant sur la table, près de la bouilloire, une cruche jaune.

— C’est de la bourse de capucin, une variété de capselle blanche… Radicale contre une rage de dents, mais aussi pour teindre en noir des cheveux…

Elayne porta une main à sa belle chevelure blonde. Bien sûr, c’était de la teindre elle, que parlait Nynaeve. Une idée qu’elle trouvait détestable, mais qui était néanmoins excellente.

— Un peu de travail sur le devant de nos robes – quelques coups d’aiguille, quoi ! – et nous ne serons plus des négociantes, mais des dames qui voyagent avec leurs serviteurs.

— Dans un chariot plein de tonneaux de teinture ? demanda Juilin.

D’un regard noir, Nynaeve rappela au pisteur de voleurs que la gratitude avait des limites – eh oui, même la sienne.

— De l’autre côté du pont, j’ai vu un coche dans une cour de ferme. Je pense que le propriétaire acceptera de nous le vendre… Si notre chariot est encore là – quelle idée de l’avoir abandonné, pour que n’importe qui le vole ! – allez-y et récupérez une bourse…

Quelques badauds écarquillèrent les yeux quand le coche de Noy Torvald, tiré par quatre chevaux, s’arrêta devant la boutique de Ronde Macura. D’autant plus que des coffres étaient attachés sur le toit, et qu’un cheval de monte le suivait, attaché au véhicule par sa bride. Ruiné par l’arrêt brutal du commerce avec le Tarabon, Noy vivotait désormais en servant d’homme de peine à la veuve Teran.

Grand, le visage buriné, le regard froid au-dessus de sa longue moustache, l’homme assis sur le siège du cocher était un inconnu. Il en allait de même du valet affublé d’un chapeau conique du Tarabon qui s’empressa d’aller ouvrir une portière.

L’étonnement populaire grandit encore lorsque deux femmes sortirent de la boutique, chacune ayant des paquets dans les bras. L’une portait une robe de soie verte, l’autre était vêtue de laine bleue, mais toutes deux arboraient autour du crâne un foulard qui interdisait d’apercevoir une mèche de cheveux.

Vives comme l’éclair, elles bondirent dans le coche, le valet refermant aussitôt la portière.

Deux Fils de la Lumière interrogèrent aussitôt les passants sur l’identité de ces dames. Mais le cocher, sans même attendre que le valet se soit correctement installé à côté de lui, fit claquer son fouet et cria qu’on cède le passage à une certaine dame dont le nom, bizarrement, échappa aux deux pauvres Capes Blanches contraints de s’écarter à la hâte pour ne pas se retrouver dans la poussière.

Au galop, le coche fonçait déjà vers la route d’Amador.

Les curieux se dispersèrent en discutant entre eux. Une mystérieuse dame et sa servante venaient à l’évidence de faire des emplettes chez maîtresse Macura. Pour une raison inconnue, elles n’avaient pas tenu à s’attarder en compagnie de Fils de la Lumière. Sachant qu’il ne se passait strictement rien à Mardecin, ces derniers temps, l’affaire alimenterait les conversations pendant des jours.

Furieux, les deux Fils s’époussetèrent en éructant des jurons. Réflexion faite, ils décidèrent de passer sous silence un incident où ils étaient loin d’avoir eu le beau rôle. Leur capitaine étant allergique aux nobles, il risquait de les envoyer poursuivre le coche – une longue chevauchée sous la chaleur pour appréhender quelque donzelle d’une maison sans importance. Et si on ne trouvait rien contre la dame – avec les nobles, c’était plus délicat qu’avec la populace – ce ne serait bien entendu pas l’officier qui se ferait souffler dans les bronches. Pensant d’abord à leur dignité mise à mal et ensuite aux ennuis qu’ils allaient s’épargner, les deux hommes ne songèrent pas une minute à interroger Ronde Macura.

Peu après, Therin Lugay conduisit son chariot, rempli de provisions pour le voyage, dans le jardin de derrière de la boutique. Ronde Macura l’ayant effectivement guéri d’une fièvre qui avait fait mourir vingt-trois personnes, l’hiver précédent, il lui devait une faveur. Mais c’était surtout à cause d’une épouse acariâtre et d’une belle-mère envahissante que le pauvre homme partait d’un cœur presque léger pour la lointaine cité où vivaient des sorcières. Selon Ronde, quelqu’un viendrait peut-être à sa rencontre, mais il espérait que non, histoire de pouvoir aller jusqu’à Tar Valon.

Après avoir tapé six fois à la porte de la cuisine, Therin se décida à entrer. Ne trouvant personne, il monta à l’étage et découvrit Ronde et Luci dans la chambre, chacune dormant à poings fermés sur un lit. Tout habillées et en plein jour, mais bon… Les deux femmes se révélant impossibles à réveiller, Therin s’étonna de voir qu’un des couvre-lits avait été taillé en lambeaux. Il jugea aussi étrange qu’il y ait deux bouilloires sur la commode pour une seule tasse. Et que fichait donc cet entonnoir sur l’oreiller de la couturière ?

Conscient depuis toujours que bien des choses en ce monde lui échappaient, le brave homme retourna jusqu’à son chariot. Songeant à l’argent que Ronde lui avait donné, puis à sa femme et à sa redoutable belle-mère, il sortit du jardin avec la ferme intention d’aller enfin voir à quoi ressemblaient l’Altara ou le Murandy.

Pas mal de temps plus tard, les cheveux en bataille, Ronde Macura se traîna jusque chez Avi Shendar pour lui demander d’envoyer un pigeon voyageur. Lesté d’un message, l’oiseau s’envola comme une flèche en direction de Tar Valon. Après un moment de réflexion, Ronde rédigea une copie de son texte et la confia à un autre pigeon, celui-ci s’envolant vers l’ouest, vers le destinataire à qui elle avait promis de faire parvenir un duplicata de tous ses messages. En des temps difficiles, une femme devait faire flèche de tout bois pour subsister, et les rapports qu’elle expédiait à Narenwin n’avaient rien de secrets d’État.

Craignant de ne jamais pouvoir s’enlever de la bouche le goût de la fourche-racine, la couturière n’aurait de toute façon pas vu d’un mauvais œil que son rapport – ou la copie – attire des ennuis à une certaine Nynaeve.

Aux petits soins pour son potager, comme d’habitude, Avi ne prêta aucune attention à ce que faisait Ronde. Quand elle fut partie – là aussi, c’était un rituel – il se lava les mains et entra chez lui. Approchant de la table, il examina la grande feuille de parchemin qui servait de support à Ronde quand elle rédigeait ses messages. En tenant la feuille au soleil, lire ce qu’avait écrit la couturière était un jeu d’enfant.