Si cette mégère n’aime pas mes manières, je vais…
Non, pas de vengeance.
Tu vas t’occuper de tes affaires et éviter que cette harpie te rosse au point que tu ne puisses plus tenir en selle.
Parfois, Siuan avait du mal à se souvenir que le temps où les rois et les reines lui obéissaient était révolu.
Sur le chemin du retour, elle fulmina tellement que la plupart des conducteurs de chariot ravalèrent leurs remarques égrillardes. La plupart, oui, mais pas tous…
Dans la salle commune de L’Attelage aux Neuf Étalons, assise sur un banc, dos au mur, Leane surveillait une table entourée par un cercle d’hommes debout – un mélange de conducteurs de chariot, reconnaissables au fouet enroulé autour de leurs épaules, et de gardes du corps de marchands, identifiables à l’épée qu’ils portaient au côté. Six autres types étaient assis autour de cette table, Leane et Logain trônant à une extrémité. De sa position, Min voyait que Logain tirait la tête alors que les types buvaient le sourire et les propos de Leane.
Dans l’air enfumé, le vacarme des conversations couvrait pratiquement le son de la flûte et du tambour qui accompagnaient une chanteuse perchée sur une table, entre les deux cheminées de pierre. Pour ce que Min en entendait, sa chanson parlait d’une femme résolue à convaincre six imbéciles que chacun était le seul et unique homme de sa vie. Même si ce thème la faisait rougir, Min le trouvait hautement intéressant.
De temps en temps, la chanteuse jetait des regards jaloux à la fameuse table, et plus précisément sur Leane.
Lorsqu’ils étaient entrés dans l’auberge, la grande et belle Domani menait déjà Logain par le bout du nez. Avec sa démarche ondulante et ses yeux de braise, elle avait depuis attiré les hommes comme le miel attire les mouches. Il avait d’ailleurs failli y avoir une rixe. Logain et les gardes du corps avaient dégainé leur épée, des couteaux étaient sortis de sous les vestes et l’aubergiste avait accouru avec deux de ses gorilles armés de gourdins. Après avoir allumé cet incendie, Leane l’avait éteint en usant de la même tactique : un sourire par-ci, une œillade par-là, une joue tapotée du bout des doigts. L’aubergiste lui-même était resté comme fasciné, souriant bêtement, jusqu’à ce que le devoir l’appelle ailleurs.
Dire que Leane prétendait manquer d’entraînement ! Décidément, certaines choses n’étaient pas justes.
Si je pouvais faire cet effet sur un seul homme, bien précis, ça me suffirait amplement. Leane accepterait peut-être de m’apprendre. Mais quelle mouche me pique, par la Lumière ?
Depuis toujours, Min se montrait telle qu’en elle-même, laissant aux autres le loisir de l’accepter ou de la rejeter. Et voilà qu’elle envisageait de changer, et tout ça pour un homme ! N’était-il pas déjà assez grave qu’elle soit obligée de se déguiser en portant une robe à la place des vêtements masculins qu’elle affectionnait depuis toujours ?
Attends un peu qu’il te voie dans une robe au décolleté plongeant ! Tu as davantage à montrer que Leane, sur ce plan, et… Non, arrête ça !
— Nous devons aller au sud, murmura soudain Siuan à l’oreille de Min, qui sursauta, car elle n’avait pas entendu venir sa compagne. Et tout de suite !
À voir la lueur qui dansait dans ses yeux bleus, Siuan avait appris quelque chose d’intéressant. Hélas, rien ne prouvait qu’elle aurait envie d’en faire profiter ses deux amies. Parfois, on eût dit qu’elle se prenait toujours pour la Chaire d’Amyrlin.
— Il est trop tard pour partir et atteindre une auberge où descendre, objecta Min. Il vaudrait mieux passer la nuit ici.
Une bonne nuit dans un lit serait agréable, après avoir si souvent dormi à l’abri d’une haie ou sur des ballots de foin. Et ce même si Min devrait partager un grand lit avec Siuan et Leane. Logain militait pour qu’ils aient une chambre chacun, mais l’ancienne Chaire d’Amyrlin se montrait d’une radinerie hors du commun, même quand Logain entendait desserrer très légèrement les cordons de leur bourse.
Siuan regarda autour d’elle, soupçonneuse. Mais tous les gens qui ne reluquaient pas Leane écoutaient la chanteuse.
— C’est impossible, parce que je crains que des Capes Blanches s’intéressent à moi…
— Eh bien, Dalyn ne va pas aimer ça…
— Dans ce cas, ne le lui dis pas… (Siuan tourna la tête vers l’attroupement, autour de Leane, et soupira.) Va dire à Amaena que nous devons y aller. Dalyn la suivra. Espérons que ses autres admirateurs s’en abstiendront.
Min eut un demi-sourire. Siuan prétendait se ficher que Logain – enfin, Dalyn – dirige à présent le groupe (pour l’essentiel, en l’ignorant quand elle tentait de le manipuler), mais en réalité, elle brûlait d’envie de le remettre au pas.
— Au fait, demanda Min en se levant, c’est quoi, un attelage aux neuf étalons ? J’en connais à huit ou dix bêtes, mais à neuf ?
Elle était sortie pour voir si le dessin de l’enseigne lui en apprendrait plus, mais il n’y avait que le nom, contrairement à l’usage.
— Dans cette ville, répondit Siuan, l’air pincé, il vaut mieux ne pas poser la question.
Voyant son amie rosir, Min devina qu’elle devait connaître la réponse.
— Allons, va chercher nos tourtereaux ! Nous avons un long chemin à faire, et pas une minute à perdre. Et arrange-toi pour que personne n’entende où nous allons.
Min eut un rictus amer. Avec les sourires que distribuait Leane, aucun de ces hommes ne verrait une fille comme elle. Mais comment Siuan avait-elle attiré l’attention des Capes Blanches ? C’était la pire chose qui pouvait arriver, et l’ancienne Chaire d’Amyrlin n’était pas du genre à commettre des bévues.
En approchant de la table, Min se demanda comment elle aurait pu faire pour que Rand la dévore des yeux comme ces types dévoraient Leane. Si le groupe devait chevaucher toute la nuit – ce qui semblait probable – la Domani accepterait peut-être de lui donner un ou deux trucs…
12
Une vieille pipe
Emporté par le vent qui soufflait dans cette rue de Lugard, le chapeau de velours de Gareth Bryne s’envola de sa tête et alla s’écraser sur le sol. La roue cerclée de fer d’un chariot de passage écrabouilla le malheureux couvre-chef, désormais aussi plat qu’une crêpe. Un moment, Gareth Bryne contempla ce triste spectacle, puis il continua son chemin.
Il était rudement taché par le voyage, de toute façon…
La veste de soie de Bryne ne valait guère mieux, et ce bien avant l’arrivée au Murandy. Et même quand il tentait de la brosser, le résultat n’avait rien d’extraordinaire. L’air plus brun que gris, le pauvre vêtement ne payait plus de mine. Mais son propriétaire devrait quand même trouver quelque chose de plus ordinaire. Après tout, il ne se rendait pas à un bal.
Esquivant les chariots qui dévalaient la rue sillonnée d’ornières, Bryne ignora les imprécations de charretiers qui « saluaient » ses exploits – n’importe quel homme de troupe pouvait en lâcher de meilleures dans son sommeil – et entra dans une auberge appelée Le Banc du Conducteur. Comme souvent, le dessin qui figurait sur l’enseigne faisait double emploi avec le nom de l’établissement.