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Bryne donna le signal du départ et la colonne s’ébranla dans une colonne de poussière. Pour rattraper les fugitives, il n’allait pas falloir traîner. Mais il était déterminé. À Ebou Dar ou au fond de la Fosse de la Perdition, il trouverait ces fichues femmes !

13

Une petite chambre à Sienda

Tous les muscles raidis afin de résister aux balancements du coche sur ses amortisseurs de cuir, Elayne s’efforçait de ne pas voir le visage morose de Nynaeve, assise en face d’elle. Malgré les tourbillons de poussière qui pénétraient de temps en temps par la fenêtre – chassant opportunément un peu de la chaleur de fin d’après-midi – les rideaux étaient ouverts et laissaient apercevoir le paysage. Une longue succession de collines boisées entre lesquelles se nichaient parfois une ou deux fermes et des champs cultivés.

Dans le lointain, au sommet d’une de ces collines, Elayne remarqua un manoir de seigneur typique de l’architecture de l’Amadicia : une imposante base de pierre de quelque cinquante pieds de haut, et par-dessus, une structure de bois sophistiquée parée de balcons délicats et de toits de tuile rouge. À une époque, le bâtiment tout entier aurait été en pierre, mais ça faisait beau temps que les seigneurs de l’Amadicia n’avaient plus besoin de forteresses, et les édits royaux imposaient désormais que les constructions soient en bois. Une façon d’assurer qu’aucun seigneur renégat, s’il venait à en surgir un, ne puisse résister longtemps à un siège.

Bien entendu, les Fils de la Lumière n’étaient pas soumis à cette loi et à tout un tas d’autres. Elayne l’avait appris dans son enfance, en même temps qu’une multitude de choses sur les coutumes et les législations des autres pays.

Sur certaines collines, des champs labourés en terrasses faisaient une série de taches brunes sur un fond uniformément vert-jaune. À cette distance, les paysans qui y travaillaient ressemblaient à des fourmis. Dans ce paysage, tout semblait desséché au point qu’un seul éclair, tombant au bon endroit, aurait sans doute pu déclencher un incendie géant. Mais pour qu’il y ait la foudre, il fallait un orage, et les rares nuages qui dérivaient dans le ciel paraissaient trop hauts et pas assez pansus pour ça.

Elayne se demanda si elle aurait pu provoquer une averse. Son contrôle sur le climat était bien meilleur qu’avant, mais quand on devait partir de rien, ça n’était pas évident…

— Votre Seigneurie s’ennuie ? demanda Nynaeve, ironique. À la façon dont Votre Seigneurie regarde défiler le paysage – et à sa moue dédaigneuse – je me permets de supposer qu’elle aimerait voyager plus vite.

Tendant une main derrière elle, Nynaeve ouvrit un petit guichet et cria :

— Plus vite, Thom ! Et ne discute pas, surtout ! Toi non plus, Juilin le pisteur de voleurs. J’ai dit plus vite !

Le guichet se referma tout seul, mais Elayne entendit quand même Thom marmonner sur son banc. Égrener un chapelet de jurons, plutôt, parce que Nynaeve harcelait les deux hommes depuis le début de la journée. Puis il y eut un claquement de fouet et le coche prit encore de la vitesse, secouant les deux passagères au point qu’elles rebondissent sur leurs banquettes tendues de soie rouge. Après avoir acheté le véhicule, le trouvère avait nettoyé le tissu, mais sans pouvoir rien faire pour le rembourrage, devenu aussi dur que le bois qu’il y avait dessous.

Si malmené que fût son postérieur, Nynaeve serra les dents avec un entêtement qu’Elayne connaissait trop bien. Après lui avoir dit d’accélérer, il n’était pas question qu’elle ordonne au trouvère de ralentir.

— Nynaeve, s’il te plaît, je…, commença Elayne.

— Votre Seigneurie ne se sent pas à l’aise ? Je sais qu’elle est habituée au confort – un plaisir de la vie que les humbles servantes ne peuvent pas connaître – mais j’imagine qu’elle entend atteindre la prochaine ville avant la nuit. Ainsi, l’humble domestique de Votre Seigneurie pourra lui servir son dîner et lui préparer un lit douillet.

Un cahot la forçant à fermer la bouche, l’ancienne Sage-Dame foudroya la Fille-Héritière du regard comme si c’était sa faute.

Elayne soupira à pierre fendre. Nynaeve s’était rendue à l’évidence presque toute seule, à Mardecin. Une dame ne voyageait jamais sans une servante. En conséquence, deux dames auraient dû en avoir au minimum deux. À moins de déguiser en femme Thom et Juilin, ça impliquait que l’une d’elles joue la « seigneurie » tandis que l’autre se ferait passer pour sa dame de compagnie. À partir de ce constat, Nynaeve avait bien été forcée de reconnaître qu’Elayne en connaissait bien plus long qu’elle sur le comportement des nobles dames. La Fille-Héritière ayant mobilisé tout son tact, son amie s’était montrée raisonnable, comme c’était souvent le cas quand on parvenait à la convaincre avec un raisonnement sensé. Souvent, oui, mais pas toujours. Dans la boutique de Ronde Macura, après avoir fait boire aux deux femmes leur ignoble décoction, l’ancienne Sage-Dame et la Fille-Héritière avaient semblé d’accord sur le protocole à suivre.

Après leur départ précipité de Mardecin, les quatre fugitifs avaient voyagé dur jusqu’à minuit, où ils étaient enfin arrivés dans un petit village doté d’une auberge. Tirant le propriétaire du lit, ils avaient loué deux petites chambres au lit minuscule. Se réveillant dès l’aube, ils étaient repartis aussitôt et avaient décrit un assez large cercle pour contourner Amador. Même si leurs « couvertures » étaient parfaites, ils n’avaient aucune envie de traverser une cité pleine de Capes Blanches. Surtout quand la Forteresse de la Lumière s’y dressait avec arrogance. D’après ce qu’Elayne avait entendu dire, s’il y avait bien un roi dans la capitale, c’était néanmoins Pedron Niall qui y faisait la pluie et le beau temps.

La belle harmonie entre la « dame » et sa « servante » avait commencé à se lézarder la veille, dans un village nommé Bellon qui s’étendait au bord d’un cours d’eau boueuse pompeusement baptisé « rivière Gaean ». Située à quelque huit lieues d’Amador, la bourgade disposait d’une auberge – Au Gué de Bellon – bien plus spacieuse et bien plus confortable que la précédente. La propriétaire, maîtresse Alfara, avait proposé à Elayne de dîner dans une salle à manger. Le genre d’offre difficile à décliner, il fallait l’admettre. De plus, maîtresse Alfara s’était déclarée certaine que seule Nana, la servante de dame Morelin (l’identité adoptée par Elayne) pouvait se charger du service. Les dames avaient des exigences bien particulières – et hautement légitimes – que de pauvres employées comme celles de l’auberge n’auraient sûrement pas pu satisfaire. Oui, « Nana », après avoir officié au dîner, saurait exactement comment préparer le lit de sa maîtresse et à quelle température, au degré près, lui mitonner un bon bain qui la délasserait après une rude journée de voyage.

La liste de tout ce que Nana ferait mieux que quiconque d’autre s’était révélée quasiment interminable. À cause des exigences pointilleuses de la noblesse du cru ? Ou parce que maîtresse Alfara avait saisi l’occasion de faire trimer une pauvre femme sans la payer ?

Bien entendu, Elayne avait tenté d’épargner au maximum Nynaeve, mais celle-ci en avait au contraire rajouté dans la soumission, multipliant les « vos désirs sont des ordres » et lançant à l’aubergiste une cataracte de « oui, ma maîtresse est très exigeante, en effet ».

Si elle avait insisté pour être moins bien traitée, nul doute qu’Elayne aurait éveillé les soupçons de maîtresse Alfara. Et l’idée des déguisements était de passer inaperçues, pas vrai ?

Durant tout le séjour à Bellon, Nynaeve, en public, avait joué la parfaite dame de compagnie. En privé, elle avait poussé le bouchon un peu loin. Alors qu’Elayne aurait voulu que son amie redevienne elle-même, l’ancienne Sage-Dame l’avait accablée d’un ahurissant numéro de domestique zélée. Et quand la Fille-Héritière avait voulu s’excuser, elle y avait gagné des « Votre Seigneurie est trop bonne » ou des silences à glacer les sangs.