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— Nous allons fureter un peu dans la salle commune, dit Thom lorsque le dernier coffre fut en place, interdisant presque l’accès à la coiffeuse.

— Puis nous ferons un tour dans le village, ajouta Juilin. Quand l’atmosphère est tendue, les langues ont tendance à se délier.

— Une très bonne idée, dit Elayne.

Thom et Juilin tenaient tellement à croire qu’ils ne servaient pas qu’aux travaux de force. Pour être honnête, ils avaient été bien plus utiles que ça à Tanchico – et plus encore à Mardecin ! – et ils le seraient sans doute encore à l’avenir, mais dans un trou comme Sienda…

— Surtout, ne vous attirez pas d’ennuis avec les Capes Blanches, hein ?

Les deux gaillards se regardèrent avec consternation – à croire qu’Elayne ne les avait jamais vus revenir de leurs « missions d’information » avec des plaies et des bosses – mais elle leur pardonna cette réaction et sourit à Thom.

— J’ai hâte d’entendre ton rapport.

— Demain matin, grogna Nynaeve en s’efforçant de ne pas regarder Elayne – une manière indirecte de la foudroyer du regard. Si vous nous dérangez pour moins qu’une attaque de Trollocs, il vous en cuira !

Le regard qu’échangèrent les deux hommes en dit très long sur ce qu’ils pensaient. Bien qu’agacée, Nynaeve consentit à leur donner quelques pièces, et ils fichèrent le camp en assurant qu’ils ne perturberaient pas le sommeil de ces dames.

— Si je ne peux même plus parler à Thom…, commença Elayne.

Mais Nynaeve ne le laissa pas terminer.

— Je ne veux pas qu’ils me voient endormie en sous-vêtements !

S’avisant que sa compagne peinait à déboutonner sa robe, Elayne voulut l’aider, mais elle se fit rembarrer.

— Je me débrouillerai… Occupe-toi plutôt de sortir l’anneau.

Vexée, la Fille-Héritière remonta sa jupe pour accéder à la poche secrète qu’elle avait cousue à l’intérieur. Si Nynaeve voulait se montrer désagréable, eh bien, qu’elle ne se gêne pas ! Mais elle ne répondrait pas à ses provocations, même si l’ancienne Sage-Dame recommençait à râler ferme.

La poche secrète contenait deux bijoux. La bague au serpent d’Acceptée d’Elayne et un anneau de pierre.

Strié de rouge, de bleu et de marron, cet anneau trop grand pour tenir à un doigt avait une forme bizarrement aplatie. Si incroyable que ça paraisse, il n’avait qu’un côté. Lorsqu’on passait un doigt sur sa surface, on revenait à son point de départ sans avoir dû en soulever la pointe. Il s’agissait d’un ter’angreal et sa fonction consistait à donner accès à Tel’aran’rhiod – même aux gens qui n’avaient pas le don d’Egwene ou de certaines Matriarches. Il suffisait de s’endormir en étant en contact avec le bijou. Et contrairement aux deux ter’angreal repris à l’Ajah Noir, celui-là n’imposait pas qu’on canalise le Pouvoir. Pour ce qu’en savait Elayne, un homme pouvait bien être capable de s’en servir.

Vêtue de sa seule chemise de lin, Nynaeve ajouta l’anneau à la lanière de cuir où pendaient déjà sa bague au serpent et la chevalière de Lan, puis elle refit le nœud, cala ses trésors entre ses seins et s’allongea sur un des lits, la tête confortablement posée sur l’oreiller.

— Quand arriveront Egwene et les Matriarches ? demanda Elayne. Je ne peux jamais dire quelle heure il est dans le désert des Aiels.

— Il reste du temps, sauf si Egwene est en avance, mais ce ne sera pas le cas. Les Matriarches ne laissent pas beaucoup de mou à sa laisse, et ça lui sera bénéfique, à long terme. Cette petite a toujours été bien trop têtue !

Nynaeve ouvrit les yeux, leva la tête et regarda la Fille-Héritière comme si ces propos avaient tout aussi bien pu la viser.

— N’oublie pas de lui dire de parler à Rand, au sujet de ce que je pense de lui… (Pas question d’entrer dans le jeu de l’ancienne Sage-Dame, pour sûr que non !) Qu’elle lui dise… eh bien que je l’aime, et qu’il n’y a de place que pour lui dans mon cœur.

Voilà, c’était sorti !

Nynaeve roula de gros yeux – une réaction qui n’avait rien de flatteur.

— Si tu y tiens…, marmonna-t-elle en laissant retomber sa tête sur l’oreiller.

Alors que le souffle de sa compagne ralentissait déjà, Elayne tira un coffre contre la porte et s’assit dessus. Depuis toujours, elle détestait attendre. Et si elle descendait dans la salle commune, ça ferait les pieds à Nynaeve ! De plus, Thom y serait sans doute, et… Et rien du tout ! Il était censé être son cocher. Nynaeve avait-elle songé à ce détail, avant d’accepter de jouer les servantes ?

Elayne soupira et s’adossa à la porte. Bon sang ! ce qu’elle détestait attendre !

14

Rendez-vous

Les effets de l’anneau ter’angreal ne perturbaient plus du tout Nynaeve. Comme prévu, elle était à l’endroit auquel elle pensait en s’endormant : le Cœur de la Pierre, une grande salle nichée dans une forteresse appelée la Pierre de Tear. Les lampes sur pied dorées n’étaient pas allumées, pourtant, une pâle lueur semblait venir de partout à la fois – et en même temps, de nulle part –, entourant la jeune femme et se perdant dans les ombres qui régnaient sur tout le périmètre extérieur de la salle.

Au moins, ici, on ne crevait pas de chaud. Dans le Monde des Rêves, les températures extrêmes semblaient bannies.

Des colonnes de pierre rouge se dressaient partout où Nynaeve regardait, et quand elle levait les yeux, elle n’apercevait pas la voûte, noyée dans les ténèbres, mais seulement les lampes dorées qui en pendaient, accrochées à des chaînes.

Le sol de pierre claire, remarqua-t-elle, était poli à force d’être arpenté dans tous les sens. Certes, les Hauts Seigneurs de Tear venaient rarement dans le Cœur – en fait, uniquement quand leurs lois ou leurs coutumes l’exigeaient – mais cela durait depuis la Dislocation du Monde.

Sous la coupole, l’épée de cristal nommée Callandor était enfoncée sur la moitié de sa longueur dans le sol, exactement là où Rand l’avait laissée.

Nynaeve n’approcha pas de l’arme. À en croire le fichu garçon, il avait tissé autour de l’épée des protections qu’aucune femme ne pouvait voir, puisqu’il avait utilisé le saidin. Des pièges vicieux, sûrement, parce que même le meilleur des hommes tombait aisément dans une certaine perversité dès qu’il entendait se montrer rusé. Et des pièges amorcés aussi bien pour une femme que pour tout homme susceptible d’utiliser le sa’angreal de cristal. Car l’idée était de placer l’arme hors de portée de la Tour Blanche tout autant que des Rejetés. À part Rand, quiconque toucherait Callandor mourrait sur-le-champ ou connaîtrait un sort encore pire.

Nynaeve songea à une règle majeure de Tel’aran’rhiod. Tout ce qui existait dans le « monde normal » s’y retrouvait – y compris les tissages de Rand. En revanche, l’inverse n’était pas toujours vrai. Le Monde des Rêves, également nommé le Monde Invisible, reflétait l’univers réel – parfois de manière un peu distordue – mais il renvoyait également l’image de ce qui était peut-être bien d’autres mondes. Selon Verin Sedai, il existait une Trame tissée avec des mondes – des réalités alternatives – et non avec la vie des gens, ces vies qui composaient la grande Trame des Âges. Tel’aran’rhiod était en somme le reflet de toutes les réalités. Pourtant, très peu de gens pouvaient y entrer, sauf par hasard et sans le savoir, lorsqu’ils « dérivaient » de leurs rêves normaux. Des incursions dangereuses pour ces rêveurs innocents qui ne s’en apercevaient jamais, sauf quand il était trop tard.