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Ce raisonnement amena Nynaeve à se remémorer une autre règle de Tel’aran’rhiod : tout ce qui arrivait au rêveur lui advenait également dans l’univers éveillé. En d’autres termes, mourir dans le Monde des Rêves revenait à mourir pour de bon.

Nynaeve eut la sensation qu’on l’observait depuis la pénombre qui régnait entre les colonnes. Mais ça ne la perturba pas non plus, car il ne pouvait pas s’agir de Moghedien.

Des yeux imaginaires… Il n’y a personne… J’ai dit à Egwene de ne pas s’en soucier, et voilà que je…

De toute façon, Moghedien ne se serait pas contentée d’espionner. Peut-être, mais Nynaeve regrettait quand même de ne pas être assez en colère pour canaliser le Pouvoir. Non qu’elle ait eu peur, bien entendu. Le problème, c’était d’être si calme. Pas apeurée du tout, et d’une terrifiante sérénité.

Entre les seins de l’ancienne Sage-Dame, l’anneau semblait bizarrement léger, comme s’il essayait de léviter hors de sa chemise de lin, lui rappelant à cette occasion qu’elle était en sous-vêtements. Aussitôt, elle se retrouva vêtue d’une robe.

Un des petits miracles du Monde des Rêves qui la ravissaient. Ici, il n’était nul besoin de canaliser pour réussir des « trucs » qu’aucune Aes Sedai n’avait sûrement jamais dû réaliser avec le Pouvoir.

Cela dit, la robe la déçut, car elle ne correspondait pas à ses attentes. Au lieu d’être revêtue d’une solide tenue de laine de Deux-Rivières, voilà qu’elle portait une robe au col montant orné de dentelle – un détail qui aurait convenu à sa pudeur, n’étaient les plis révélateurs que la soie jaune clair décrivait tout autour de son corps. Quand elle était obligée de porter de pareilles tenues à Tanchico, pour se fondre dans le paysage, Nynaeve avait plus d’une fois pesté contre l’indécente mode du Tarabon. Apparemment, elle avait fini par s’y habituer, voire par y prendre goût…

Tirant très fort sur sa natte pour se punir d’être si peu concentrée, Nynaeve décida de ne rien modifier à la robe. Sa tenue n’était pas parfaite, mais elle n’avait rien d’une gamine trop gâtée qui fait des caprices pour des peccadilles.

Après tout, une robe est une robe…

Quand Egwene arriverait en compagnie d’elle ne savait quelles Matriarches, elle serait habillée ainsi. Et si quelqu’un osait une remarque…

Mais je ne suis pas venue en avance pour penser à des futilités au sujet de la mode…

— Birgitte ?

Personne ne lui répondant, Nynaeve haussa le ton, même si ça n’était pas nécessaire. Ici, la femme à qui elle s’adressait aurait entendu son nom même si elle avait été à l’autre bout du monde.

— Birgitte ?

Une femme sortit de la pénombre, entre les colonnes. Son regard bleu serein et confiant, Birgitte arborait une tresse blonde encore plus sophistiquée que celle de Nynaeve. Sous une courte veste blanche, elle portait un pantalon bouffant resserré au niveau des chevilles au-dessus de bottines aux talons surélevés. Une « mode » qui datait de près de deux mille ans, mais à laquelle Birgitte avait pris goût. Arborant un arc d’argent, elle avait à la taille un carquois rempli de flèches du même métal.

— Gaidal est dans le coin ? demanda Nynaeve.

Cet homme s’éloignait rarement de Birgitte, et sa présence mettait mal à l’aise l’ancienne Sage-Dame. De fait, refusant de reconnaître son existence, il tirait la tête quand Birgitte s’adressait à elle.

Au début, rencontrer Gaidal Cain et Birgitte dans le Monde des Rêves s’était révélé très perturbant. Car enfin, il s’agissait d’antiques héros liés à une multitude de récits et de légendes. Mais comme Birgitte l’avait elle-même souligné, quel endroit aurait été plus approprié pour des héros destinés par la Roue du Temps à attendre le jour de leur résurrection ? Un rêve était vraiment le choix idéal, d’autant plus que celui-ci existait depuis aussi longtemps que la Roue elle-même.

Comme Rogosh à l’Œil d’Aigle, Artur Aile-de-Faucon et tant d’autres, Birgitte et Gaidal Cain faisaient partie des héros morts que le Cor de Valère réveillerait lorsque sonnerait l’heure de l’Ultime Bataille.

L’héroïne blonde secoua la tête.

— Voilà un moment que je ne l’ai pas vu… On dirait que la Roue l’a de nouveau intégré à la Trame. Ça arrive tout le temps…

À la fois perplexe et soucieuse, Birgitte faisait référence à un étrange phénomène. Si elle ne se trompait pas, un garçon venait de naître quelque part, bébé vagissant qui n’avait aucune conscience de son identité, mais dont la vie donnerait immanquablement naissance à de nouvelles légendes. Intégrant les héros à la Trame selon ses besoins et ses desseins, la Roue leur offrait une nouvelle vie. Puis ils mouraient et revenaient dans le Monde des Rêves. C’était cela, être lié à la Roue. De nouveaux héros arrivaient bien entendu sans cesse, mais une fois « liés » ils le restaient pour toujours.

— Combien de temps te reste-t-il ? demanda Nynaeve. Sûrement des années…

Birgitte était de toute éternité unie à Gaidal. Âge après Âge, légende après légende, elle partageait avec lui d’incroyables aventures et une histoire d’amour que la Roue du Temps elle-même n’aurait pas pu briser. Chaque fois, elle naissait après Gaidal. Un an, cinq ou dix, mais toujours après.

— Je n’en sais rien, Nynaeve. Ici, le temps ne s’écoule pas comme dans le monde éveillé. Il me semble t’avoir rencontrée pour la dernière fois il y a dix jours, et Elayne seulement un jour avant. Quelle est ta perception du temps ?

— Quatre et trois jours, pour ces événements…, répondit Nynaeve.

Elayne et elle venaient aussi souvent que possible parler avec Birgitte, mais Thom et Juilin, qui partageaient leur camp et montaient la garde à tour de rôle, ne leur avaient pas facilité la tâche. L’héroïne blonde se souvenait des Rejetés et de la guerre du Pouvoir – enfin, de la vie qu’elle avait vécue durant cet événement beaucoup plus long. Ses existences antérieures étaient comme des livres qu’elle aurait chéris, les plus anciens moins présents dans sa mémoire, mais elle ne risquait pas d’oublier les Rejetés. En particulier Moghedien…

— Tu vois, Nynaeve ? Ici, le flux du temps varie énormément. Il peut s’écouler des mois avant que je renaisse… ou des jours. De mon point de vue, je veux dire. Dans le monde réel, il peut s’agir de plusieurs années.

Nynaeve détestait ne pas savoir, mais elle s’efforça de passer outre sa contrariété.

— Dans ce cas, ne gaspillons pas le temps qui nous reste. As-tu vu l’un d’entre eux depuis notre dernière rencontre ?

Il était inutile de préciser de qui parlait l’ancienne Sage-Dame.

— J’en ai bien trop vu pour mon goût… Lanfear vient souvent ici, bien sûr, mais j’ai aussi aperçu Rahvin, Sammael et Graendal. Plus Demandred et Semirhage…

Sur le dernier nom, la voix de Birgitte s’était durcie, comme si elle avait voulu l’empêcher de trembler. Même si Moghedien la haïssait, elle n’en avait pas peur – en tout cas, pas ouvertement. Avec Semirhage, c’était une autre affaire.

Frissonnant par empathie – l’héroïne blonde lui avait beaucoup parlé de cette Rejetée-là –, Nynaeve s’avisa qu’elle portait désormais une cape de voyage en laine dont le capuchon rabattu devait noyer son visage dans les ombres. Confuse, elle fit disparaître le vêtement.

— Ils ne t’ont pas repérée ? demanda-t-elle, inquiète.

Malgré une parfaite connaissance de Tel’aran’rhiod, Birgitte était bien plus vulnérable qu’elle. Ne maîtrisant pas le Pouvoir, l’héroïne risquait d’être écrasée comme une vulgaire fourmi par tout Rejeté qui croiserait son chemin. Et si elle mourait ici, il n’y aurait plus jamais de résurrection pour elle.