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— Je ne suis pas assez incompétente – ni idiote ! – pour permettre ça !

Birgitte s’appuya à son arc d’argent, une arme qui, avec ses flèches du même métal, permettait à l’héroïne de ne jamais rater sa cible, selon les légendes.

— Ils se soucient les uns des autres et se fichent du reste ! J’ai vu Rahvin, Sammael, Graendal et Lanfear s’espionner entre eux. Demandred et Semirhage étaient l’objet des mêmes « attentions ». Depuis qu’ils sont libres, c’est la première fois que je vois tant de Rejetés ici.

— Ils mijotent quelque chose, marmonna Nynaeve, mais quoi ?

— Je ne peux pas encore le dire… Pendant la guerre des Ténèbres, ils complotaient sans trêve – souvent les uns contre les autres – mais qu’ils soient éveillés ou qu’ils rêvent, leurs machinations n’ont jamais été de bon augure pour le monde.

— Essaie de savoir ce qu’ils préparent, Birgitte. Mais sans prendre de risques, surtout !

Birgitte ne broncha pas, pourtant, Nynaeve aurait juré qu’elle ricanait intérieurement. Cette femme se souciait aussi peu du danger que Lan, ce qui en disait long sur son bon sens.

Nynaeve regretta de ne pas pouvoir interroger Birgitte sur les manigances de la tour et de Siuan Sanche. Mais l’héroïne ne pouvait ni voir ni toucher le monde réel tant que le Cor de Valère ne la rappelait pas.

Tu tournes autour du pot, ma fille !

— Birgitte, as-tu vu Moghedien ?

— Non, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. D’habitude, je suis capable de localiser tous ceux qui ont conscience d’être dans le Monde des Rêves. Un peu comme si des ondes émanaient d’eux – ou les ondulations d’une mare d’eau, mais venant de leur esprit. Je n’en sais trop rien, parce que je suis une guerrière, pas une érudite. Soit Moghedien n’est plus venue depuis que tu l’as vaincue, soit…

Birgitte hésita. Nynaeve aurait voulu l’empêcher de dire ce qui allait inévitablement suivre, mais l’héroïne était trop forte et trop courageuse pour se voiler la face.

— … soit elle sait que je la cherche. Pour se cacher, elle n’est pas la dernière ! Si on la surnomme l’Araignée, ce n’est pas par hasard !

Durant l’Âge des Légendes, une moghedien était bel et bien une petite araignée qui tissait sa toile dans des cachettes secrètes – et dont la morsure tuait en un clin d’œil, accessoirement.

De nouveau consciente d’être épiée, Nynaeve frissonna. Ça n’avait rien à voir avec des tremblements ! Juste des frissons… Cependant, elle s’assura de rester dans sa robe de soie, afin d’éviter de se retrouver soudain dans une armure. Quand elle était seule, elle détestait déjà que ces « avanies » trahissent ses éventuelles faiblesses. Alors, sous le regard d’une femme assez vaillante pour être l’égale de Gaidal Cain…

— Peux-tu la trouver même quand elle veut rester cachée ?

C’était beaucoup demander, surtout si Moghedien se savait traquée. À peu près l’équivalent de pister un lion dans la savane en étant armé d’un bâton.

— Peut-être… En tout cas, j’essaierai. Bon, je dois y aller, à présent. Je ne peux pas courir le risque d’être vue par les… autres.

Nynaeve posa une main sur le bras de Birgitte pour la retenir.

— Permets-moi de leur parler de toi ! Ainsi, je pourrais partager tes informations sur les Rejetés avec Egwene et les Matriarches – qui les transmettraient à Rand. Il faut qu’il sache !

— Tu as promis, Nynaeve, dit Birgitte, le regard glacial. Les règles disent que personne ne doit savoir que nous, les héros morts, résidons dans Tel’aran’rhiod. En te parlant, j’ai déjà été loin dans la transgression. Et encore plus en t’aidant. Mais après avoir combattu les Ténèbres pendant une infinité de vies, je ne pouvais pas te laisser lutter sans rien faire. Cela dit, j’ai l’intention de ne pas multiplier les transgressions. Tu dois tenir ta promesse !

— Bien sûr que je la tiendrai ! s’indigna Nynaeve. Sauf si tu m’en libères. Et je te demande de…

— Non !

Sur ce mot, Birgitte se volatilisa, la main de Nynaeve ne reposant plus sur son bras mais dans le vide. In petto, l’ancienne Sage-Dame s’autorisa à égrener un chapelet de jurons récemment entendus dans la bouche de Thom et de Juilin. Le genre d’imprécations qu’elle interdisait à Elayne de répéter… Appeler de nouveau Birgitte n’aurait servi à rien. Encore fallait-il espérer qu’elle réponde, lors de sa prochaine visite, ou quand ce serait au tour de la Fille-Héritière.

— Birgitte, je tiendrai parole ! C’est juré !

L’héroïne blonde entendrait, c’était sûr. Et lors de leur prochain rendez-vous, elle en saurait peut-être davantage sur Moghedien. Au fond, il ne valait mieux pas… Car si c’était le cas, ça signifierait que cette Rejetée hantait Tel’aran’rhiod.

Pauvre idiote !

« Quand tu cherches des serpents, pourquoi t’étonner si l’un d’entre eux te mord ? »

Décidément, cette Lini méritait d’être connue…

Dans la grande salle vide, entourée de colonnes polies, Nynaeve se sentit soudain très oppressée.

Mais s’il y avait quelqu’un, Birgitte l’aurait su, n’est-ce pas ?

S’avisant qu’elle lissait la soie jaune, sur ses hanches, Nynaeve décida de se concentrer sur la robe. Un bon moyen d’oublier les yeux imaginaires, non ?

La première fois que Lan l’avait vue, elle portait une bonne vieille robe de Deux-Rivières. Et le jour où il lui avait déclaré sa flamme, la très simple robe brodée qu’elle avait revêtue n’avait rien pour attirer les regards. Pourtant, elle voulait désormais que le Champion la voie dans des tenues comme celle-là. Et si c’était devant lui, où aurait pu être l’indécence ?

Un grand miroir se matérialisa, et la jeune femme s’y observa sous toutes les coutures. Les drapés de soie avaient une fascinante façon de révéler ce qu’ils étaient censés cacher. À Champ d’Emond, Sage-Dame ou non, elle aurait été convoquée devant le Cercle des Femmes, et pas pour recevoir des félicitations. Peut-être, mais cette tenue n’en était pas moins superbe. Ici, seule devant un miroir, Nynaeve dut reconnaître qu’elle s’était habituée, et même plus que ça, à porter des jolies choses en public.

Tu aimes ça, en réalité ! Au point de devenir aussi coquette qu’Elayne, qui s’engage sur un bien mauvais chemin.

Certes, mais sa tenue était belle, et sans doute bien moins impudique qu’elle l’aurait jugé naguère. Après tout, elle ne comportait pas un décolleté plongeant jusqu’aux genoux, comme ceux qu’affectionnait la Première Dame de Mayene, par exemple. Enfin, jusqu’aux genoux, c’était peut-être exagéré, mais Berelain prenait ses aises avec la respectabilité, c’était le moins qu’on pouvait dire.

Les tenues des Domani, avait entendu dire Nynaeve, étaient même jugées indécentes par les Tarabonais. Suite à cette pensée, les drapés de soie jaune devinrent des flots de tissu ondulant serré à la taille par une ceinture d’or torsadé. Un tissu très fin. Extrêmement fin, même, constata Nynaeve en rougissant. Et par conséquent, fort peu opaque – cette robe-là faisait bien plus que suggérer, il fallait l’admettre. Si Lan la voyait dedans, nul doute qu’il cesserait de radoter sur leur amour sans espoir parce qu’il refusait d’offrir une tenue de deuil à sa femme le jour de leurs noces. Un seul regard, et son sang s’embraserait. Pour sûr que…

— Au nom de la Lumière ! comment es-tu habillée, Nynaeve ? s’écria soudain Egwene d’un ton scandalisé.

Nynaeve sauta sur place, pirouetta en plein vol et atterrit face à Egwene et à Melaine. Melaine, bien entendu ! Il fallait que ce soit elle… Encore qu’aucune autre Matriarche n’aurait mieux valu, tout bien pesé.

Le miroir s’étant volatilisé dans son dos, Nynaeve portait maintenant une robe de laine de chez elle assez épaisse pour convenir durant l’hiver le plus rigoureux. Vexée d’avoir été surprise – oui, d’avoir été surprise, et pour aucune autre raison ! –, elle rechangea de tenue, repassant d’abord à la robe domani puis aux drapés tarabonais.