Comme de bien entendu, elle rougit jusqu’à la racine des cheveux. L’art de se ridiculiser en un clin d’œil ! Et devant Melaine, en plus de tout, une femme superbe s’il en était…
Encore que l’apparence de la Matriarche n’était pas susceptible de troubler son sommeil. Mais cette Melaine, présente lors du précédent rendez-vous de Nynaeve avec Egwene, l’avait « taquinée » au sujet de Lan. Bien entendu, l’ancienne Sage-Dame s’était emportée. Selon Egwene, entre Aielles, ce n’était pas vraiment de la moquerie, mais Melaine s’était quand même répandue en compliments admiratifs sur les épaules, les mains et les yeux du Champion. Quel droit avait-elle, cette tigresse aux yeux verts, de lorgner sur les épaules de son homme ? Non que Nynaeve eût le moindre doute sur la fidélité de Lan. Mais enfin, c’était un homme, il était loin d’elle, et Melaine avait…
Non, il ne fallait pas se laisser entraîner sur cette pente savonneuse.
— Lan…, commença-t-elle.
Tu ne peux donc pas tenir ta langue, stupide femelle ?
Mais pas question de revenir en arrière, surtout en présence de Melaine. Le sourire amusé d’Egwene était déjà pénible à supporter, alors la complicité que la Matriarche osait affecter, quelle horreur !
— Lan va-t-il bien ?
Une question naturelle, non ? Mais qui sonnait faux, hélas.
— Très bien, répondit Egwene, même s’il s’inquiète à ton sujet.
Nynaeve soupira et s’avisa à cette occasion qu’elle retenait sa respiration. Même sans Couladin et ses Shaido, le désert des Aiels aurait été un endroit dangereux, et Lan ignorait jusqu’à l’existence du mot « prudence ». Et il s’inquiétait à son sujet ? Parce qu’il la croyait trop gourde pour prendre soin d’elle-même, peut-être ?
— Nous sommes entrés en Amadicia, dit-elle avec l’espoir de détourner la conversation.
La langue trop longue, puis un gros soupir… Cet homme m’a volé mon cerveau !
En sondant l’expression de ses interlocutrices, Nynaeve fut incapable de dire si elle avait réussi à noyer le poisson.
— Nous sommes dans un village appelé Sienda, à l’est d’Amador. Ça grouille de Capes Blanches, mais nous ne les intéressons pas. Le danger est ailleurs…
Devant Melaine, Nynaeve se devait d’être prudente – en d’autres termes, de distordre un peu la réalité de temps en temps. Elle parla néanmoins de Ronde Macura, de son curieux message et de la fourche-racine. Mais elle transforma l’affaire en une tentative visant à les droguer, car elle n’avait aucune intention d’admettre face à Melaine qu’elle s’était laissé berner par une couturière.
Qu’est-ce qui m’arrive ? C’est la première fois que je mens à Egwene.
Les motivations de toute l’affaire – le retour au bercail d’une Acceptée fugueuse – ne pouvaient évidemment pas être mentionnées, puisque les Matriarches croyaient qu’elle et Elayne étaient d’authentiques Aes Sedai. Mais elle devait d’une manière ou d’une autre communiquer la vérité à Egwene.
— C’est sans doute lié à quelque machination en rapport avec le royaume d’Andor. Mais toi et moi, nous sommes très unies à Elayne, et nous devrions être aussi prudentes qu’elle.
Egwene acquiesça lentement. Elle semblait stupéfiée, et il y avait de quoi, mais au moins, elle avait capté le message.
— Heureusement, le goût de cette infusion a éveillé mes soupçons. Tu penses ! Vouloir faire avaler de la fourche-racine à quelqu’un qui connaît les herbes aussi bien que moi !
— Des complots imbriqués dans des complots, marmonna Melaine. Le Grand Serpent est un excellent symbole pour les Aes Sedai. À force de vous mordre la queue, vous finirez par vous avaler vous-mêmes.
— Nous avons aussi des nouvelles, dit Egwene.
Nynaeve ne comprit pas le sens de cette intervention hâtive.
Je ne vais sûrement pas me laisser énerver par cette Matriarche. Et en ce qui me concerne, elle peut insulter la Tour Blanche autant qu’elle veut !
Nynaeve éloigna la main de sa natte. Ce qu’Egwene entreprit de lui révéler chassa jusqu’à la colère de ses préoccupations.
Couladin avait traversé la Colonne Vertébrale du Monde… C’était déjà grave en soi, et savoir que Rand le suivait n’arrangeait rien. Ce fichu garçon fonçait vers la passe de Jangai, et selon Melaine, en marchant de l’aube à la tombée de la nuit, il serait très bientôt à destination. Le Cairhien allait assez mal pour ne pas avoir besoin, en sus, d’une guerre entre factions aielles. Et si Rand mettait son plan dément à exécution, tout ça finirait par une nouvelle guerre des Aiels.
Était-il dément lui-même ? Non, pas encore, probablement. Il devait bien lui rester un semblant de santé mentale.
Naguère, je me demandais comment le protéger. Aujourd’hui, j’espère seulement qu’il restera sain d’esprit jusqu’à l’Ultime Bataille.
Oh ! elle ne lui souhaitait pas du bien que pour ça, mais elle y songeait quand même. Après tout, c’était son destin.
Que la Lumière me brûle ! Je suis aussi méprisable que Siuan Sanche et toutes ces maudites sœurs !
Mais Egwene n’en avait pas fini avec les nouvelles ahurissantes.
— Plaît-il ? Moiraine obéit à Rand ?
Egwene hocha sa tête affublée du ridicule foulard des Aielles.
— La nuit dernière, ils ont eu une prise de bec, parce qu’elle essayait de le convaincre de ne pas suivre Couladin. Il lui a dit de rester à l’écart tant qu’elle ne serait pas calmée. Moiraine a failli s’étrangler d’indignation, mais elle a fait ce qu’il lui ordonnait – pendant une bonne heure, en tout cas.
— Ce n’est pas convenable, dit Melaine en ajustant son châle. Les hommes n’ont pas plus vocation à commander les Aes Sedai qu’à diriger les Matriarches. Même le Car’a’carn.
— Voilà qui est bien parlé ! lança Nynaeve avant de se maudire de ne pas avoir tourné sa langue sept fois dans sa bouche.
Il la fait danser au son de sa flûte, et alors ? Moiraine nous manipule depuis trop longtemps. Moi, je ne veux pas devenir une Aes Sedai, mais simplement en apprendre davantage sur la guérison. Mon but, c’est de rester moi-même. Alors, que Rand tire les ficelles qu’il veut !
Cela, ce n’était pas convenable…
— Au moins, il lui parle, maintenant, dit Egwene. Avant, il s’emportait dès qu’elle était à moins de dix pas de lui. Nynaeve, la tête de Rand enfle un peu plus chaque jour.
— Quand je pensais que tu prendrais un jour ma suite, comme Sage-Dame, ne t’ai-je pas appris à traiter ce genre d’enflure ? Eh bien, tu devrais le faire, ça aiderait ce garçon, s’il se prend pour le taureau dominant du pâturage. Et encore plus s’il l’est vraiment. J’ai toujours pensé que les rois et les reines deviennent idiots quand ils oublient ce qu’ils sont et se comportent comme qui ils sont. Mais ils se révèlent encore pires quand ils se souviennent seulement de ce qu’ils sont et oublient qui ils étaient. La plupart auraient bien besoin d’un attaché spécial chargé de leur rappeler qu’ils mangent, transpirent et pleurent comme n’importe quel paysan.
Melaine tira sur son châle, comme si elle ne parvenait pas à décider si ces propos lui convenaient ou non.
— J’essaie de le « dégonfler », dit Egwene, mais par moments, je ne le reconnais plus. Et même quand il ressemble au Rand que je connaissais, son arrogance le rend inaccessible.
— Fais de ton mieux… L’aider à ne pas perdre pied est sans doute ce qu’on peut lui apporter de meilleur. À lui et au reste du monde.