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— Pour ne pas te faire tuer, c’est toi qui devrais bien écouter !

— Je…

— Je devrais te confisquer l’anneau de pierre ! Et pour commencer, j’aurais dû le confier à Elayne et lui dire de ne pas te laisser l’utiliser.

— Lui dire quoi ?

— Tu crois que Melaine exagérait ? grogna Egwene en brandissant un index vengeur, presque exactement comme la Matriarche. Eh bien, tu te trompes ! Les Matriarches t’ont dit et redit la vérité sur le Monde des Rêves, mais tu les prends pour des folles qui sifflent pendant une tempête ! Pourtant, tu es censée être une adulte, pas une sale gosse. Mais le peu de bon sens que tu avais semble s’être envolé comme de la fumée. Il est temps de le retrouver, Nynaeve ! (Elle réajusta son châle.) Pour l’instant, tu es fascinée par les jolies flammes, dans la cheminée, sans t’apercevoir que tu risques de tomber dans le foyer.

Nynaeve en resta comme deux ronds de flan. Egwene et elle se chamaillaient souvent, mais c’était la première fois que la jeune villageoise la tançait comme si elle l’avait surprise les doigts dans le pot de confiture.

La robe ! C’était à cause de sa tenue d’Acceptée, et du visage qui ne lui appartenait pas. Redevenant elle-même, Nynaeve se vêtit de la robe de laine bleue qu’elle mettait souvent pour les réunions du Cercle et quand elle entendait souffler dans les bronches du Conseil. Ainsi, elle se sentit réinvestie de toute son autorité de Sage-Dame.

— Je suis très consciente de mes lacunes, dit-elle, mais ces Aielles…

— Sais-tu que tu pourrais te « rêver » dans un piège d’où tu ne pourrais pas sortir ? Ici, les songes sont réels. Quand on aime trop un rêve, il peut devenir une prison – une prison mortelle !

— Veux-tu bien… ?

— Des horreurs arpentent Tel’aran’rhiod, Nynaeve !

— Veux-tu bien me laisser parler ? cria Nynaeve.

Enfin, elle essaya. À son goût, son ton était bien trop implorant, alors qu’elle n’avait rien à implorer. Non, rien du tout !

— Pas question ! répondit Egwene. Du moins, tant que tu n’auras pas quelque chose d’intelligent à dire. Quand je parle d’horreurs – des cauchemars, Nynaeve ! – je n’exagère pas. Et dans le Monde des Rêves, les cauchemars sont bel et bien réels. Parfois, ils survivent après le départ du rêveur. Mais tu ne comprends pas de quoi je parle, hein ?

Soudain, des mains calleuses se refermèrent sur les bras de Nynaeve. Yeux exorbités, sa tête oscilla follement de droite à gauche. Deux colosses vêtus de haillons au visage à demi fondu comme s’il se décomposait, leurs lèvres révélant des chicots jaunâtres, la soulevèrent rageusement dans les airs.

Elle tenta de les faire disparaître – si une Matriarche capable de marcher dans les rêves le pouvait, pourquoi pas elle ? – mais l’un d’eux déchira sa robe de haut en bas comme s’il s’était agi d’une feuille de parchemin.

L’autre type lui prit sans douceur le menton et la força à tourner la tête vers lui. Puis il ouvrit la bouche pour la mordre ou pour l’embrasser. Préférant mourir plutôt que subir l’un ou l’autre outrage, Nynaeve tenta de s’unir au saidar, mais elle ne le trouva pas, car elle était morte de peur, pas folle de colère.

Et c’était Egwene qui la torturait ainsi.

— Pitié ! Pitié, Egwene !

Cette fois, c’était une supplique, et elle avait bien trop peur pour s’en offusquer.

Les hommes – enfin, les créatures – disparurent et Nynaeve retomba sur ses pieds. Durant un moment, elle resta là à pleurer et à trembler. Puis elle répara les dégâts qu’avait subis sa robe, mais ne put rien faire contre les égratignures qui zébraient son cou et sa poitrine. Dans le Monde des Rêves, les vêtements étaient faciles à réparer, mais pas la chair humaine. Les genoux jouant des castagnettes, Nynaeve s’avisa qu’elle avait toutes les peines du monde à tenir debout.

En principe, sa compagne aurait dû la réconforter, et pour une fois, elle aurait jugé bienvenu qu’elle le fasse. Mais Egwene se contenta de lâcher :

— Il y a pire que les cauchemars, ici, mais ils sont déjà assez terribles. Ceux-là, je les ai générés et dissipés, mais quand j’en rencontre, je n’en mène pas large. Et ceux que je crée, je ne tente pas de les retenir. Quand on sait comment les faire disparaître, il ne faut pas hésiter.

Nynaeve secoua rageusement la tête pour chasser des larmes qu’elle se refusait à essuyer.

— J’aurais pu m’enfuir en rêvant… Dans le bureau de Sheriam, par exemple. Ou retourner dans mon lit.

Non, ça n’était pas des rodomontades de gamine vexée. Bien sûr que non !

— Si la frousse ne t’avait pas empêchée d’y penser, railla Egwene. Et arrête de bouder, je t’en prie ! Ça ne te va pas du tout !

Nynaeve foudroya Egwene du regard, mais ça n’eut absolument pas l’effet escompté. Au lieu de répondre à la provocation, la jeune femme haussa les épaules.

— Rien de tout ça ne ressemble à Siuan Sanche, murmura Nynaeve pour détourner la conversation.

Pour qui se prenait donc cette fichue gamine ?

— C’est vrai, fit Egwene en regardant autour d’elle. Maintenant, je ne m’étonne plus d’avoir dû penser à mon ancienne chambre de novice pour gagner la tour. Mais il est naturel d’avoir envie de changer son environnement, non ?

— Changer, mais de là à le bouleverser…, marmonna Nynaeve.

Elle n’était ni vexée ni boudeuse, que la Lumière lui en soit témoin !

— Egwene, la femme qui a fait aménager ce bureau ne porte plus sur le monde le même regard qu’avant. Regarde les tableaux, par exemple. J’ignore ce que représente le truc en trois parties, mais l’autre, tu le reconnais aussi bien que moi.

— Le « truc en trois parties » est un triptyque, dit Egwene. Tu n’as jamais assez bien écouté les leçons, sinon, tu saurais qu’il représente Bonwhin.

— On s’en fiche, c’est l’autre qui compte !

Durant sa formation, Nynaeve n’avait pas manqué une miette des cours dispensés par les sœurs jaunes. À ses yeux, tout le reste ne valait pas la peine qu’on se fatigue.

— Pour moi, la femme qui a choisi ce tableau veut qu’il lui rappelle en permanence à quel point Rand est dangereux. Si Siuan Sanche s’est retournée contre lui… Eh bien, ça serait bien plus grave que sa volonté de voir Elayne revenir à la tour.

— C’est possible, oui… Les documents nous en apprendront peut-être plus long. Fouille cette pièce. Quand j’en aurai terminé avec le bureau de Leane, je viendrai t’aider.

Nynaeve foudroya des yeux le dos d’Egwene, qui s’éloignait déjà.

« Fouille cette pièce », rien que ça !

Cette gamine n’avait pas à lui donner des ordres. Elle allait la rattraper, et lui dire ses quatre vérités.

Alors, pourquoi restes-tu là, plantée comme une souche ?

Consulter les documents était une bonne idée, alors, le faire dans une pièce ou dans l’autre… En fait, le bureau de la Chaire d’Amyrlin était plus susceptible de contenir des choses importantes. En se jurant qu’Egwene ne perdait rien pour attendre, Nynaeve approcha du superbe bureau sculpté.

Elle n’y trouva rien, à part trois coffrets de bois laqué disposés avec une précision toute militaire. Ayant à l’esprit les pièges que pouvait installer une sœur soucieuse d’intimité, l’ancienne Sage-Dame invoqua un long bâton dont elle se servit pour soulever le couvercle du premier coffret vert et or décoré de hérons avançant dans l’eau. Il s’agissait d’un plumier qui contenait également de l’encre et une petite fiole de sable. Le plus grand coffret, orné de roses rouges entrelacées de volutes d’or, renfermait sur un carré de velours gris une vingtaine de petites figurines d’ivoire représentant des êtres humains et des animaux.

Alors qu’elle soulevait le couvercle du troisième coffret – celui-ci était décoré de faucons qui s’affrontaient dans un ciel bleu piqueté de nuages – Nynaeve remarqua que les deux premiers s’étaient refermés. Des événements de ce type étaient fréquents dans le Monde des Rêves. Ici, les choses voulaient correspondre du mieux possible à ce qu’elles étaient dans l’univers éveillé. Du coup, lorsqu’on détournait le regard, des détails pouvaient avoir changé quand on le ramenait à son point de départ.